Introduction

Dans de précédents articles parus dans Courant Alternatif, nous avons déjà abordé les intérêts de la France et du capitalisme en général à ramener l’économie libyenne dans les zones d’influence de l’Euro et du FMI et à contrecarrer les projets économiques et politiques de la Libye en Afrique. Ce qui se passe actuellement dépasse de loin les craintes, le pessimisme et les pronostics des uns et des autres. La société libyenne est aujourd’hui un véritable laboratoire à ciel ouvert où la bourgeoisie, le capitalisme et l’impérialisme œuvrent de la manière la plus sauvage pour fabriquer, avec les facteurs sociaux, culturels, politiques, économiques et militaires, un cocktail explosif où règnent l’argent, les armes, la violence et la corruption. Bourgeoisie, capitalisme et impérialisme ne sont pas des concepts abstraits ou vides de sens, ce sont des actions concrètes menées par des hommes réels en costard-cravate, avec attaché-case et téléphones portables. Ils amalgament la religion, les sentiments d’appartenance, la violence, les volontés de vengeance, les désirs de pouvoir pour arriver à leur but final : plus de profits le plus vite possible… ! Ce trio diabolique opère dans un environnement favorable gangrené par la religion exploitée jusqu’à l’overdose. La société libyenne souffre d’une sorte de schizophrénie grave ou chronique. L’escalade se poursuit en un développement exponentiel jusqu’à l’implosion de la société toute entière et cette ultime phase s’appelle Daesh…

Le royaume du sable

La société libyenne est une société homogène, musulmane et traditionnelle, malgré la distance qui sépare les grandes villes de l’Ouest, de l’Est et du Sud. Majoritairement sunnite avec une minorité ibadite berbérophone, sous monarchie imposée par les Anglais depuis 1951, elle avait déjà à sa tête une personnalité religieuse. Le roi Idriss qui vient de la confrérie Senoussia, confrérie établie vers 1840 dans l’Est libyen qui élargira son influence plus au sud dans le désert, jusqu’au Tchad. Malgré son statut de chef religieux, il laissera la société s’ouvrir et se développer par la construction de quelques écoles, quelques hôpitaux, de routes pour relier l’ensemble du pays, l’ouverture de deux universités à Tripoli et Benghazi, l’instauration de la mixité, un semblant de liberté de presse, etc. Dans les années soixante, apparaît, comme en Égypte et Tunisie, une bourgeoisie « éclairée » avec un niveau économique qui s’améliore grâce au pétrole ; elle commence à concurrencer la bourgeoisie issue de la communauté italienne (20 à 25000) et juive (10 000). Une élite ira étudier dans d’autres pays arabes (Égypte, Syrie, Irak) mais aussi aux USA, en Angleterre, en Allemagne ; ces intellectuels découvrent les capitales européennes, la laïcité, les idées nouvelles, la liberté d’opinion, la démocratie, etc. Parallèlement, les profs d’universités, les enseignants des lycées et collèges, venant pour l’essentiel d’Égypte, Irak, Syrie et Palestine apportent avec eux les idées des Frères musulmans, le nationalisme arabe, le baasisme et le communisme, ce qui permettra l’apparition de petits partis politiques autour de ces courants largement discutés et propagés dans les universités. La situation sociale et économique, malgré l’apparition des revenus du pétrole reste déplorable, misère et pauvreté, analphabétisme important, chômage, bidonvilles, manque d’eau, d’électricité, d’assainissement dans les villages. A la fin des années 60, la société est en ébullition avec manifs et grèves de lycéens et d’étudiants, revendications ouvrières pour un meilleur salaire et allègement du temps de travail, etc. Des réformes sont exigées ainsi qu’un meilleur partage de la rente pétrolière.

La révolution verte


Le 1er septembre 1969, Kadhafi arrive au pouvoir par un coup d’état blanc, sans effusion de sang, accueilli comme un miracle tombé du ciel, jeune officier de 27 ans, nationaliste nassérien, musulman pratiquant, socialiste et anti impérialiste, venant des couches sociales les plus pauvres du Sud. Ce curriculum vitae ne laisse aucune chance à une opposition immédiate quelconque. Il débute son programme par l’expulsion des Italiens ; les Juifs, eux, sont partis deux ans plutôt lors de la guerre de 1967 en Palestine. Kadhafi expulse les Italiens sans indemnités, il humilie les Américains et les Anglais en les obligeant à abandonner leurs bases militaires et renégocie les contrats avec les compagnies pétrolières. Il instaure la charia, interdit l’alcool, ferme les bars et la brasserie de bière, supprime les vignobles ; il impose le port du foulard à l’université, ferme le département de langue hébraïque, interdit les livres de Sartre… Le premier pas vers une « ré islamisation » de la société libyenne a été franchi à ce moment-là de l’histoire de la Libye, et quand on parle de « ré islamisation » on parle en même temps d’arabisation. En effet, Kadhafi a voulu et a réussi partiellement à arracher ce pays à ses origines africaine et berbère et le rapprocher du continent arabo-musulman.

L’islam libyen


Avant l’arrivée de Kadhafi au pouvoir en 1969, l’islam politique en Libye était surtout constitué de deux groupes très proches, les Frères musulmans et le parti Al Tahrir. Les Frères musulmans sont apparus en 1949, avec l’arrivée en Libye de trois jeunes Égyptiens fuyant leur pays, accusés de tentative d’assassinat sur le premier ministre de l’époque, Nuqrashi. Idriss El-Senoussi, pas encore nommé roi par les Anglais, les a accueilli et leur a offert l’asile politique avec la complicité du gouverneur britannique de Barqa. Dès lors, la littérature des Frères musulmans commence à arriver massivement d’Égypte par le biais des enseignants égyptiens et d’étudiants libyens partis en Égypte. C’est seulement en 1967, après la défaite du nassérisme et du nationalisme arabe, que ce groupe se constitue comme parti politique clandestin. Au début Kadhafi a été tolérant envers les Frères musulmans jusqu’à la déclaration de la révolution culturelle faite à Zwara en 1973 où il décrète la fin des partis politiques et oblige la direction des Frères musulmans à déclarer publiquement à la télévision la dissolution de leur groupe. Une trentaine de dirigeants islamistes sont arrêtés et feront 21 jours de prison avant que Kadhafi ne les relâche en leur demandant d’aller prêcher et propager l’islam en Afrique et en Asie car les Libyens, eux, sont déjà musulmans. Le mouvement retourne alors à la clandestinité, beaucoup de ses membres partent à l’étranger pour former des groupes d’opposition.
L’autre parti islamiste est le parti de la libération « Al-Tahrir », fondé en 1953 en Égypte, ses idées se propagent en Libye par l’entremise d’un enseignant palestinien à Benghazi fin des années 50. Le parti est formé en 1964 par un ancien membre des Frères musulmans. Ce parti est plus radical que celui des Frères musulmans, il réclame l’instauration d’un califat et la stricte application de la charia, sans recours à la violence ; il subira le même sort que celui des Frères musulmans.

L’islam politique


Les années qui suivent seront très agitées avec l’arrivée au pouvoir de Khomeiny et l’instauration d’un état islamique d’Iran en 1979, l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques et l’assassinat du président égyptien Anouar Al-Sadate en 1981 par les islamistes qu’il a libéré dix ans auparavant (15 mai 1971) pour neutraliser les forces de gauche. Le monde arabe et musulman est en effervescence. Pendant ce temps, les Américains réalisent que Kadhafi est incontrôlable et qu’ils ont fait une erreur de ne pas intervenir lors de son coup d’état alors qu’ils en avaient les moyens et toutes les informations. Ils décident donc de corriger cette erreur, comme d’habitude par des erreurs encore plus graves, c’est ainsi qu’ils financent et forment des groupes et partis politiques islamistes et les aident à mener une opposition armée en Libye. C’est là qu’apparaît le Front National pour le Salut de la Libye, le 7 octobre 1981, financé directement par les Américains, les Saoudiens et les Qatari. Le nettoyage opéré par Kadhafi au sein du mouvement islamiste a laissé un vide tout relatif qui sera comblé très vite par les Salafistes (pacifistes) ou salafisme de prédication ; avec barbe et djellaba ils se contentent de remplir les mosquées, surtout le vendredi et d’y prêcher les paroles de dieu. Ils ont conclu un accord tacite avec le pouvoir qui les encourage et les utilise contre les salafistes djihadistes. Car ce courant qui critique pratiquement tous les autres courants religieux et politiques commande à ces adeptes l’obéissance totale au gouverneur quel qu’il soit. Toute forme d’opposition au pouvoir en place est considérer comme une rébellion (Khorouj) donc haram ou illicite.

Ce courant, à notre avis, est le plus dangereux car il n’est pas « violent » et distille son poison mortel au sein de la population, discrètement et en profondeur ; ils sont même considérés comme des hommes de Bien. Les femmes sont entièrement voilées, portent des gants pour serrer les mains des hommes y compris ceux de leur propre famille, les filles portent le voile avant leur septième année. Ils se reconnaissent dans les prêches du prédicateur saoudien Rabiâ Al-Madkhali qui sont écoutables un peu partout dans le monde et c’est ce courant (madkhaliste) qui, en travaillant en profondeur tous les jours et surtout dans les quartiers populaires, a préparé la société libyenne à accepter ce qui arrivera plus tard et a formé une réserve de jeunes gens issus des classes déshéritées, prêts à être envoyés en enfer.
Dans les années 80, l’Europe et les USA ont été le théâtre du développement de l’islam politique, faute de pouvoir agir dans les pays d’origine. Les étudiants, les intellectuels et toute la diaspora arabe et musulmane étaient galvanisés par le succès de l’état islamique iranien et déçus par l’échec du nationalisme arabe et la mort de Nasser. Les Frères musulmans y organisent des colloques, des meetings, des campings pour mobiliser la jeunesse arabe et musulmane. Sentant le danger, le régime libyen se radicalise, il intensifie l’activité des comités révolutionnaires pour traquer les opposants et commettre des assassinats, une dizaine en Europe même, et autant en Libye. Beaucoup de jeunes intellectuels libyens commencent à chercher d’autres solutions pour faire face au régime, surtout ceux qui vivent en Europe ou aux USA.

L’origine de la radicalisation

Force est de constater que la catastrophe sociale et politique et la crise, que traversent la Libye, la Syrie, l’Irak, le Yémen et d’autres pays africains, ont quelque chose à voir avec ce qui s’est passé en Afghanistan dans les années 80 au siècle dernier. Ce chaos politique est lié d’une manière ou d’une autre à la campagne anti « communiste » menée par les USA en Afghanistan. Campagne qui consiste à recruter et embrigader la jeunesse arabe pour combattre les troupes soviétiques, ce sont des jeunes qui fuient la misère et la répression de leur pays d’origine. Les USA ont développé à cette époque le plus grand programme d’entraînement militaire au monde, injecté des millions de dollars de la CIA et du gouvernement américain, des millions de la fortune personnelle de Ben Laden et des milliards de l’Arabie Saoudite et des monarchies pétrolières. A cette époque, le prêche d’Abdallah Azzam est facilement accessible, il vit en Afghanistan avec Ben Laden, menant la lutte armée contre les « communistes » ennemis de dieu et des Américains. Abdallah Azzam, théoricien des Frères musulmans, d’origine palestinienne, était professeur de charia en Jordanie en 1973 d’où il en est chassé ; il rejoint l’université du roi Abd Al-Aziz en Arabie Saoudite où il aura comme élève Oussama Ben Laden. Plus tard, c’est en Afghanistan qu’il commence à théoriser le djihad, comme concept islamique de lutte armée « obligatoire » pour chaque musulman. Après le départ des Soviétiques de l’Afghanistan en 1989, des centaines, voire des milliers de combattants arabes retournent dans leur pays d’origine, bien endoctrinés et entraînés au maniement des armes et d’explosifs dans les montagnes de Peshawar. Une grande partie des combattants du GIA (Groupe Islamiste Armé) et MIA (Mouvement Islamiste Armé) viennent de ces montagnes d’Afghanistan, ce sont eux qui ont mené pendant plus de 10 ans (1991/2002) une guerre en Algérie, avec la complicité de l’armée, guerre civile qui a fait plus de 200 000 morts. Les combattants islamistes qui ont formé le GICL en Libye et combattu Kadhafi sans succès, sont aussi sortis de ces montagnes.

L’islam armé

C’est dans ce contexte que se constitue le Groupe Islamique Combattant en Libye (GICL). Sa première confrontation avec le régime date de 1986 par la liquidation d’un membre important du comité révolutionnaire de Benghazi, et suite à cet assassinat, le régime exécute neuf membres du groupe, le 17 février 1987 à Benghazi. En 1989, d’autres affrontements armés avec des armes lourdes ont lieu à Benghazi et Misrata, suivis de très nombreuses arrestations, en octobre de cette année-là il y aura plus de 5000 arrestations. Dans sa première revendication officielle, en octobre 1995, Le Groupe Islamique Combattant déclare sa responsabilité dans les opérations précédentes contre le régime et s’oppose publiquement au pouvoir en menant des opérations contre les locaux des comités révolutionnaires, les casernes de police, l’école de police, la prison de Bouslim à Tripoli et dans diverses villes : Benghazi, Derna, Tripoli, Al Baïda et Syrte, ce qui leur permet de récupérer des armes à chaque fois. La répression est impitoyable, la plupart des membres du groupe sont soit en prison, soit en exil notamment en Angleterre qui les accueille à bras ouvert. Le 29 juin 1996 pour réprimer une révolte dans la prison de Bouslim, le régime fait ouvrir le feu à la mitraillette et kalachnikov massacrant 1200 prisonniers dans la cour, puis transporte les corps dans des camions frigo pour les brûler ou les enterrer dans des fosses communes. Après la levée de l’embargo sur la Libye en avril 1999 et le rétablissement des relations avec les USA, un accord est passé avec ce qui reste des islamistes emprisonnés pour démarrer des négociations sur leur repentance en échange de leur libération. En mars 2006, le fils de Kadhafi, Saîf Al-Islam arrive à mener la réconciliation avec les islamistes radicaux par la médiation des Frères musulmans. Il libère un grand nombre des islamistes emprisonnés, ceux-ci retrouvent leur travail ou fonction et certains même seront indemnisés.

Quant à savoir quelle influence a ce groupe sur la société libyenne, cela reste très problématique, c’est un groupe qui ne dépasse pas quelques centaines de membres actifs et qui n’a pas de prise réelle sur la société mis à part une certaine sympathie d’autres groupes islamistes comme les Frères musulmans ou certains salafistes madkhalistes.


L’État

Il est évident que l’État Islamique en Libye n’est pas le résultat d’une création spontanée mais d’une évolution des forces djihadistes existantes dans le pays avant même les événements de 2011. Ces groupes se sont renforcés dans le chaos général après ces événements mais aussi avec l’aide de milliers de combattants venus du Mali, d’Algérie, d’Égypte ou de Syrie. L’ancêtre de l’EI est un cocktail de GICL, Frères musulmans, salafistes et quelques groupes armés d’aventuriers et trafiquants d’armes, qui se sont regroupés dans une structure : Ansar Al-Charia créée en 2012 par Mohammed Zahawi à Benghazi puis Derna et Syrte. Ce groupe est lié organiquement à un groupe identique en Tunisie qui fait partie de Al-Qaïda. L’objectif d’Ansar Al-Charia est d’instaurer une pratique de l’islam conforme à la charia et de purifier l’islam des pratiques « païennes », d’où la destruction de tombes vénérées et de monuments historiques, des vestiges de cités grecques et romaines et le saccage des statues. Des membres de ce groupe ont déclaré leur appartenance à Daesh, notamment à Derna et Syrte ; par contre à Benghazi le groupe a vu le départ de plusieurs membres quand leur direction a refusé de faire allégeance à Daesh et à son leader Al-Baghdadi. Officiellement, en octobre 2014, le premier groupe à faire allégeance à Daesh est « le conseil de la Shora des jeunes de l’Islam » à Derna suite à la déclaration d’Aboukar Al Baghdadi d’annexion de trois régions libyennes (la Tripolitaine, le Fezzan et Barqa) à l’État Islamique et son califat. Dès lors les actions de Daesh se sont multipliées dans ces villes et d’autres jusqu’à leur acte le plus médiatique par la diffusion le 15 février 2015 d’un film montrant l’exécution de 21 travailleurs égyptiens, tout simplement parce qu’ils étaient coptes puis en avril avec l’exécution d’otages éthiopiens !

Actuellement les troupes de l’État Islamique en Libye ont changé de quartier général et de point d’attache. Leur matériel et leur personnel ont été transférés à Syrte au centre-nord du pays après qu’elles aient été chassées de Derna par des milices armées soutenues par les forces de général Haftar et d’autres groupes proches d’Al-Qaïda. L’EI est obligé de négocier sa sortie par la mer vers Syrte, et selon certaines sources ils auraient payé quelques millions de dollars pour assurer la fuite de leurs dirigeants. A partir de Syrte, ils espèrent progresser vers l’Ouest, à Misrata, où il y a la plus importante réserve d’armes du pays, voire en Afrique du Nord puis vers le Sud où se situent les puits de pétrole, un espace difficile à contrôler qui offre une ouverture vers l’Afrique. Et ils pensent finalement pouvoir attaquer les ports pétroliers qui se trouvent à quelques centaines de kilomètres à l’Est : Ras Lanouf, Sidra, Marsa Brega et Zouitina où il y a des réservoirs, des raffineries et complexes industriels. Ajoutons à cela que Syrte était la capitale de Kadhafi et sa tanière fortifiée, avec des kilomètres d’abris anti-aériens, des kilomètres de tunnels souterrains et des caches d’armes. Depuis janvier 2016, l’État Islamique en Libye a commencé son programme en déployant ses troupes à Ajdabia, en attaquant Ras Lanouf, un des plus grand port pétrolier. Dernières informations révélées par la presse britannique, Aboubakr Al-Baghdadi a envoyé un représentant à Syrte du nom d’Abou-Omar, pour gérer les contingents de Daesh, d’environ 3000 personnes et pour préparer le transfert de leurs capitales de Raqqa (Syrie) et Mossoul (Irak) vers Syrte après l’intensification des frappes aériennes de la coalition internationale (65 492 frappes dont 7 551 américaines et 5 662 russes).

Les raisons de l’émergence de l’EI en Libye

Comme nous l’avons déjà indiqué, le phénomène du djihad islamique est lié aux événements des années 80 en Afghanistan et à la création du groupe des combattants libyens qui a fait plusieurs tentatives armées contre le régime et trois tentatives d’assassinat contre Kadhafi lui-même. Il y a eu ensuite le départ vers l’Irak après 2003 et notamment 2006 de plusieurs salafistes libyens afin de mener la guerre contre la coalition internationale. Ceux-ci se sont enrôlés dans les rangs d’Al-Qaïda de Zerqawi, groupe qui se transformera plus tard en État Islamique en Irak. La troisième étape a lieu en 2011 avec l’enrôlement de beaucoup de jeunes Libyens en Syrie pour lutter contre Bachar El Assad et contribuer au développement de l’État Islamique. Une cause d’importance capitale du développement de l’EI est la prolifération de groupes armés dans tout le pays après février 2011 avec le soutien du CNT (Conseil National de Transition) qui, à l’époque, a même légiféré pour leur verser des salaires sous prétexte qu’ils défendent la « révolution de février » face aux forces de Kadhafi qui guettaient la moindre occasion pour reprendre le pouvoir. Former un katiba (une sorte de bataillon de 300 à 1500 recrues) devient, après 2012, un moyen de gagner beaucoup d’argent, d’avoir du pouvoir économique et politique, comme à Misrata avec pas moins de 236 katiba de révolutionnaires enregistrés, et cela après la fin de la guerre contre les forces de Kadhafi ! Dès le début, nombre de ces groupes se sont lancés à la chasse de toute personne ayant un lien de près ou de loin avec l’ancien régime ce qui a causé la fuite de milliers de personnes quittant leur ville ou village. Syrte, ville d’origine de Kadhafi, subira de terribles exactions punitives pendant tout le temps de la « révolution » et surtout après la mort de Kadhafi le 20 octobre 2011. Des enlèvements, des viols, des destructions de maisons, des massacres, des bombardements, des pillages et des tortures inimaginables. C’est pour cette raison que les personnes restantes dans la ville se tournent vers les groupes djihadistes pour qu’ils les protègent des autres groupes armés et aussi pour se venger de cette humiliation et déchéance du pouvoir. C’est Ansar Al-Charia qui a préparé le terrain pour l’installation de l’EI à Syrte par un travail de propagande et de recrutement des anciens du régime de Kadhafi, et surtout par une collecte de fonds pour leur fonctionnement. Octobre 2013, un groupe armé jamais identifié a commis un hold-up sur un camion de transfert de fonds de la banque centrale libyenne à Syrte, estimation du butin : 25 à 30 millions de dollars. Il y a eu des vols de sommes très importantes dans la même région de Syrte les 26 mai, 22 novembre, 9 et 10 juillet 2014. Fin mai, l’EI met la main sur la base aérienne Al Guerdabiya, la grande rivière artificielle d’irrigation, la principale centrale électrique de Syrte et contrôle ainsi la totalité de la ville. Il poursuit vers d’autres villes : Noufliyya, Benjouad, Ajdabya, Hrawa. Son territoire s’étend sur plus de 200 km de côtes au cœur de la Libye, entre Misrata et Benghazi, au Sud la route est libre jusqu’aux frontières de l’Algérie, du Tchad, du Niger et du Soudan.

L’Avenir

Daesh en Libye fait partie de la transformation du monde arabo-musulman en général, sa réussite ou son échec dépendent de nombreux facteurs internes et externes. Même si personne ne parie sur sa durée en Libye, le général Haftar et le gouvernement de Benghazi ont intérêt à exagérer le danger Daesh, pour pouvoir éradiquer toutes les tendances islamistes, Frères musulmans compris ; ils sont poussés en cela par le gouvernement de Sissi en Égypte. Quant aux islamistes de Tripoli, ceux-ci pensent avoir en Daesh un allié objectif contre leurs ennemis militaires et alliés libéraux, tout en sentant le danger se rapprocher de Misrata avec Daesh à Syrte contre lequel ils déclenchent des opérations symboliques pour marquer leur territoire.

Il y a eu plusieurs tentatives de négociation et de conciliation entre les différentes fractions politiques par l’intermédiaire de la Tunisie, l’Algérie et le Maroc sans succès. Finalement, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 23 décembre 2015, une résolution qui soutient le futur gouvernement libyen d’union nationale prévu par l’accord de Skhirat au Maroc du 17 décembre et demande aux pays membres de l’aider à restaurer la stabilité en Libye. La proposition des Nations unies fait suite à des mois de négociations entre les deux principales forces politiques représentées par les gouvernements de Tobrouk et Tripoli, plus de 150 personnalités libyennes représentant toutes les régions et les tendances. Fayez Al-Sarraj, un architecte, préside un gouvernement de 32 ministres difficile à former et non reconnu par Tripoli, Tobrouk, encore moins par Daesh et les divers groupes armés absents de la table des négociations. Ce troisième gouvernement siège actuellement à Tunis.

Tout laisse croire donc que les Américains et les Européens cherchent à former le plus vite possible un gouvernement qui jouirait d’une légitimité même relative pour justifier une intervention militaire préparée et programmée depuis au moins un an.

Le mot de la fin

Tant qu’on continuera à voir Daesh comme des barbares, des millénaristes, voire des nihilistes (Alain Badiou et autres intellectuels, et la plupart des éditorialistes) on ne peut comprendre le mécanisme interne de ce phénomène qui n’a rien à voir de près ou de loin avec le nihilisme historique ou philosophique. Daesh et les autres groupes islamistes armés sont des mouvements politiques qui utilisent la lutte armée pour réaliser leurs objectifs. Ils élaborent une idéologie et une vision spécifique du monde, une stratégie et des tactiques opérationnelles. Les traiter de barbares ou de millénaristes ne changera rien à l’affaire et les bombardements ne serviront à rien non plus. Ce qu’il faut combattre et faire exploser c’est leur programme politique et idéologique, leur vision du monde. Il est difficile de s’attaquer à l’idéologie totalitaire de Daesh sans en même temps éclabousser le totalitarisme capitaliste qui l’a engendré.

Finalement il ne faut pas oublier que Daesh est une conséquence non pas une cause, naturellement ce sont les causes qu’il faut éradiquer. L’État Islamique tire son origine et sa légitimité de la guerre en Afghanistan, de l’embargo puis de l’invasion de l’Irak, du scandale de la prison de Boughraïb, de Guantanamo, du mur de l’apartheid en Palestine, de Gaza assiégée et bombardée, de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour le contrôle du monde musulman, mais aussi de la dictature ambiante dans tout le monde arabe, de la misère, de l’exploitation, et de l’absence d’une vie libre et digne comme tout le monde…

Dans le monde « civilisé », on aime l’ordre au point de préférer l’injustice au désordre (Goethe) mais dans le monde moins civilisé quand il y a trop d’injustice, quand on exagère jusqu’à l’humiliation, certaines personnes et groupes de personnes préfèrent le désordre et deviennent des « barbares ».

Saoud Salem, OCL Toulouse, 24 janvier 2016