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Libye, impasse des négociations

Depuis le coup d’état de l’aile droite du régime khaddafiste soutenu par l’Otan et la mort du colonel Kadhafi assassiné en 2011, la Libye sombre dans un chaos politique, social et économique sans fin. Divisé en deux entités artificielles soutenues par des puissances mondiales rivales, le pays sort épuisé de plus d’un an d’une campagne militaire désastreuse menée par un maréchal ambitieux qui a entraîné la Russie, les Émirats Arabes, l’Égypte d’une part et la Turquie, le Qatar d’autre part dans une surenchère guerrière et absurde.

Introduction

2011, année de révoltes populaires  : en Tunisie, Égypte et Yémen courant janvier puis au Bahreïn, Libye et Maroc en février et en Syrie en mars. Mohamed Bouazizi en Tunisie, n’est pas ce papillon qui aurait déclenché la tornade des événements de révoltes en Afrique du nord et dans les pays arabes, car si un seul battement d’ailes de papillon peut déclencher une tornade, alors, il en va ainsi également de tous les battements précédents et subséquents de ses ailes, comme de ceux de millions d’autres papillons, car avant Bouazizi il y a eu des dizaines de jeunes brûlés vifs à cause de la misère et du désespoir de ne pouvoir vivre dignement. Ce qui importe ce ne sont pas les causes de l’embrasement dans ces régions, mais les conséquences  : qui en a récolté les fruits et les bénéfices  ? Malheureusement, les groupes islamistes et l’islam politique et leurs alliés, la bourgeoisie, étaient les mieux préparés et organisés pour profiter de l’occasion et prendre le pouvoir en Tunisie, en Égypte puis en Libye. Le projet islamiste en Tunisie n’a pas abouti, la société tunisienne, notamment les femmes, ont résisté. En Égypte, par un coup d’état, l’armée les a massacrés, malgré leur élection “démocratique”. Quant aux Libyens, ils ont gagné le gros lot en héritant des Frères musulmans, de leurs milices armées et en prime de l’armée d’un vieux vétéran complexé de n’avoir jamais gagner une bataille.

L’étude de la situation complexe en Libye traite du face à face entre d’une part le régime de Tripoli soutenu par l’islam politique et s’en réclamant, d’autre part le général Haftar qui veut prendre le pouvoir et instaurer un régime militaire à l’égyptienne en prétextant la lutte contre le terrorisme, sous couvert des interventions de pays impliqués depuis près de 10 ans dans le massacre social et économique de ce pays.

L’origine de la crise actuelle

Suite aux manifestations populaires des 15 et 17 février 2011, l’intervention militaire extérieure, qu’on peut qualifier d’impérialiste, commence le 18 mars par le bombardement de la capitale Tripoli avec des avions français puis ceux de l’OTAN, détruisant la totalité des structures centrales, épargnant cependant le secteur pétrolier, on se demande par quel miracle  ? L’assassinat de Khaddafi survient à Syrte le 20 octobre de la même année avec la complicité de l’aviation française, deux mois après l’auto proclamation d’un Conseil national de transition (CNT). Puis, suivant les recommandations de l’Otan, le 7 juillet 2012, un Congrès général national est formé, résultat d’une mascarade d’élections, dans des conditions chaotiques avec une très faible participation. Deux ans après (25 juin 2014) des élections parlementaires nomment une Chambre des Représentants dont une partie des députés s’installe à Tobrouk dans l’Est du pays. Validées par la communauté internationale, elles sont contestées par le Congrès général national à Tripoli qui s’est, de fait, auto-renouvelé. L’opposition entre deux tendances, l’une islamiste à Tripoli, l’autre militariste à l’Est (Benghazi/Tobrouk), ne cesse d’entraver le processus de transition avec au printemps 2014, le lancement de l’opération « Alkarama-Dignité » par le Général Haftar à l’Est et la constitution d’une coalition « Fajr Libya-Aube de la Libye » alliant Tripoli et Misrata à l’Ouest. La Libye est alors divisée en deux blocs hétérogènes se disputant les postes de gouvernement et l’argent  ; chacun doté d’un parlement, d’un gouvernement, de forces militaires et d’alliés internationaux distincts.

Le 17 décembre 2015, à Skhirat au Maroc, suite à l’accord politique inter-libyen, entériné par la communauté internationale (résolution 2259 votée à l’unanimité) un Conseil présidentiel est créé afin d’élaborer un gouvernement d’entente nationale. Constitué de neuf membres et dirigé par Fayez Sarraj, nommé premier ministre il s’installe à Tripoli le 30 mars 2016. Cet accord a été signé en l’absence des protagonistes actifs sur le terrain, c.a.d les groupes armés (groupes et milices). Pendant ce temps, Haftar, qui ne reconnaît pas ces accords, continue avec son armée nationale arabe libyenne l’offensive militaire pour la prise du croissant pétrolier et le contrôle du centre de la Libye.

La guerre du général

Haftar, ancien collaborateur puis opposant de Kadhafi, général autoproclamé maréchal, à la tête d’une armée qu’il a créé avec d’anciens officiers de l’armée de Kadhafi pour assouvir ses ambitions démesurées mène une guerre insensée dans un pays qui en a vu d’autres… La Libye n’en est pas à sa première guerre et les protagonistes sont toujours les mêmes  : Turquie, Italie, France et USA, avec quelques nouveaux invités comme la Russie, les Emirats Arabes Unis et évidemment la bourgeoisie locale qui défend ses intérêts…

D’avril 2019 à juin 2020, Haftar a lancé une offensive contre Tripoli et contre le Gouvernement d’accord national libyen (GNA) prétextant le nettoyage de la ville, des terroristes (voir CA juin et octobre 2019). Les terroristes en question ce sont des dizaines des groupes armés, proches plus au moins du pouvoir islamiste en place, qui assurent la sécurité des institutions, qui contrôlent et terrorisent la population. Ils font office d’armée car Sarraj s’est appuyé sur ces milices sans nommer de commandants militaires régionaux, en particulier à l’Est et au Sud  ; c’est ainsi qu’Haftar a pu consolider son pouvoir et construire un énorme arsenal militaire, avec l’aide des Émirats arabes unis, de l’Égypte, de la France, de la Russie et l’Arabie saoudite. Ce n’est qu’après l’échec d’Haftar à s’emparer de Tripoli que le GNA nomme un ministre de la défense et un chef d’état major pour créer une armée professionnelle avec l’aide de la Turquie. Appuyé par le gouvernement turc, le GNA a réussi à repousser l’attaque du maréchal Haftar, reprenant en juin 2020 le contrôle de l’ensemble du Nord-Ouest du pays, après plus d’un an de combats meurtriers, des centaines des morts et des milliers de déplacés.

La guerre du territoire maritime

Sous la présidence de Recep Tayyip Erdogan, la Turquie tente d’étendre son influence politique et son marché économique en Afrique du Nord et dans le monde arabe, en particulier en Méditerranée, avec une implication dans la guerre en Syrie et en Libye. La Turquie a fourni des conseillers militaires au GNA, envoyé des miliciens syriens, des drones et des systèmes de défense anti-aérienne selon un accord de coopération militaire signé avec le GNA le 27 nov 2019 et approuvé par la commission des affaires étrangères du parlement turc le 16 décembre 2019. Le soutien de la la Turquie à Tripoli se fait au grand jour sous caution des lois internationales, selon des accords signés, ce qui donne un vernis légitime à son intervention, contrairement à la France qui soutient officieusement Haftar ou la Russie qui se cache derrière les mercenaires du groupe Wagner. Cette coopération militaire et sécuritaire doublée d’un accord maritime donne à la Turquie des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale, riches en hydrocarbures et convoitées par d’autres pays, en modifiant les droits de forage. Suite à cette entente, la Grèce a expulsé l’ambassadeur de Libye et fait valoir que l’accord viole le droit international en portant atteinte à la souveraineté grecque.

Cependant lors d’un sommet au Caire le 8 novembre 2014, profitant de l’attaque d’Haftar sur Tripoli, Abdel Fattah al-Sissi (Égypte), Nicos Anastasiades (Chypre) et Antonis Samaras (Grèce) se sont entendus pour définir des frontières maritimes communes et une zone économique exclusive (ZEE) sans la participation de la Libye, ni de la Turquie. Le 29 avril 2015 c’est à Nicosie qu’ils se réunissent entre eux pour aborder la question des hydrocarbures en Méditerranée orientale suite à la découverte de vastes gisements gaziers intéressant des pays riverains comme la Grèce, Chypre, la Turquie, l’Égypte et Israël. Et poursuivant leur entente parallèle, à Athènes, le 2 janvier 2020, la Grèce, Chypre et Israël signent un accord sur le projet de réalisation du gazoduc EastMed, le plus long du monde 1900 kilomètres et pouvant aller jusqu’à trois kilomètres de profondeur afin de transporter du gaz naturel depuis les réserves au large de Chypre et d’Israël vers la Grèce et l’Union Européenne. L’Italie, non représentée dans cet accord, a fait savoir son intérêt pour ce projet de pipeline sous-marin d’environ 7 milliards d’euros. Projet qui risque d’échouer face aux nouvelles techniques de transport du gaz gélifié par bateaux dans le monde entier. On comprend mieux l’hypocrisie de la dénonciation de l’accord récent entre la Libye et la Turquie de la part de ceux-là mêmes qui ne cessent de signer des accords selon leurs propres intérêts au mépris de leurs voisins. Déjà en 2009, Khaddafi définit une zone économique exclusive (ZEE) de la Libye, car en droit international de la mer, un État côtier a le droit de bénéficier d’une ZEE pour l’exploitation des ressources marines et du sol jusqu’à 200 miles marins, soit 370 km de sa côte et il a le droit d’en délimiter les frontières. L’accord du 27 nov 2019 avec la Turquie rétablit à la Libye son droit sur cette ZEE et Malte doit rendre un territoire qui lui avait été cédé en 2013 par le Premier ministre libyen Ali Zeidan  ; de plus cet accord devrait empêcher Israël de mettre en œuvre son projet d’extension du gazoduc vers l’Europe, via la Grèce, ce qui explique la colère des mauvais perdants  !

Terrain de jeu guerrier international

L’escalade a commencé en janvier 2020, lorsque la Turquie saisit l’occasion en intervenant avec force pour soutenir le gouvernement assiégé de Tripoli, en réponse aux ingérences de la Russie, des Émirats arabes unis et de l’Égypte qui inondent d’aide militaire les forces de Haftar. e fut un véritable pont aérien militaire géant non déclaré. Des enquêteurs de l’ONU ont dénombré 339 vols militaires russes entre le 1er novembre 2019 et le 31 juillet 2020, principalement depuis la base aérienne de Hmeimim en Syrie, avec un volume potentiel pouvant atteindre 17 200 tonnes. Les vols ont approvisionné des mercenaires employés par le Groupe Wagner, société militaire privée liée au Kremlin, bras armé de la politique étrangère russe, devenue un élément crucial des forces d’Haftar. Puis le pont aérien russe s’est intensifié tout au long de l’année, passant de huit vols en décembre 2019 à 75 en juillet, même après l’effondrement de la campagne d’Haftar à Tripoli en juin 2020.

Un tourisme de négociations et l’embargo

Alors que la guerre faisait rage l’hiver 2019-2020, une douzaine de dirigeants mondiaux se sont réunis en grand pompe à Berlin pour parler de paix en Libye. Les contradictions entourant la conférence ne sont pas un secret : bon nombre de ces dirigeants mondiaux se sont engagés à mettre fin à l’ingérence étrangère dans le conflit libyen dont ils sont à l’origine. Le 19 janvier 2020, après avoir signé un engagement à respecter l’embargo sur les ventes d’armes pour la Libye, au moins cinq avion-cargo remplis d’armes en provenance des Émirats arabes unis et de Russie traversaient le ciel d’Afrique du Nord, à destination des champs de bataille de Libye. De telles violations ne sont pas nouvelles, les responsables de l’ONU surnomment l’embargo  : « a joke – une blague ».

Depuis des années, les réunions se succèdent à Paris, Palerme, Berlin, Genève Abou Dhabi. La Tunisie, l’Algérie ou l’Égypte ont tenté des accords qui n’aboutissent à rien si ce n’est de permettre aux nombreux participants de faire du shopping, de séjourner dans de grands hôtels de luxe grâce aux primes de voyage en argent libyen.

Une trêve 

Une commission militaire conjointe constituée de cinq officiers de chaque bord, s’est conclue à Genève le 23 octobre 2020, avec la signature d’un cessez-le-feu « complet, national et permanent avec effet immédiat ». Toutes les unités militaires et les groupes armés en première ligne retourneront dans leurs camps, avec départ de tous les mercenaires et combattants étrangers de tous les territoires libyens – terrestre, aérien et maritime – dans un délai maximum de trois mois à compter de 23 octobre et les accords militaires sur la “formation” militaire en Libye seront suspendus. Ce cessez-le-feu exclut la guerre contre les groupes désignés « terroristes » par l’ONU. Bien des réserves sont faites sur cette trêve qui permettra aux divers mercenaires de renforcer leurs bases. On note déjà que les Russes continuent à rassembler un arsenal impressionnant au centre du pays pour implanter une base militaire pérenne, autour des champs pétrolifères. Alors que les combats ont cédé la place à une attente centrée sur Syrte ces derniers mois, après le cessez-le-feu, des mercenaires russes se sont positionnés autour de plusieurs grands champs pétrolifères. Les Émirats arabes unis ont acheminé 35 autres vols de fret militaire dans la région, les forces de Haftar assurent leurs positions par des barrages, digues, remparts et accumulent des armes lourdes dans la région d’Al Jufra et Syrte en se préparant à l’étape suivante. De son coté, la Turquie consolide également ses positions en construisant à son tour une base militaire durable à Al Watia, à l’Ouest de Tripoli, et signe un traité pour des formations militaires avec Tripoli.

L’enjeu pour la Turquie est de retrouver son influence en Libye où du temps de Kadhafi, elle avait investi 26 milliards dans le secteur du bâtiment, même si le gaz méditerranéen reste sa priorité. Pour cela elle soutient le gouvernement de Tripoli contre celui de Benghazi, et se trouve paradoxalement face aux Russes auxquels par ailleurs elle est alliée. Bien que membre de l’OTAN, la Turquie veut s’équiper d’un système anti-aérien russe S-400 sachant que l’OTAN ne tient pas à perdre sa base militaire d’Incirlik, ni son radar anti-missile à Kürecik en Turquie mais reste inquiète de l’existence d’un gouvernement libyen ouvert à l’influence des Frères musulmans à Tripoli ou d’une base militaire russe à Benghazi. La Turquie et la Russie peuvent trouver un intérêt dans un redémarrage de l’économie libyenne qui ne remette pas en cause leur présence militaire et leurs zones d’influence respectives. Si cela ne marche pas, compte tenu du grand nombre d’incertitudes, ils reviendront à une logique de guerre.

Une entente impossible 

L’accord de Skhirat, malgré l’entêtement d’Haftar à ne pas le reconnaître, reste la seule initiative politique dont tous les organes libyens existants tirent leur fragile légitimité. Une nouvelle tentative a eu lieu au Maroc en octobre 2020 pour modifier cet accord en prenant en compte les récents développements et les nouveaux acteurs du dossier libyen, notamment la Turquie, seul belligérant officiel. Après la défaite tcharchaf en juin 2020, les deux gouvernements, sous l’égide de l’ONU, ont participé en septembre à des réunions thématiques : institutionnelle au Maroc, militaire en Égypte et politique en Suisse. Et sous l’égide de la mission spéciale des Nations unies en Libye (UNSMIL)

un Forum du Dialogue Politique inter-Libyen (FDPL) a débuté le 9 novembre 2020 à Tunis, afin d’élaborer les étapes d’une paix durable dans le pays et la mise en place d’un processus démocratique. Décision prise de la tenue d’élections générales pour le 24 décembre 2021, les 75 participants, sensés représenter les principaux courants politiques libyens devaient s’accorder sur la composition d’un exécutif de transition, ce qu’ils n’ont pas fait. Selon des sources en marge du forum, le blocage vient de la réticence de la représentante par intérim de l’UNSMIL, Stéphanie Williams, à accepter le scénario soutenu par 45 des congressistes. Lequel prévoyait qu’Aguila Saleh, actuel président de la Chambre des représentants à Benghazi, prenne la tête du Conseil présidentiel aux côtés d’un représentant du Sud et d’un autre de l’Ouest, tous deux proches de l’ANL (armée nationale libyenne), pro-Haftar. En contrepartie, Khalifa Haftar serait écarté et les Frères musulmans prendraient la direction de l’exécutif, actuellement contrôlé par le ministre de l’Intérieur Fathi Bashagha. La mésentente entre les 75 congressistes a conduit à l’impasse de ces pourparlers, lesquels se sont clos sur des cris, des insultes, des accusations de corruption concernant l’achat de voix à des prix avoisinant les 500 000 dollars.

La France

Le 18 avril 2019, le ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha avait mis fin à toute coopération en matière de sécurité avec la France, en raison de son soutien au “criminel Haftar, qui lutte contre les autorités légitimes”. Mais un an après, le 18 novembre 2020, le même Fathi Bashagha, lors d’une visite officielle très discrète de trois jours pour solliciter sans doute un soutien afin d’obtenir le poste de premier ministre, s’entretient à l’abri des caméras avec Jean-Yves Le Drian le 19 et rencontre son homologue de l’Intérieur Gérald Darmanin le 20 après un entretien avec la ministre des Armées Florence Parly ce même jour. Il avait signé, avant cela, un contrat avec “Idemia Group” (société de sécurité française spécialisée dans l’identification biométrique) concernant le développement de systèmes d’identités biométriques en prévision des échéances électorales et à d’autres fins de contrôle de la population.

Et que font les Américains ?

Les Américains, en apparence n’ont pas une véritable politique libyenne. Il est clair que le gouvernement d’entente nationale de Sarraj avec lequel la France n’a jamais véritablement eu de sympathie, est une créature de l’administration Obama. Quand Trump est arrivé, en janvier 2017, il a finalement, par inertie, continué à soutenir plus ou moins ce gouvernement d’entente nationale reconnu par tout le monde. Fin 2018 et début 2019, sous la pression et le lobbying des Émiratis, les Égyptiens et les Saoudiens l’ont convaincu que l’option Haftar plus musclée, plus violente et plus efficace était plus adéquate. C’est pour cette raison que les Américains n’ont pas condamné la tentative d’occupation de Tripoli par les troupes de Haftar. Le secrétaire d’État aux affaires étrangères a déclaré que Trump a donné un feu “orange” à Haftar, en clair  : de faire vite  ! Tout laisse à croire que les Américains ont délégué à la Turquie le soin de s’occuper de cette affaire et d’empêcher l’installation des Russes dans la région. Donc, cette idée que les Turcs seraient partis à l’aventure de manière aussi massive, officiellement et en plein jour en Libye, sans consentement des États-Unis, est une idée qui ne tient pas la route. L’approbation américaine est absolument nécessaire et cruciale pour comprendre l’attitude turque et sa persévérance à soutenir Tripoli. La solution à la crise libyenne passe forcément par une solution à l’américaine et celle-ci est prête, attendant le moment opportun et ce, indépendamment du marathon des négociations diverses, qui n’ont d’autres but que la réconciliation de la bourgeoisie et faire patienter le peuple en calmant toute velléité de révolte.

Ainsi, le Congrès américain a adopté, mercredi 18 novembre 2020, une loi proposée par les démocrates “pour soutenir la stabilité en Libye”. Cette loi définit le rôle diplomatique des États-Unis dans la résolution de ce conflit en soutenant l’aide humanitaire, la gouvernance démocratique, la société civile et les futures élections, en régulant la gestion financière du secteur public en Libye, en particulier la National Oil Corporation, a déclaré le représentant démocrate Ted Deutsch. Des sanctions sont prévues contre ceux qui soutiennent les mercenaires en Libye et violent l’embargo sur les armes des Nations Unies. Le Département d’État devra présenter un rapport au Congrès sur la dernière situation en Libye et sur les éléments étrangers dans le pays. Ce projet de loi propose également une aide de 23 millions de dollars pour renforcer la société civile en Libye et doit être approuvé par le Sénat puis ratifié par le président américain pour être promulgué.

Le ras-le-bol des pas-riches

Depuis bientôt 10 ans la situation économique et politique n’a cessé de se dégrader et avec la pandémie, comme partout dans le monde, la situation économique des plus vulnérables en arrive à des degrés catastrophiques de pauvreté. Le problème principal en ce moment en Libye est le manque de liquidités dans les banques pour les fonctionnaires qui sont une composante majoritaire de la société libyenne et les retraités ; en revanche aucun problème pour les commerçants, les professions libérales et la classe politique qui entassent les billets dans des coffres forts. L’absence de structures gérant l’eau ou l’électricité et l’inflation du prix des denrées de base comme le lait, la farine, les légumes, l’huile, etc., occasionnent de nombreuses coupures et pénuries, même d’essence ce qui est un comble pour un pays producteur  !

La seule amélioration notable à Tripoli est le fait qu’on n’entende plus le bruit incessant des bombardements et des avions depuis la défaite d’Haftar. Le gouvernement dit vouloir améliorer la vie des gens mais rien n’est entrepris sérieusement. Il a fallu que ce soit des ingénieurs algériens qui rétablissent le fonctionnement des centrales électriques pour quelques heures supplémentaires sans coupures  ! Afin de renflouer les caisses de l’État, (Haftar ayant fermé les robinets pétroliers) ce gouvernement a tout simplement réduit les salaires des fonctionnaires de 20  % et envoyé ces derniers jours des factures sur 10 ans d’arriérés de consommation d’électricité ! L’arrêt de l’approvisionnement en eau de Tripoli et d’autres villes de l’Ouest par les miliciens d’Haftar, a permis aux islamistes d’intervenir en distribuant gratuitement dans certains quartiers l’eau potable car ils ont installés dans les mosquées des systèmes de filtrage. Globalement le ras-le-bol s’intensifie de jour en jour dans la plupart des villes et en plein confinement lié à la Covid, le 23 août émerge un mouvement de contestation pour organiser une manifestation à Tripoli et dans d’autres villes le 26 août. A Tripoli, elle sera violemment réprimée. Cette semaine de protestation du 20 au 30 août a montré qu’il est possible de s’organiser même avec une faible participation, environ 1000 à 2000 personnes. Et cela, malgré une tentative de récupération par des groupes pro-Haftar de cette grogne populaire et des revendications sociales pour les transformer en revendications « politiques » exigeant la démission de Fayez Sarraj et de son gouvernement – d’où l’appel de certains à ne plus manifester pour ne pas faire le jeu d’Haftar -. a situation est invivable à Tripoli qui, pourtant en tant que capitale et plus grande ville du pays, st la mieux dotée en infrastructures économiques et sanitaires  ; c’est bien pire dans d’autres villes moins bien équipées. A Benghazi, la population souffre du manque d’eau, d’électricité et de liquidités comme tout le pays, mais elle doit subir en plus le poids d’un régime militaire étouffant qui contrôle la vie au quotidien, tous les maires ont été remplacés par des gouverneurs militaires, supprimant les conseils municipaux. Des manifestations ont débuté le 10 septembre en écho aux manifestations de Tripoli, avec les mêmes revendications sociales. Ajouter à cela les enlèvements des opposants à Haftar et les assassinats politiques  : dernière en date, l’avocate Hanane al-Baraasi, militante et activiste pour les droits des femmes notamment les femmes victimes de violence, a été abattue, mardi 10 novembre 2020, criblée de balles en plein rue, la rue 20, l’une des plus grandes artères commerçantes de Benghazi, devant une foule incapable de réagir face à un groupe armé et cagoulé. La veille de son assassinat, elle avait annoncé la publication d’une vidéo dénonçant les corruptions de Saddam Haftar, le fils du général.

“Révolution des pauvres” est le slogan qu’on retrouve à Sebha comme à Tripoli sur les banderoles lors de manifestations. Sebha, la plus grande ville du Sud, souffre d’une manière plus importante que le reste de pays à la fois de la propagation de l’épidémie de Corona et de la détérioration des conditions de vie. Plusieurs centaines de manifestants dans les rues de Sebha vendredi 16 octobre ont désigné Haftar comme entièrement responsable de cette situation dramatique, lui et sa milice les Wagner, qui ont repris le contrôle des champs pétroliers et ouvert largement les portes du marché noir après avoir profité du droit de le distribuer  ; par exemple si à Tripoli, le prix normal d’un litre d’essence est d’environ de 20 centimes en revanche à Sebha il est de 4 dinars soit 20 fois plus cher. La population reproche aussi aux forces d’Haftar d’avoir fermé l’aéroport international de Sabha coupant la ville du monde extérieur  : la distance entre Sebha et Tripoli est d’environ 660 km.

Des hypothèses

On peut sûrement imaginer que la solution proposée par les États-Unis ressemblera à l’expérience et au modèle soudanais : un conseil souverain dirigé par une personalité responsable du dossier militaire et sécuritaire  ; un conseil présidentiel dirigé par Agila Saleh, l’actuel président de ce qui reste du parlement  ; et un gouvernement dirigé par Maitiq, membre du conseil d’Etat ou Bashagha actuel ministre de l’intérieur, deux figures de Misrata, gouvernement où l’on distribue les ministères selon les régions et les clans. Suivront alors des décisions politiques et économiques, comme l’unification des institutions militaires, politiques et économiques et aussi des décrets pour satisfaire la rue et s’assurer le soutien de la population en garantissant des services tels que l’électricité, l’eau, la liquidité du carburant, l’essence et le gaz, etc. Déjà le pétrole commence à couler depuis quelques jours, la production pétrolière a repris, dimanche 11 octobre, à Al-Charara, le plus grand champ pétrolier libyen, après plus de neuf mois d’arrêt et 10 milliards de perte. Le maréchal Haftar avait accepté, vendredi 18 septembre, de lever le blocus imposé par ses forces sur les sites pétroliers. Avec enfin, une nette amélioration du niveau de vie et la relance de l’économie, tout le monde chantera l’hymne à la démocratie. Cependant tout laisse à penser qu’il faudrait des années pour mettre tout le monde d’accord alors la plupart des Libyens soupçonne Stéphanie Williams d’avoir un plan B, que des noms vont surgir du néant mais là évidemment si Haftar ne fait pas partie de la solution, il est à craindre qu’il retente un autre siège de Tripoli cette fois un peu mieux préparé  !

Le véritable cauchemar ne fait que commencer.

Saoud Salem, OCL Toulouse, 22 nov. 2020.




Source: Oclibertaire.lautre.net