Novembre 24, 2021
Par Expansive
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Lettre depuis l’isolement – Bois d’Arcy – ÉtĂ© 2021

Cela fait dĂ©sormais depuis plus d’un mois et demi que l’envie de rĂ©Ă©crire Ă  propos de l’isolement me titille mais je n’arrive pas Ă  m’y mettre, je n’arrive pas Ă  me concentrer suffisamment. Soit mon esprit s’évapore dans le nĂ©ant comme un petit nuage, soit il se condense en une sorte de mĂ©lasse si Ă©paisse qu’elle bloque tout dans mon cerveau et me file des maux de tĂȘte. Bien que la premiĂšre puisse ĂȘtre plus douce (comme ĂȘtre droguĂ© jusqu’à l’abrutissement et l’hĂ©bĂ©tude), ces deux situations amĂšnent un sentiment douloureux. En effet constater sa perte de capacitĂ© intellectuelle et assister Ă  sa propre dĂ©crĂ©pitude sont d’une violence totale particuliĂšre. C’est dans cette condition mentale que je m’attelle Ă  l’élaboration de ce texte.

La volontĂ© de faire comme une mise Ă  jour de la situation vient du constat brutal de son aggravation. De nouveaux symptĂŽmes apparaissent tandis que les anciens s’accentuent et s’empirent sans qu’on y prĂȘte attention. Lorsque l’on se rend compte d’avoir complĂštement oubliĂ© que deux de ses ami.es (co-inculpĂ©.es) avaient Ă©tĂ© mis.es en libertĂ© (sous contrainte judiciaire), alors que ce fut la seule bonne nouvelle depuis son enfermement, c’est un vĂ©ritable Ă©lectrochoc. Le cerveau commence sĂ©rieusement Ă  dĂ©railler. Les problĂšmes de concentration, les difficultĂ©s Ă  construire sa pensĂ©e, l’hĂ©bĂ©tude, la perte de repĂšres temporels, les maux de tĂȘte, les vertiges, tous ces symptĂŽmes dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©s prĂ©cĂ©demment, loin de disparaĂźtre avec le temps, se sont amplifiĂ©s et gĂ©nĂ©ralisĂ©s, ils sont devenus monnaie courante ou normalitĂ©. Mais Ă  ceux lĂ  il faut en ajouter d’autres. Avant de les citer il faut comprendre quelque chose : Ă  chaque fois qu’un nouveau symptĂŽme, qu’un nouveau mal apparaĂźt, on se dit que c’est temporaire, on attend que ça passe. Mais non ! Chaque nouveau mal qui pointe le bout de son nez n’est plus qu’un aperçu de ce qui va s’installer dans le long terme et devenir de plus en plus prĂ©sent. Ces nouveaux « compagnons Â» sont donc :

La perte de mĂ©moire, tellement Ă  l’ouest, sans aucun Ă©change avec les gens ni aucun stimuli, les choses ne s’impriment plus. Les informations lors des coups de fil, des parloirs, des lectures, rentrent et ressortent sans laisser de traces ou Ă  peine une vague sensation de quelque chose d’impalpable. C’est bien simple, si je ne note pas immĂ©diatement mes horaires de sport et d’opprimade de la journĂ©e, dans la minute qui suit, impossible de s’en souvenir


En plus de cela, il y a les troubles visuels : il est dĂ©sormais impossible de voir un sol droit, de niveau. Les sols penchent dans tous les sens en mĂȘme temps et jamais les mĂȘmes. On pourrait s’amuser Ă  essayer de deviner de quel cĂŽtĂ© irait une balle si on la passait au sol, aucun des cotĂ©s serait Ă©tonnant. Mais bon, elles sont interdites, mĂȘme les DIY
 rusĂ©.es !

Un autre symptĂŽme des plus inquiĂ©tants est celui de la forte pression thoracique accompagnĂ©e d’une douleur aiguĂ« au cƓur, comme une pointe plantĂ©e en son sein. L’impression que le cƓur bat non pas plus vite, mais plus fort comme s’il voulait sortir de la poitrine ainsi qu’un sentiment de fĂ©brilitĂ© et ce, mĂȘme pendant les moments de relaxation, qui sont les sessions de taĂŻ-chi-chuan ou de mĂ©ditation. Cette douleur dura un mois complet de maniĂšre permanente, non stop avant qu’elle ne s’éloigne, pour revenir de temps Ă  autre me rendre des visites inopinĂ©es.

Mais aussi, le problĂšme d’accĂšs Ă  son propre cerveau. C’est devenu courant, lorsque quelqu’un Ă©voque un sujet ou un autre, de savoir avoir des connaissances Ă  ce propos mais de ne pas y avoir accĂšs, le lien pour y parvenir est rompu, ça connecte pas. Erreur 404 d’aucuns diraient
 Et la peur s’insinue, et si ce n’était pas le chemin qu’on ne retrouve plus, et si c’était son savoir qui s’effilochait et disparaissait ?

A toutes ces choses lĂ  s’ajoutent, comme dit plus haut, le constat de cette situation qui en elle mĂȘme induit son lot de souffrance psychologique.

Mais alors que fait-on ? S’inquiĂ©ter, demander Ă  voir un mĂ©decin ? Oui mais en isolement c’est trĂšs compliquĂ© d’aller dans l’aile mĂ©dicale. On peut rĂ©torquer qu’un mĂ©decin passe deux fois par semaine en C4 (quartier d’isolement du centre pĂ©nitentiaire de Bois d’Arcy). Oui mais en super speed, dans le couloir avec les surveillant.es, sans possibilitĂ©s de garantir un semblant de secret mĂ©dical et avec juste le temps de prendre trois notes et nous refourguer du doliprane en glissant qu’ici (en quartier d’isolement) c’est propice aux mots de tĂȘte. Avoir un rendez-vous n’est pas toujours aisĂ© mais plus dur encore est que l’on y soit emmenĂ©.

Pour sortir du C4 toute la zone de dĂ©tention doit ĂȘtre bloquĂ©e, ce qui entrave le fonctionnement de la prison. Lors du dĂ©placement tout doit ĂȘtre clos et inaccessible, mĂȘme Ă  la vue, ce doit ĂȘtre une certitude de ne pouvoir ni voir ni ĂȘtre vu par un autre dĂ©tenu. Le fait de devoir ĂȘtre accompagnĂ© d’un.e gradĂ©.e et d’un.e surveillant.e durant tout le trajet et le temps du rendez-vous complique la logistique de leur journĂ©e et nĂ©cessite plus de personnel. Il est donc tout bonnement plus simple de laisser le dĂ©tenu Ă  son espoir qui s’égraine au rythme des minutes de sa montre jusqu’au moment oĂč il se rend compte qu’il n’ira pas Ă  son rendez-vous attendu de longue date.

Pour ma part, par deux fois mon rendez-vous dentiste a Ă©tĂ© repoussĂ© car on ne m’y a pas emmenĂ© alors que le dentiste et moi-mĂȘme Ă©tions tous deux dans l’attente. Depuis dĂ©but fĂ©vrier je demande Ă  ĂȘtre suivi par un.e psychologue, en cette fin juin [1], toujours rien Ă  l’horizon. Mon rendez-vous mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste a pu avoir lieu aprĂšs un mois de demandes rĂ©pĂ©tĂ©es mais surtout grĂące Ă  l’intervention de mes avocat.es.

La docteur m’a affirmĂ© oralement que ce dont je me plaignais Ă©tait causĂ© par la condition d’isolement, que c’était normal dans cette situation et que ça passerait quand je sortirai et ce sans toutefois me donner un certificat mĂ©dical allant dans ce sens [2]
 J’en dĂ©duis que tous.tes les isolĂ©.es subissent les mĂȘmes troubles et que ces souffrances sont banalisĂ©es, « c’est normal, ça passera Â». C’est comme si on ne prenait pas en compte les graves atteintes physiques et mentales, comme si on me disait « tu souffres, on s’en fout c’est pas grave Â». Et bien si c’est grave et quand bien mĂȘme ça passerait Ă  ma sortie, non, ce n’est pas normal de subir ça. Ne pas faire de certificat mĂ©dical c’est participer Ă  l’existence de ces faits, se rendre complice de la torture subie. Ce qui est intĂ©ressant de voir c’est que la mise en isolement crĂ©e des troubles psychiques et physiques qui ne peuvent ĂȘtre suivis correctement dĂ» au fait que l’on soit en isolement. C’est le serpent qui se mord la queue, la spirale infernale. C’est un tel non-sens qu’il est difficile de croire que ce soit un accident.

DĂ©sormais, un « systĂšme Â» a Ă©tĂ© mis en place, censĂ© m’assurer que je puisse accĂ©der Ă  mes rendez-vous, Ă  voir ce que cela donnera car l’occasion ne s’est pas encore prĂ©sentĂ©e de le mettre en pratique.

Ceci est un luxe obtenu du fait que je suis un relou quant Ă  mes droits, ou comme dirait la direction : « exigeant sur mes conditions de dĂ©tention Â». Mais ici le respect des droits des dĂ©tenus est Ă  gratter, il ne s’applique pas automatiquement et en appeler au bon sens avec courtoisie pour qu’il existe, c’est comme faire sa miction dans un violon. Le rĂ©gime vĂ©gĂ©tarien, plus ou moins effectif, ne le fĂ»t qu’aprĂšs avoir citĂ© les articles de loi et menacĂ© de faire intervenir mes avocat.es. Le problĂšme de la hi-fi et des rendez-vous mĂ©dicaux, de mĂȘme : « avocat.es Â» ! Alors voila, pour le « qu’est ce qu’on dit ? Â» qu’on rabĂąche aux mĂŽmes, ici c’est pas « merci Â» ou « s’il vous plaĂźt Â» mais « avocat.es ! Â» Bien que pas Ă©tonnant, c’est affligeant de constater que l’administration pĂ©nitentiaire (AP) impose un rapport antagoniste, que tout doive se gĂ©rer sous l’angle d’un rapport de force.

Je me sais privilĂ©giĂ© Ă  cet Ă©gard, j’ai deux avocat.es dĂ©terminĂ©.es Ă  ce que mes droits soient respectĂ©s. Un luxe Ă©norme dont bien peu ici, je suppose, peuvent se vanter. PrivilĂ©giĂ© aussi de maĂźtriser un tant soi peu la langue française et sa lecture-Ă©criture afin de pouvoir exprimer clairement mes revendications et pouvant justifier de leur lĂ©gitimitĂ©. Car bien que l’on puisse faire des rĂ©clamations aux surveillant.es pour certaines choses, le protocole officiel et le seul reconnu est l’écrit. Je n’ose imaginer le calvaire pour celleux qui ne parlent pas la langue ou qui ont des difficultĂ©s vis Ă  vis de sa pratique Ă©crite et qui bien Ă©videmment ne peuvent, en isolement, demander un coup de main Ă  un.e codĂ©tenu.e. L’AP Ă©tant comme son nom l’indique, une administration avec tout ce que cela implique, la patience acquise avec le temps n’est pas la moindre des qualitĂ©s, tout comme la capacitĂ© Ă  s’adapter Ă  ce systĂšme protocolaire. Je me demande comment une personne non soutenue par un.e avocat.e, ne maĂźtrisant pas bien la langue, peut faire entendre ses droits et ne pas perdre patience. Et si perte de patience il y a, en cas de bafouement des droits comment cela finit-il ? Quelles dĂ©rives et quelles consĂ©quences ? Ne le savons-nous pas dĂ©jĂ  ?

Le moral Ă©volue en dents de scie avec des moments de quasi-euphorie (ce qui n’est pas forcĂ©ment rassurant) jusqu’à la dĂ©moralisation et une totale dĂ©motivation, et ce sans que rien ne se soit passĂ© et que rien ne justifie ces sautes d’humeur. La situation psychique est instable, je me rĂ©jouis quand tout va « bien Â», tout en redoutant le creux de la vague qui implacablement se profile. En plus des proches qui se dĂ©mĂšnent pour m’offrir un parloir hebdomadaire, mon meilleur soutien est le soleil (bien qu’il commence Ă  transformer la taule en fournaise). Je reste encore impressionnĂ© de constater Ă  quel point les conditions mĂ©tĂ©orologiques influencent mon Ă©tat mental (mĂ©tĂ©o : dĂ©pression le long des cĂŽtes mais chaud Ă  l’intĂ©rieur des terres
 🙂

Pour tenir bon je ne me tourne pas vers l’avenir, je n’image rien de positif de peur d’ĂȘtre déçu et de subir un ascenseur Ă©motionnel. Pas d’espoir, pas de dĂ©ception. Je ne me projette donc pas et vis au jour le jour, rĂ©pĂ©tant inlassablement ma routine. Une routine rigoureuse entre entretien physique, dĂ©veloppement intellectuel et apaisement psychologique me donnant un cadre, une prise sur moi-mĂȘme. L’autodiscipline est la seule chose qui demeure quand plus rien d’autre ne reste. Une autre technique pour garder le sourire : se mentir Ă©honteusement sur sa situation. Une lĂ©gĂšre diffĂ©rence dans la nouvelle cellule ? Waouh ! Elle est trop gĂ©niale De la bouffe industrielle ? Cool ! Si on y met du curcuma, du sel, du ras-el-hanout, du curry, des herbes de Provence, du cumin et de la harissa, c’est mon repas favori ! L’eau de la douche est chaude ? Elle est relaxante ! Elle est froide ? Elle est vivifiante. Ne pas voir le verre Ă  moitiĂ© vide mais au deux-tiers plein


Alors il me manque (ou pas) que les confettis et les paillettes quand les proches dĂ©posent un CD nickel, un bouquin trop intĂ©ressant, un manuel de taĂŻ-chi-chuan ou de langue bien chiadé  PĂźroz be !

En changeant de cellule, on s’aperçoit Ă  quel point l’on doit rĂ©apprendre les sons. Inconsciemment, on intĂšgre tout les sons de la coursive. Suivant la rĂ©sonance des pas, les Ă©chos des voix, les roulements des chariots, le glissement des Ɠilletons, le tintement des clĂ©s, les bips du portique de sĂ©curitĂ©, les ouvertures et fermetures des portes, on devine ce qui s’y passe. Il est alors possible d’anticiper le moment ou les surveillant.es arrivent Ă  sa porte. Cela peut paraĂźtre anodin, mais selon moi, il est trĂšs important de ne pas ĂȘtre surpris. Ne pas ĂȘtre surpris signifie anticiper le bruit ultra-sec et brutal des loquets et verrous. Se faire surprendre par ce son fait sursauter, donne un Ă -coup au cƓur, une montĂ©e de stress et ce sans raison, c’est biologique, animal dirais-je. J’ai l’image en tĂȘte de la biche ou de la gazelle aux aguets, les oreilles attentives afin de ne pas ĂȘtre victime de la prĂ©dation. Bien que consciemment rien ne justifie un tel sentiment et que, Ă  titre personnel, je n’ai aucun comportement agressif ou abus Ă  dĂ©plorer de la part des surveillants. Je ne peux m’empĂȘcher, comme un devoir vital, un instinct de survie, d’ĂȘtre toujours prĂȘt, d’ĂȘtre toujours sur le qui-vive. Comme une maniĂšre de prendre possession de son territoire, de contrĂŽler son espace ! Cela est sĂ»rement dĂ» au fait que bien que nos relations soient courtoises, elles ne seront jamais amicales et les surveillant.es ne seront toujours que des maillons de la chaĂźne de mon oppression.

La derniĂšre fois [3], je n’avais pas trop Ă©voquĂ© les Ɠilletons qui permettent de zyeuter les dĂ©tenus au travers de la porte. Entre temps, ils y ont rajoutĂ© des grilles, ici aussi
 Comme s’il y en avait pas dĂ©jĂ  assez
 Cela ne permet pas de nous observer sans qu’on le sache, car comme dit, on entend, cela ne sert qu’à isoler encore plus des ĂȘtres humains. LĂ  oĂč autrefois apparaissait un Ɠil (image assez perturbante voire cosmique, soit dit en passant) il n’y a plus rien. Plus de lien visuel entre soi et « l’Ɠil Â», uniquement le son (bientĂŽt plus rien), encore un petit pas vers la dĂ©shumanisation de l’environnement carcĂ©ral. Ces contrĂŽles s’effectuent toutes les deux heures environs, jour et nuit. Durant la journĂ©e, il faut donner signe de vie, sinon ça cogne Ă  la porte, donc se rĂ©veiller si c’est le moment sieste. La nuit le contrĂŽle est accompagnĂ© inĂ©vitablement de l’allumage des lumiĂšres (d’une durĂ©e plus longue suivant son auteur.ice). Les nuits oĂč je dors trĂšs bien, je ne suis rĂ©veillĂ© qu’une fois, sinon


Le plus pernicieux dans l’isolement est de rendre le rĂ©el irrĂ©el. Étant donnĂ© que l’on est en permanence seul.e avec soi-mĂȘme, avec ses propres pensĂ©es comme unique interaction, le monde rĂ©el ne se matĂ©rialise pas, les proches relatent un monde qui semble imaginaire (celui de l’extĂ©rieur) lors de moments qui, une fois terminĂ©s, semblent n’avoir Ă©tĂ© qu’un songe (les parloirs). La seule rĂ©alitĂ© (pathĂ©tique), c’est cette cellule, ces livres, ces salles des spores (hihi), cette douche, cette « pseudo-promenade Â» individuelle. MĂȘme les autres dĂ©tenus dans les (vraies) promenades que l’on aperçoit au travers des grilles de sa cage semblent ĂȘtre dans un autre univers. On apprend ce qui se passe dehors, on est informĂ©.e de ce qui nous touche sans pour autant le vivre, le ressentir.

Apprendre la mort d’un.e ami.e affecte d’une maniĂšre si perplexe qu’il est impossible de le dĂ©finir clairement. Tant de sentiments surgissent en mĂȘme temps, ceux normaux, une tristesse profonde, le choc, l’incomprĂ©hension, mais cela se mĂȘle Ă  un sentiment d’irrĂ©alitĂ©. Bien que l’on sache la cruelle vĂ©racitĂ© de cette terrible perte, elle semble n’ĂȘtre qu’un cauchemar lointain. Ne participant pas aux obsĂšques, il n’y a pas de partage Ă  ce moment-lĂ  avec les autres personnes qui l’ont aimĂ©.e. Ni mĂȘme ma possibilitĂ© de se confier Ă  un autre dĂ©tenu. À cela s’ajoute la nĂ©cessitĂ© de tenir le coup. Combat permanent pour ne pas sombrer, qui ne nous laisse pas le « loisir Â» de se laisser aller complĂštement Ă  sa douleur, Ă  son deuil. Les visites Ă©tant les uniques et trĂšs courts bols d’air frais, elles sont plutĂŽt focalisĂ©es sur ce qui apporte de la joie et les sujets douloureux sont volontairement limitĂ©s ou omis. Une fois encore, les sentiments et les Ă©motions sont, par une sorte de mĂ©canisme de survie, bloquĂ©s, relĂ©guĂ©s Ă  plus tard, Ă  la sortie
 Combien de ces Ă©vĂ©nements ont ils Ă©tĂ© amassĂ©s depuis le dĂ©but de l’isolement ? Quel bagage Ă©motionnel se trimballe-t-on ? Comment gĂ©rer lorsqu’on sortira ? Que se passe t-il si ce « bagage Â» craque plus tĂŽt ? Oups
 question(s) Ă  remettre dans le sac.

Cette rĂ©alitĂ© se limite Ă  un espace si restreint qu’on en devient Ă©gocentrĂ©. Je me souviens avoir pensĂ© Ă  abrĂ©ger un rĂ©cit intĂ©ressant qu’un.e proche me relatait car j’avais besoin de partager des choses d’une futilitĂ© extrĂȘme (mais qui font mon quotidien). FutilitĂ© bien souvent trĂšs (pathĂ©tiquement) matĂ©rielle.

En restant sur ma situation et mon isolement, il est « amusant Â» de constater le non-respect par l’AP de leurs lois. La circulaire du 14 avril 2011 stipule, en rĂ©sumĂ©, que l’on ne peut ĂȘtre placĂ© en isolement pour les faits que l’on nous reproche (ou pour lesquels quelqu’un.e a Ă©tĂ© condamnĂ©). La raison doit ĂȘtre un comportement dit « inadaptĂ© Â» ou « dangereux Â». MalgrĂ© cela la direction de la taule m’a imposĂ©e pendant six mois et a obtenu la prolongation de l’isolement en disant trĂšs clairement qu’elle se basait uniquement sur les faits reprochĂ©s et qu’elle reconnaissait que mon comportement n’a posĂ© aucun problĂšme. Donc, sans aucune gĂšne, on bafoue les droits d’une personne et on lui applique la torture dite « blanche Â»â€Š Tranquille !

Tenir le coup par ce qu’il n’y pas le choix, tenir le coup par respect pour soi et pour les sien.nes, tenir le coup grĂące aux soutiens des proches : familles, ami.es, camarades. Merci Ă  elleux pour ce soutien sans faille. Merci aussi Ă  celleux que je ne connais pas et qui m’ont honorĂ© du leur.

Notes :

Ce texte n’a pas vocation Ă  expliquer le fonctionnement carcĂ©ral ni la prĂ©tention d’ĂȘtre reprĂ©sentatif de ce qu’est la vie en quartier d’isolement. Il n’a encore moins la prĂ©tention de thĂ©oriser les mĂ©canismes officiels et officieux, les « outils Â» rĂ©pressifs utilisĂ©s pour briser ou rĂ©duire la dĂ©termination des dĂ©tenus, certain.es l’ont dĂ©jĂ  fait avec extrĂȘmement de brio. Ce texte n’a de valeur que pour ce qu’il est : un tĂ©moignage d’une personne particuliĂšre, Ă  un moment donnĂ©, dans un lieu prĂ©cis, ni plus ni moins.

J’espĂšre que le passage maĂźtrise de la langue française, lecture, Ă©criture ne fait pas prĂ©tentieux, genre « je cause trop bien Â», ce n’est pas le but. L’idĂ©e est que si tu causes pas français ou si tu galĂšres Ă  la lecture-Ă©criture bah t’es dans la merde pour faire valoir tes droits ! Est ce clair ou je me suis foirĂ© ? Dois-je le refaire ?

Hier il fut refusĂ© Ă  ma mĂšre de dĂ©poser livres et Cds, soi-disant elle n’avait pas l’autorisation. Erreur d’un.e dĂ©butant.e ? Punition indirecte ? Beaucoup de galĂšres au niveau des colis pendant tout l’étĂ© qui je l’espĂšre seront bientĂŽt rĂ©glĂ©es. [4]

Aujourd’hui en date du 6 septembre et aprĂšs plusieurs demandes, un certificat mĂ©dical oĂč seulement la perte de mĂ©moire et la douleur thoracique inscrites dessus fut dĂ©livrĂ© et toujours pas de psychologues.

đŸș Libre Flot 🌊

NB : Les notes de bas de page ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es par le comitĂ© de soutien. Pour soutenir, retrouvez-nous sur SOUTIEN812.NET

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Libre Flot – InculpĂ© du 8/12

Lettres depuis l’Isolement



Source: Expansive.info