Mars 12, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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Chaque jour, depuis que la Russie a envahi l’Ukraine le 24 fĂ©vrier, les bruits des sirĂšnes et des explosions secouent l’immeuble de cinq Ă©tages de Yurii Sheliazhenko, Ă  Kiev. SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Mouvement pacifiste ukrainien [ĐŁĐșŃ€Đ°Ń—ĐœŃŃŒĐșĐžĐč Рух ПацофістіĐČ], il est, dans un pays en guerre, une voix isolĂ©e mais dĂ©terminĂ©e en faveur de la paix. Pour avoir refusĂ© de porter les armes et de se joindre Ă  ses voisins afin de fabriquer des cocktails Molotov en vue de repousser l’avancĂ©e des forces armĂ©es russes, lesquelles se heurtent Ă  la rĂ©sistance acharnĂ©e de civils transformĂ©s en combattants dĂ©terminĂ©s Ă  dĂ©fendre l’Ukraine, il a fait l’objet de « beaucoup de haine Â». « Avant tout, dites la vĂ©ritĂ© : il n’existe pas de voie violente menant Ă  la paix Â», a rĂ©pondu Yurii Sheliazhenko lorsque nous lui avons demandĂ© par courriel ce que les AmĂ©ricains pouvaient faire pour soutenir les militants en Ukraine.

« L’Ukraine n’est peut-ĂȘtre pas une dĂ©mocratie qui fonctionne bien, mais les militants anti-autoritaires affirment que les problĂšmes du pays ne seront pas rĂ©solus par l’intervention russe. Â»

Ailleurs, prĂšs de Kiev, « Ilya Â» et ses camarades ont pris les armes contre l’armĂ©e russe. Ils s’entraĂźnent au combat. Ilya, qui doit dissimuler son identitĂ© en raison de l’escalade de la violence, est un anarchiste qui a fui la rĂ©pression politique dans un pays voisin et a dĂ©cidĂ© de rĂ©sister Ă  l’invasion russe. Aux cĂŽtĂ©s d’autres anarchistes, socialistes dĂ©mocratiques, antifascistes et militants de gauche d’Ukraine et du monde entier, il a rejoint l’une des unitĂ©s de « dĂ©fense territoriale Â». Elles fonctionnent comme des milices volontaires, sous l’égide de l’armĂ©e ukrainienne mais avec un certain degrĂ© d’autonomie. Fort du soutien autogĂ©rĂ© de divers groupes d’entraide et de volontaires civils, les anti-autoritaires possĂšdent leur propre « dĂ©tachement international Â» au sein de la structure de dĂ©fense territoriale [nationale]. Ils collectent des fonds pour s’approvisionner, via un groupe connu sous le nom de ComitĂ© de rĂ©sistance [ĐšĐŸĐŒŃ–Ń‚Đ”Ń‚ ĐĄĐżŃ€ĐŸŃ‚ĐžĐČу]*. « Lorsque l’ennemi vous attaque, il est trĂšs difficile d’adopter une position pacifiste antiguerre : vous devez vous dĂ©fendre Â», dit Ilya au cours d’un entretien accordĂ© Ă  Truthout. Les chemins divergents de Yurii Sheliazhenko et d’Ilya illustrent les choix difficiles et souvent extrĂȘmement limitĂ©s auxquels sont confrontĂ©s les activistes et les mouvements sociaux progressistes en Ukraine. Pour autant, leurs points de vue diffĂ©rents sur le rĂŽle de la violence en politique ont conduit les deux militants Ă  s’engager dans des luttes actives, qui semblent se complĂ©ter plutĂŽt que s’opposer.

Ilya et ses camarades ne se font pas d’illusions sur l’État ukrainien. Selon lui, il « prĂ©sente de nombreuses lacunes et de nombreux rouages pourris Â». L’Ukraine, la Russie et les sĂ©paratistes pro-russes de l’est de l’Ukraine [ils sont regroupĂ©s militairement autour des forces armĂ©es de la RĂ©publique populaire de Donetsk, de la milice populaire de la RĂ©publique populaire de Lougansk et de groupes armĂ©s autonomes, ndlr] se livrent Ă  une guerre de faible intensitĂ© depuis 2014 : comme beaucoup d’autres Ă  gauche, Ilya estime que « l’agression impĂ©rialiste russe Â» — qui pourrait conduire en Ukraine Ă  l’imposition d’un pouvoir autoritaire et brutal Ă  la Poutine — est la plus grande menace commune Ă  l’heure qu’il est. L’Ukraine n’est peut-ĂȘtre pas une dĂ©mocratie qui fonctionne bien, mais les militants anti-autoritaires affirment que les problĂšmes du pays ne seront pas rĂ©solus par l’intervention russe, ni par les conditions politiques incroyablement rĂ©pressives qui l’accompagnent. En Russie, des manifestants font actuellement face Ă  une rĂ©pression policiĂšre violente et risquent de longues peines de prison pour avoir protestĂ© contre la guerre. « En Russie, un vaste mouvement anti-guerre est en train de naĂźtre. Je le salue, bien entendu. Mais ici, d’aprĂšs mes estimations, la plupart des progressistes, des socialistes, des gens de gauche et des libertaires prennent dĂ©sormais parti contre l’agression russe — ce qui ne signifie pas nĂ©cessairement qu’ils ne font qu’un avec l’État ukrainien Â», ajoute Ilya.

Yurii Sheliazhenko accuse les nationalistes de droite des deux camps d’ĂȘtre responsables de cette guerre meurtriĂšre, qui a fait des centaines, voire des milliers de victimes civiles jusqu’à prĂ©sent [depuis 2014, la guerre dans le Donbass a fait plus de 14 000 morts — majoritairement militaires â€”, 25 000 blessĂ©s et 1,5 million de dĂ©placĂ©s, selon l’ONU ; quant Ă  l’invasion en cours, le bilan, dĂ©jĂ  trĂšs meurtrier, est encore impossible Ă  dresser, ndlr]. Pour s’ĂȘtre opposĂ©, avec un autre militant pacifiste, Ă  la guerre menĂ©e contre les sĂ©paratistes soutenus par la Russie, certaines de leurs informations personnelles ont Ă©tĂ© divulguĂ©es et leurs noms ont figurĂ© sur une liste de traĂźtres sur un site Internet d’extrĂȘme droite en Ukraine. Ils ont ensuite Ă©tĂ© attaquĂ©s dans la rue par des nĂ©onazis. Sheliazhenko assure cependant que la percĂ©e des gangs fascistes et des ultranationalistes depuis le soulĂšvement de MaĂŻdan en 2014 (ayant destituĂ© un prĂ©sident pro-russe en Ukraine [Viktor Ianoukovytch, membre du Parti communiste d’Ukraine dans les annĂ©es 1980, ndlr]), ne lĂ©gitime pas l’invasion sanglante par la Russie — comme l’a prĂ©tendu Poutine. « La crise actuelle rĂ©sulte d’une histoire longue. Il y a eu des forfaitures dans tous les camps. Des postures telles que “Nous, les saints, pouvons faire ce que nous voulons” et “Eux, les dĂ©mons, doivent souffrir de leur monstruositĂ©” conduiront Ă  une nouvelle escalade. Apocalypse nuclĂ©aire comprise. Cette rĂ©alitĂ© devrait aider tous les camps Ă  se calmer et Ă  nĂ©gocier la paix Â», poursuit Yurii Sheliazhenko.

« L’auto-organisation populaire, qui fournit entraide et rĂ©sistance autonome, apparaĂźt Ă©galement partout comme un moyen de survie. Â»

La guerre entre dans sa deuxiĂšme semaine. Alors que de nombreux civils se sont portĂ©s volontaires pour combattre dans l’armĂ©e ukrainienne, les militants ont beaucoup Ă  faire en dehors du combat contre les Russes. Selon Ilya, les volontaires civils aident les familles Ă  fuir les violences, s’adressent aux mĂ©dias du monde entier, soutiennent les familles des rĂ©sistants, collectent dons et matĂ©riel, apportent des soins Ă  ceux qui reviennent du front. En ce moment, les syndicats organisent les approvisionnements et aident les rĂ©fugiĂ©s qui fuient l’est de l’Ukraine, ravagĂ©e par la guerre, pour leur permettre d’aller vers l’ouest et les pays voisins comme la Pologne. Les volontaires viennent de divers horizons politiques. Mais, pour les anarchistes comme Ilya, participer Ă  la rĂ©sistance permet d’accroĂźtre la capacitĂ© des radicaux Ă  influer sur la politique et le progrĂšs social — ici et maintenant, puis aprĂšs la guerre. L’auto-organisation populaire, qui fournit entraide et rĂ©sistance autonome, apparaĂźt Ă©galement partout comme un moyen de survie. « J’aimerais prĂ©ciser que tout le monde, dans notre unitĂ©, ne se proclame pas anarchiste. Le plus important c’est que beaucoup de gens se sont organisĂ©s spontanĂ©ment pour s’entraider, pour surveiller leur quartiers, leur ville et leur village, et pour affronter les occupants avec des cocktails Molotov Â», dit Ilya.

Pendant ce temps, Yurii Sheliazhenko ainsi que d’autres militants pacifistes continuent de s’opposer Ă  la conscription forcĂ©e [instaurĂ©e le 24 fĂ©vrier par le gouvernement ukrainien, ndlr], par des moyens qui incluent la dĂ©sobĂ©issance civile non-violente. Il nous indique que les hommes ĂągĂ©s de 18 Ă  60 ans sont « interdits de libertĂ© de mouvement Â» et ne peuvent pas louer une chambre d’hĂŽtel sans l’autorisation d’un responsable militaire. Aussi, les obstacles bureaucratiques, doublĂ©s de pratiques discriminatoires quant aux alternatives au service militaire, empĂȘchent-ils les personnes croyantes de faire valoir leur droit Ă  l’objection de conscience. À ses yeux, les activistes Ă©tasuniens devraient donc rĂ©clamer l’évacuation de tous les civils des zones de conflit (quels que soient leur race, leur sexe et leur Ăąge) et faire des dons aux organisations d’aide qui ne livrent pas d’armes supplĂ©mentaires Ă  l’Ukraine — ce qui pourrait aggraver le conflit. C’est que la coalition de l’OTAN, conduite par les États-Unis, a dĂ©jĂ  livrĂ© nombre d’armes Ă  l’armĂ©e ukrainienne — or la possibilitĂ© que l’Ukraine rejoigne l’OTAN a dĂ©jĂ  fourni un prĂ©texte majeur Ă  cette guerre. « Le sous-dĂ©veloppement de la culture de la paix, l’éducation militarisĂ©e qui forme des conscrits obĂ©issants plutĂŽt que des citoyens Ă©clairĂ©s et des Ă©lecteurs responsables est un problĂšme commun Ă  l’Ukraine, Ă  la Russie et Ă  tous les pays post-soviĂ©tiques Â», conclut Sheliazhenko. « Sans investissements dans le dĂ©veloppement de la culture de la paix et de l’éducation Ă  la paix pour la citoyennetĂ©, nous ne parviendrons pas Ă  une paix vĂ©ritable. Â»

Traduit de l’anglais par la rĂ©daction de Ballast | Mike Ludwig, « War Is Forcing Ukrainian Leftists to Make Difficult Decisions About Violence Â», Truthout, 5 mars 2022




Source: Demainlegrandsoir.org