La propriété c’est le vol ! L’abolir est une urgence ! Quand cela concerne le patron, l’État, les biens religieux, c’est une évidence. Et concernant celles et ceux qui partagent nos vies, dans nos relations appelées amoureuses ? Propriété ? « Mon » ou « ma » chéri.e … L’autre nous appartient ?

Ce qui va suivre doit se lire dans des relations égalitaires. C’est une divagation interrogative sur les relations amoureuses, sexuelles, parfois liées ou pas. Mais aussi sur la notion de cellule amoureuse, au sens « couple » comme il est entendu majoritairement dans le monde actuel.

Si quelques autrices et auteurs anarchistes se sont penché.e.s sur le couple, le mariage et ce qui peut en découler, force est de constater qu’aujourd’hui le sujet est rarement remis sur la table et que nous nous accommodons bien facilement d’une norme étriquée pour ce qui est de la vie sentimentale et sexuelle. Un peu comme si rien n’était politique dans l’intime. Oui, nous ne séparerons pas ici les deux comme si l’une n’avait pas d’incidence sur l’autre.

La norme, c’est le couple uni, fidèle et exclusif. Et nous pouvons déjà noter que ces notions peuvent s’interroger.

Uni, tout le monde pourra mettre derrière ce qu’il veut. Cela ira du fait de tout faire ensemble et de ne jamais laisser l’autre trop loin trop souvent, à la notion d’entraide quand quelque chose arrive au sein du couple ou à l’une des deux personnes. Vous l’aurez compris, nous penchons pour la notion d’entraide et de bienveillance plutôt que celle de proximité permanente.

Fidèle c’est là aussi très subjectif. Cela peut aller d’une fidélité d’esprit, s’interdisant donc de penser, aimer ou encore de désirer toute autre personne que celle aimée. Ou au contraire vers une notion plus libre où nous pouvons penser, aimer, désirer une autre personne en plus de l’être aimé, dans une fidélité aux règles fixée ensemble. Là aussi, c’est la dernière conception qui aura notre préférence.

Exclusif s’entend souvent par la notion de n’avoir de rapports sexuels qu’avec la personne aimée, censée être l’Alpha et l’Omega de tous nos désirs, envies et plaisirs. Cela peut aussi s’entendre comme étant une norme trop enfermente, étriquée et qui nous prive de plaisirs et d’expériences. C’est comme cela que nous l’entendons.

Alors, vous allez nous dire « Mais comment est-ce possible de construire quelque chose de solide dans ces conditions-là. En fait, c’est deux égoïstes qui se supportent au final ». Et vous auriez raison de vous poser la question, moins d’ériger cela en jugement. Nous vous proposons quelques pistes et réflexions dans ce qui suit.

D’abord, sur la notion de liberté. En tant qu’anarchistes, comment pouvons-nous mettre une barrière à la liberté de l’autre ? Surtout si notre liberté s’accroît lorsque celle de l’autre grandit !
Tout doit donc être discuté entre les protagonistes, posé calmement. Et ce sur la longueur, pas une fois comme ça et hop tout est dit pour la vie ! Genre un serment devant un autel…
Chaque personne peut évoluer et il est donc important de régulièrement poser les choses, savoir où nous en sommes, s’interroger sur ce qui nous unit. Prendre en effet le risque d’entendre quelque chose qui peut nous déplaire, comme l’idée que finalement, plus rien ne nous soude. Mais c’est surtout un moyen de corriger si besoin la relation, de la renforcer et de la rendre plus vivante. Car comment croire que nos envies, communes ou personnelles, seront les mêmes sur des dizaines d’années ? Qui n’a jamais découvert qu’il adorait finalement la musique classique après avoir écouté du punk exclusivement pendant des années ? Cet exemple est valable pour tout finalement ! Qui plus est pour des êtres sociaux dont est composée l’humanité !

Sur la sexualité, nous savons que le sujet est souvent le plus tendu. Pourtant, il devrait être simplifié. Il faut sortir des tabous habituels et oser tout poser sur la table. Ses envies, ses désirs, ses pratiques, ses fantasmes. Et savoir aussi entendre sans les juger ceux des partenaires. Ensuite, ne pas oublier que le corps de l’autre ne nous appartient pas, et qu’il ou elle en a la jouissance et la liberté totale. C’est à ce moment-là que se pose la question de l’exclusivité. Comment pouvons-nous, par exemple, demander à la personne que nous sommes censés respecter le plus de ne pas vivre pleinement ses envies sexuelles sous prétexte que nous serions ensemble ? De la même façon, nous n’avons pas à nous plier de pratiquer toutes les envies de l’autre. Pour nous, la seule réponse à cette équation, et la tentative d’une vie épanouie, passe par le fait de laisser à l’autre et à soi la latitude de vivre sereinement les choses.

C’est là que la notion de confiance se pose. Pour que tout cela fonctionne, il faut qu’elle existe réellement. Certaines personnes vont avoir besoin de tout savoir pour se sentir bien, d’autres n’aiment pas l’idée de tout dire, etc… C’est donc bien au cours de dialogues, parfois longs, que les choses vont s’affiner et se poser. Que des règles communes de vie se mettront en place et seront aussi parfois rediscutées, changées, améliorées.
Par exemple, dans un couple que l’on dit « libre » (notez donc que les autres sont des couples prisons selon le langage), si une des personnes décide de rester boire un verre avec une connaissance et qui sait un peu plus, des règles de vie simples peuvent éviter des drames auprès de l’autre. Car ce qui nous fait le plus stresser c’est l’imprévu. A l’heure des smartphones, un petit message pour signaler que l’on rentrera plus tard, avec la raison décrite selon les limites fixées, permet d’éviter tout stress. Et aussi de libérer le temps de l’autre, qui lui ne va pas passer sa soirée à attendre comme un chien attend son maître !
Mais cela peut être vu comme un délai un peu court pour prévenir l’autre et lui laisser le loisir d’organiser du temps à lui si le couple vit sous le même toit. C’est là qu’il faut savoir se fixer des règles communes pour éviter de débarquer au mauvais moment, d’empêcher quelque chose de se passer ou d’agir contrairement à l’idée de liberté recherchée. Certain.e.s par exemple refusent la mise devant le fait accompli, et préfère des choses plus planifiées. C’est en fait à chacune et chacun, et à chaque couple, de trouver son équilibre.

Et la jalousie vous allez nous dire ? La jalousie est d’abord une émotion liée au manque de confiance en soi. Oui vous lisez bien, pas en l’autre, en soi. Comme toutes les émotions, elle se contrôle. D’abord, nous le pensons sincèrement, par le dialogue. Le fait de poser les choses permet d’éviter les frustrations et les manques de respect qui pourraient venir amplifier le mal être. Ensuite, le fait d’oser se libérer renforce la confiance en soi, de façon assez étonnante. Oser aimer, désirer, séduire, flirter est extrêmement valorisant. Au final, d’ailleurs, tout le monde y gagne ! Bon, ne nous mentons pas, par moment, la jalousie est difficile à contrôler totalement. C’est là qu’il faut avoir des dérivatifs : prendre soin de soi, se faire plaisir, aller au cinéma, bouquiner, se plonger dans autre chose, etc… Assez vite, cela passe et ce n’est pas plus douloureux que cela. Après tout, si nous pouvons surmonter des deuils, ce n’est quand même pas la jalousie qui va nous terrasser.

L’égoïsme invoqué pour rejeter la liberté est par contre assez étonnant. Quand nous y réfléchissons, comment ne pas voir qu’il est bien plus égoïste de considérer l’autre comme « sa propriété » que de lui laisser toute liberté et de recevoir du coup un amour sincère et dénué de toute ambiguïté ? Si l’autre est « sa chose », « son du » ou que savons-nous encore, il ne semble plus réellement libre. La chosification de l’autre ne peut être viable. Sauf dans des pratiques consenties évidemment.

De même, comment penser que l’amour serait un truc qui n’est pas extensible et qu’il ne serait possible de n’aimer qu’une seule personne à la fois ? N’avons-nous pas plusieurs ami.e.s ? N’avons-nous pas plusieurs personnes que nous préférons à d’autres dans nos familles ? En quoi cela serait-il différent pour l’amour que nous ressentons pour d’autres et qui nous lie à eux ? Que ce soit sentimentalement ou sexuellement d’ailleurs.

Nous n’allons pas vous mentir : sortir des sentiers battus et des normes sociales n’est jamais aisé. Et cela ne se fait pas en un claquement de doigts. C’est, comme pour toute réflexion à contre-courant d’une société, elle demande du temps, de la conviction et de l’envie. Mais elle ne peut être mise de côté sous prétexte que ce serait trop difficile. Parce qu’après tout, cela est bien plus simple que d’abattre le capitalisme !

Nous pouvons vous conseiller la lecture de quelques livres qui aident à se forger une opinion.

D’abord « La Salope éthique » de Dossie Easton et Janet W. Hardy. Véritable guide du bien vivre libre, ce livre secoue et remet bien des choses en question. Il est, pour nous, un incontournable.

De la même façon, le livre « Refuser d’être un homme » de John Stoltenberg, pour ce qu’il apporte de dimension anti-autoritaire et contre le machisme ambiant est plus que nécessaire pour se défaire des constructions sociales et pour tuer le patriarcat.

Autre livre intéressant, « de l’amour » de Raoul Vaneigem, pour un traiter savant de l’amour vue par un anarchiste. Ou encore « D’espoir et de raison » qui regroupe les textes de Voltairine de Cleyre, dont certains sur le mariage, la liberté et l’amour sont d’une intense actualité.

Et aussi un article de la revue Réfraction, de la plume de Luce Turquier, intitulé « De la liberté en amour », facile à trouver sur le net. Il apporte des sources fiables autour des notions de liberté. Il replace aussi de façon historique les choses pour comprendre en quoi la liberté individuelle est révolutionnaire.

Vous l’aurez compris ce texte n’est qu’une ébauche autour de la notion de liberté dans l’intime. Il n’a pas vocation à être exhaustif et n’est là que pour soulever quelques pistes et en ouvrir d’autres. Reste que pour nous, difficile de viser un monde sans patries ni frontière si nos intimes ressemble à des prisons avec gardiens.
Une chose est claire : celles et ceux qui ont écrit ce que vous venez de lire sont des amoureuses et amoureux acharné.e.s de la liberté, et qui savent aussi que parfois, c’est compliqué.

Fab et Jean-Yves du groupe Graine d’Anar (Lyon) et des ami.e.s

Libérons nos intimes ! Libérons nos intimes !