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publié
le mardi 25 août 2020 à 09:32 |

https://www.solidaire.org/articles/liban-une-explosion-qui-souffle-une-partie-de-beyrouth-et-les-illusions-sur-le-liberalisme


Liban8aout2020-medium
liban 8 aout 2020

Que s’est-il passĂ© ce 4 aoĂ»t ?

Marie Nassif-Debs. Des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium, stockés depuis six ans sans la moindre mesure de sécurité dans un entrepôt contenant du feu d’artifice (et certains artificiers ont même évoqué la présence d’armes), ont fait voler en éclat, en plus du port, une grande partie de la ville de Beyrouth.

Nous ne pouvons pas encore faire un bilan complet, sauf celui des pertes humaines qui s’élève Ă  180 morts au moins, sans compter les dizaines de disparus, en plus de 6 000 blessĂ©s, dont plus d’un millier de blessĂ©s graves, et 300 000 sans-abri.

Si les dires des spécialistes internationaux et libanais s’avèrent justes, les dégâts causés sont évalués à quatre milliards d’euros de pertes, parce que la déflagration a fait disparaitre entrepôts, immeubles et hôpitaux à 10 kilomètres à la ronde, sans parler des voitures, des meubles et des vitres transformés en miettes dans toute la ville.

Tout ça dans une ville qui souffrait déjà de la crise socio-économique et voyait arriver malnutrition, voire famine…

Marie Nassif-Debs. Oui. La double explosion a envenimĂ© une situation Ă©conomique et sociale dĂ©jĂ  très difficile due aux problèmes financiers, dont la chute de la livre libanaise face au dollar, mais aussi Ă  la corruption quelques 10 000 PME (petites et moyennes entreprises) avaient fermĂ© durant l’annĂ©e 2019. La pandĂ©mie de Covid-19 n’a rien arrangé… Quant au chĂ´mage total ou partiel, il a touchĂ© 1,2 millions de personnes (plus d’un tiers de la population active). Ajoutons Ă  cela qu’un Libanais sur deux se trouve actuellement autour du seuil de pauvretĂ©.

La fermeture d’une partie du port va jeter de nouvelles personnes au chĂ´mage, en plus de toutes les entreprises soufflĂ©es par l’explosion. Sans parler du coĂ»t de la reconstruction, et du fait qu’une grande partie de notre importation arrive par le port…

Quelle est l’atmosphère qui règne au Liban parmi la population ?

Marie Nassif-Debs. L’explosion criminelle a poussé des milliers de Libanais, surtout les jeunes, à se précipiter vers les quartiers sinistrés. Ils y ont déblayé les décombres à la recherche de survivants et aidé au transport des blessés vers les hôpitaux encore fonctionnels, vu que quatre grands hôpitaux dans la zone proche du port ont été complètement détruits.

Dans un second temps, les ONG et les partis politiques ont organisé les secours de première nécessité. Alimentaires (pain, fruits et légumes accompagnant des plats chauds ou des sandwiches, mais surtout du lait pour les nourrissons et les bébés) et vestimentaires.

Mais la colère s’est exacerbĂ©e, surtout Ă  la suite des premiers rapports. Imaginez, par exemple, que les responsables administratifs et militaires n’ont pas daignĂ© venir sur le port, malgrĂ© les appels qui les ont informĂ©s qu’un incendie s’est dĂ©clarĂ© dans l’entrepĂ´t numĂ©ro 12… Pire : ils ont fait appel aux sapeurs-pompiers et Ă  la dĂ©fense civile sans les avertir de la prĂ©sence du nitrate d’ammonium (agent explosif puissant qui a causĂ© l’explosion, NdlR).L’explosion a soufflĂ© sept pompiers et neuf agents de la dĂ©fense civile…

Il est vrai que la colère s’est exprimée parfois par des débordements compréhensibles, mais ces débordements sont une exception.

Et quel est le rĂ´le du PCL dans ce contexte ?

Marie Nassif-Debs. Le PCL, ainsi que les autres formations politiques de l’opposition dĂ©mocratique, tous rĂ©unis dans « La Rencontre pour le changement Â» (une plateforme qui rĂ©unit le plus part des acteurs dans le soulèvement populaire libanais actuel), ont fait appel Ă  poursuivre le soulèvement populaire Ă  travers un large front constituĂ© de toutes celles et de tous ceux qui refusent les politiques du rĂ©gime libanais.

L’ensemble du gouvernement libanais a dĂ©missionnĂ© sous la pression des protestations de rue. Quelles sont les perspectives maintenant ?

Marie Nassif-Debs. Face aux tentatives amĂ©ricaines et françaises de rĂ©unifier les deux parties, antagonistes, de la bourgeoisie dans un gouvernement dit « d’union nationale Â», le premier objectif du Front auquel a appelĂ© le PCL devrait ĂŞtre la constitution d’une commission de juges (honnĂŞtes) afin de statuer sur les responsabilitĂ©s concernant la catastrophe du 4 aoĂ»t. Et la formation d’un gouvernement ayant des compĂ©tences exceptionnelles afin de mettre en marche les rĂ©formes nĂ©cessaires sur les plans Ă©conomique, social et financier. Ce gouvernement devrait aussi Ĺ“uvrer Ă  crĂ©er une nouvelle loi Ă©lectorale basĂ©e sur la suppression du confessionalisme (système sectaire dans lequel le pouvoir est rĂ©parti entre les diffĂ©rentes communautĂ©s religieuses, NdlR).

Selon le PCL, la rĂ©forme Ă©conomique doit avoir pour objectif le dĂ©veloppement des deux secteurs productifs – l’agriculture et l’industrie – dĂ©laissĂ©s il y a 30 ans au profit des banques. Le Liban avait jusqu’il y a 30 ans des secteurs industriels très compĂ©titifs: industrie agroalimentaire, produits d’entretien, travail du cuir, aluminium, verre…

Le PCL est contre la privatisation des services publics (eau, électricité, sécurité sociale et médicale, enseignement public de base et universitaire).

Les Libanais sont dĂ©jĂ  descendus massivement dans la rue fin de l’annĂ©e dernière. Le PCL avait appelĂ© Ă  renverser le rĂ©gime. Pourquoi ?

Marie Nassif-Debs. Ce n’est pas seulement Ă  la fin de l’annĂ©e 2019 que les Libanais ont dĂ©noncĂ© le rĂ©gime politique libanais camouflĂ© en quotas confessionnels et, donc, divisant le peuple en des mini-États ayant, chacun, ses infrastructures. Depuis la fin de la guerre civile, en 1989, l’Accord de TaĂ«f a reconstituĂ© le rĂ©gime sur une base tripartite confessionnelle avec la participation du « chiisme Â» politique (les partis islamistes chiites Hezbollah et Amal) aux cĂ´tĂ©s des chefs chrĂ©tiens maronites (une Église catholique orientale, NdlR) et sunnites musulmans. Cette insistance de la part de la bourgeoisie libanaise Ă  toujours suivre la voie confessionnelle n’a pas cessĂ© de constituer une menace de tension et de guerres entre les diffĂ©rents groupes religieux ; ce qui veut dire que la guerre civile ne s’est jamais arrĂŞtĂ©e et qu’elle toujours sous-jacente.

D’oĂą vient ce partage du pouvoir ?

              –    Marie Nassif-Debs. Le système politique au Liban, mis au point par le « mandat français Â» avant l’indĂ©pendance en 1943, est la cause principale de l’ingĂ©rence des politiques Ă©trangers dans les affaires intĂ©rieures de notre pays. Ce partage divise le peuple libanais sur des bases des confessions religieuses n’ayant aucun lien avec les luttes sociales. C’est très difficile de mettre les reprĂ©sentants des diffĂ©rents groupes religieux face Ă  leurs responsabilitĂ©s (car ils disent « ce n’est pas moi, c’est la faute de l’autre Â») et ils peuvent s’en donner Ă  cĹ“ur joie dans la corruption, le nĂ©potisme (transmission du pouvoir entre famille, amis, NdlR) et le clientĂ©lisme.

Aujourd’hui, et à cause du clientélisme mais aussi grâce à la lutte des communistes et autres démocrates depuis presque un siècle, les jeunes ont compris la nécessité de changer, pas seulement les personnes au pouvoir, mais les institutions. Voilà pourquoi ils étaient les premiers à prendre la rue le 17 octobre 2019 et voilà pourquoi ils sont les premiers à clamer aujourd’hui la nécessité du départ de tous ceux qui ont gouverné le pays depuis trente ans.

Que pensez-vous de la visite et des dĂ©clarations du prĂ©sident français Emmanuel Macron, qui prĂ©tend vouloir « organiser l’aide internationale pour le Liban Â» ?

       –   Marie Nassif-Debs. DĂ©jĂ  sous les anciens prĂ©sidents français Jacques Chirac et François Hollande, les trois confĂ©rences internationales tenues Ă  Paris avaient imposĂ©es des directives qui ne s’attaquent pas aux intĂ©rĂŞts de la bourgeoisie mais plutĂ´t Ă  ceux des classes populaires. L’idĂ©e de rĂ©unir des confĂ©rences internationales pour le Liban Ă  Paris fut l’initiative de Rafiq Hariri, prĂ©sident du conseil (Ă©quivalent de Premier ministre, NdlR) entre 1992 et 2005, avec son ami le prĂ©sident Jacques Chirac. Elles avaient en principe pour objectif de renflouer les finances publiques libanaises et de mettre Ă  exĂ©cution des projets concernant l’électricitĂ©, l’eau, les routes, etc.

Les « donateurs Â», allant des États-Unis Ă  l’Arabie saoudite, en passant par le Fond monĂ©taire international (FMI) et la Banque mondiale, avaient toujours exigĂ© en contrepartie de leurs « dons Â» la privatisation des secteurs publics mais aussi des rĂ©ductions dans les salaires et les services de la sĂ©curitĂ© sociale , une augmentation de la TVA et des impĂ´ts indirects…

Cette politique, déjà imposée à la Jordanie par exemple, fut à la base de l’inflation (augmentation générale des prix), sans oublier les dégâts que la privatisation des services essentielles avaient causés dans beaucoup de pays.

Les conditions qu’Emmanuel Macron a portĂ©es vont dans le mĂŞme sens, surtout qu’il s’était concertĂ© avec les dirigeants du FMI…

        – Marie Nassif-Debs. Officiellement, il s’agissait de mettre un terme Ă  la corruption et Ă  la dilapidation des deniers publics, mais la rĂ©alitĂ© Ă©tait tout autre. Le prĂ©sident français a, bien entendu, «  Ă©coutĂ©  » la vox populi qui refuse d’accorder la moindre confiance aux dirigeants libanais. Il a «  affirmĂ©  » qu’il ne donnerait aucune aide Ă  ces dirigeants avant qu’ils n’aient mis en marche les rĂ©formes nĂ©cessaires. Cependant, en parlant de gouvernement d’unitĂ© nationale, il s’est tournĂ©, non vers des personnalitĂ©s honnĂŞtes et qui savent gĂ©rer des situations de crise, mais vers ceux-lĂ  mĂŞme qui sont les causes de toutes les crises, y compris de celles liĂ©e Ă  l’explosion qui a dĂ©truit la capitale.

Bien sûr, Emmanuel Macron a fort insisté sur la nécessité de suivre les diktats du FMI. Celui-ci avait proposé quelques réformes en contrepartie des grands chamboulements de l’économie à travers les privatisations à outrance et la baisse des salaires et des pensions. Pourtant, en ce moment, la livre libanaise bat de l’aile (donc importer des biens coûte plus cher, NdlR) et les instances internationales, comme l’ONU, parlent d’une chute libre dans la vie du peuple libanais.

Il y a eu, il est vrai, quelques voix libanaises qui ont appelé la France à s’immiscer dans les affaires intérieures du pays. Mais la majorité des Libanais ont bien compris les vraies raisons de cette visite.

Comment Ă©valuez-vous le rĂ´le du voisin israĂ©lien dans la situation actuelle ?

   

    –    Marie Nassif-Debs. Les grandes puissances, spĂ©cialement les États-Unis, appuient par tous les moyens le pouvoir israĂ©lien et sa politique coloniale. Et puisque ce pouvoir refuse de mettre Ă  exĂ©cution les rĂ©solutions du Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU sur le droit au retour des Palestiniens dans les terres qu’ils ont quittĂ© contraints et forcĂ©s, la situation restera prĂ©caire sur le plan de la sĂ©curitĂ© dans notre pays. Aussi en Syrie, d’ailleurs, avec les raids et les incursions de l’aviation israĂ©lienne, mais aussi son refus d’appliquer, lĂ  aussi, les rĂ©solutions de l’ONU concernant les territoires libanais et syriens toujours occupĂ©s et exploitĂ©s. Sans oublier l’eau potable volĂ©e et les incursions dans les eaux territoriales libanaises afin de prendre quelques nouveaux puits de pĂ©trole.

La résistance (contre l’occupation et la politique israéliennes, NdlR) continue d’être une nécessité dans l’état actuel des choses. Et, si à un certain moment on a essayé d’évincer les communistes, fondateurs et moteurs de cette résistance, afin de lui donner un aspect confessionnel qui plait beaucoup plus au régime israélien, il n’en reste pas moins que la situation actuelle tant en Palestine qu’au Liban nécessite une nouvelle stratégie face à ce qui se trame.

Interview réalisée le 12 août 2020


Article publié le 25 AoĂ»t 2020 sur Nantes.indymedia.org