Juin 27, 2022
Par Lundi matin
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L’humanitĂ© est une dĂ©ception physique qui arrive par nĂ©cessitĂ© naturelle. Car le libĂ©ralisme met toujours sa lumiĂšre sous une cloche de verre, croyant qu’elle va brĂ»ler lĂ  oĂč il n’y a pas d’air. Elle brĂ»le bien mieux dans la tempĂȘte de la vie. Quand il n’y a plus d’oxygĂšne, la lumiĂšre s’éteint. Mais heureusement la cloche se trouve dans l’eau des phrases creuses, et le niveau monte au moment oĂč la bougie s’éteint. Quand on soulĂšve la cloche, on sent alors les vraies propriĂ©tĂ©s du libĂ©ralisme. Il pue l’oxyde de carbone.

Karl Kraus

Il semble que nul coup de grĂące ne soit dĂ©finitif, cela ne fait que s’ajouter au prĂ©cĂ©dent, en attendant le prochain. Un coup qui en chasse un autre. L’effondrement total, dĂ©finitif, est sans cesse ajournĂ© sine die. Je suppose qu’il nous surprendra franchement, et il sera alors trop tard. Il faut se faire Ă  l’idĂ©e qu’il n’est jamais trop tĂŽt. Les signes de l’effondrement sont trop nombreux, de toutes sortes et de toutes parts, pour encore interprĂ©ter la « situation Â» sans inlassablement se redire et tout aussi inlassablement se berner.

Nous (en) sommes donc lĂ , plus ou moins debout, dĂ©sormais embourbĂ©s dans nos tĂąches quotidiennes, Ă  colmater plus d’une brĂšche, Ă  racler on ne sait plus trop quel fond, Ă  implorer l’aube, les courants marins, les oiseaux migrateurs, le taux de change et les spectres. Douleur, rage, colĂšre, ravalĂ©es, nous n’osons plus rĂȘver de quoi que ce soit, encore moins de leurs tĂȘtes plantĂ©es sur ces poteaux Ă©lectriques inutilement dressĂ©s un peu partout en ce pays, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, ou, tout au contraire, de jeter leurs tronches dans des fosses septiques et de les laisser pourrir sans plus que nous n’ayons Ă  les voir. Et Ă  tout prendre, la deuxiĂšme option serait parfaite.

Nous leur en voulons toujours autant Ă  mort, mais nous nous en voulons tout autant, si ce n’est infiniment plus. Nous savions, nous avons toujours su, nous ne pouvions ne pas savoir. Nous n’avons pas pu, su, dans l’incapacitĂ© soit de nous dĂ©faire de nos bons vieux slogans et rĂ©flexes surannĂ©s, figĂ©s dans le temps et l’Histoire, soit de ne pas cĂ©der au piĂštre mirage d’une nation enfin Ă©mergeante. De nous remettre fondamentalement en question, pour tout dire. À tous les niveaux, Ă  commencer par cette entitĂ©, ce fameux nous, ce qui le constitue, sa rĂ©alitĂ©, son devenir. Et aujourd’hui, en ces pathĂ©tiques lendemains d’élections lĂ©gislatives, cela est plus criant que jamais. La constance avec laquelle plus d’un individu et plus d’un groupe succombent aux sirĂšnes des urnes a de quoi sĂ©rieusement surprendre. Que nous faudrait-il de plus pour que nous nous apercevions de cette supercherie rĂ©pĂ©tĂ©e – sans mĂȘme devoir rappeler Ă  quel point les rĂšgles sont plus que viciĂ©es, les dĂ©s plus que pipĂ©s ?

Le jeu du renversement politique a Ă©tĂ© jouĂ© plus d’une fois, sur plus d’un continent, d’un siĂšcle Ă  l’autre, avec Ă  chaque fois plus ou moins le mĂȘme rĂ©sultat : les nouveaux venus, majoritaires, via les urnes donc, interprĂštent plus ou moins diffĂ©remment les rĂšgles du jeu, mais le jeu demeure obstinĂ©ment le mĂȘme, et il est impossible de prĂ©tendre ne pas savoir que ce jeu est codifiĂ© et encodĂ© hors de toute chambre et autres institutions publiques, qu’il se joue essentiellement dans des sphĂšres trĂšs fermĂ©es oĂč l’on s’adonne Ă  des jongleries financiĂšres sans prĂ©cĂ©dent ; ou alors c’est un renversement de fer, hors Ă©lections, plus ou moins sanglant, qui vient imposer une idĂ©ologie ou un axe politique, et Ă©limine d’une maniĂšre ou d’une autre toute contestation possible, tous les « contre-rĂ©volutionnaires Â», « traĂźtres Â» et autres du mĂȘme acabit. Un Ă©niĂšme « coup Â» en somme, et qui ne tiendrait Ă©videmment pas compte de l’avertissement de Rosa Luxemburg, rĂ©digĂ© un an Ă  peine aprĂšs l’avĂšnement de la rĂ©volution russe d’octobre 1917, dans son ouvrage du mĂȘme nom, La rĂ©volution russe, publiĂ© quelques mois avant qu’elle ne soit assassinĂ©e sur ordre du ministre SPD de la dĂ©fense. Sans Ă©lections gĂ©nĂ©rales, sans libertĂ© illimitĂ©e de la presse et de rĂ©union, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, oĂč la bureaucratie reste le seul Ă©lĂ©ment actif. C’est une loi Ă  laquelle nul ne peut se soustraire. La vie publique entre peu Ă  peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs d’une Ă©nergie inlassable et d’un idĂ©alisme sans borne dirigent le gouvernement, et, parmi eux, ceux qui gouvernent en rĂ©alitĂ©, ce sont une douzaine de tĂȘtes Ă©minentes, tandis qu’une Ă©lite de la classe ouvriĂšre est convoquĂ©e de temps Ă  autre Ă  des rĂ©unions, pour applaudir aux discours des chefs, voter Ă  l’unanimitĂ© les rĂ©solutions qu’on lui prĂ©sente, au fond par consĂ©quent un gouvernement de coterie – une dictature
 avait-elle fort pertinemment Ă©crit. « Classe ouvriĂšre Â» jadis, « citoyens Ă©mĂ©rites Â» ou « modĂšles Â» aujourd’hui. La libertĂ© seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la libertĂ©. La libertĂ©, c’est toujours la libertĂ© de celui qui pense autrement, avait-elle insistĂ© dans sa quĂȘte de valoriser l’auto-organisation des masses et s’efforçant de concilier Ă©galitĂ© et libertĂ©. Il nous faut bien avouer que les seules rĂ©volutions qui n’ont pas tournĂ© au dĂ©sastre et l’horreur, dĂ©passant et surpassant souvent les tyrannies ou autoritarismes renversĂ©es, sont celles qui n’eurent pas le temps de s’accomplir.

Le fait est que nous ne pouvons plus dĂ©sormais continuer de penser le pouvoir Ă  l’état solide quand cela fait bien longtemps qu’il est passĂ© Ă  l’état liquide, sinon gazeux, sans cesse se diluant et infectant le moindre corps, socialement et organiquement. Nous ne pouvons plus inlassablement Ă©puiser nos forces contre leur flicaille et autres agents de l’autoritĂ©, contre tous ces murs Ă©rigĂ©s, ces parfaits leurres de « leur Â» puissance. Nous ne pouvons plus inlassablement livrer des batailles perdues d’avance, parce qu’elles sont toujours livrĂ©es sur un plan dont nous n’avons toujours pas trouvĂ© l’accĂšs ((j’emprunte de nouveau au comitĂ© invisible).

La question du pouvoir, central de surcroit, est plus que jamais l’incontournable question. Et il ne s’agit Ă©videmment pas de lui opposer le fumeux fĂ©dĂ©ralisme, qui n’est qu’une autre forme de centralisation, de centralisme, une multiplication de pouvoirs officiels pour tout dire. Plus encore, c’est la question mĂȘme de prise de pouvoir, de gouvernance, qui se pose.

OĂč puiser encore les forces, non pas pour « leur Â» faire vainement face, mais pour essayer de (se) dĂ©faire (de) cet infernal cercle qui n’en finit plus de nous enchaĂźner ? OĂč puiser encore sinon dans ce qui n’a jamais pu, su, se concevoir, s’éprouver, se vivre pour tout dire, qu’à Ă©chelle plus ou moins rĂ©duite (dans diffĂ©rentes formes de collectivitĂ©s alternatives, rurales ou urbaines) ou dans des sociĂ©tĂ©s plutĂŽt homogĂšnes (comme au Chiapas) ? Dans une vĂ©ritable autonomie ou autogestion qui ignore franchement la verticalitĂ© des pouvoirs officiels et officieux, et leurs nombreux rouages, qui ne cherche plus Ă  nĂ©gocier (dans tous le sens du terme) avec « eux Â». Pour ĂȘtre plus prĂ©cis : une autonomie qui ne dirait pas son nom, composĂ©e de plusieurs autogestions ou collectivitĂ©s alternatives diverses, Ă  taille variable, oĂč que ce soit en ce territoire accidentĂ©. Et tout se jouerait dans l’alliance entre ces diffĂ©rentes collectivitĂ©s, dans leur complĂ©mentaritĂ©, dans la circulation des besoins des uns et des autres, que ce soit d’ordre alimentaire, mĂ©dicale, technique, environnemental, Ă©nergĂ©tique ou autres. Et aussi de l’ordre du plaisir, oui, le plaisir, la joie, au singulier et au pluriel, plaisir, joie de (se) dĂ©faire de tant de contraintes et entraves accumulĂ©es, de faire, d’essayer d’ĂȘtre, de vivre, autrement en ce fichu monde. Cette clarification pour les esprits chagrins ou confus : les collectivitĂ©s que j’évoque ici ne sont pas soumission de l’individu au collectif, mais de l’individu tenant compte du commun et inversement, l’un ne se peut sans l’autre. Il ne s’agit pas de collectivisme, mais de l’individu et du collectif, et non pas ou. Il s’agit d’en finir avec ce tragique « choix Â» que nous impose le monde depuis toujours. ImpossibilitĂ©, chimĂšre, que cela ? Peut-ĂȘtre, sĂ»rement, d’autant plus que mĂȘme durant l’élan des mois de rĂ©bellion en 2019, 2020, cela n’a pas pu, su, se rĂ©aliser, se penser vĂ©ritablement Ă  dire vrai. Et je doute que cela soit ce fameux virus qui nous empĂȘcha. Mais quoi d’autre sinon face Ă  cette insolence et ce cynisme en place qu’absolument rien n’ébranle ?

L’État de droit que brandissent plus d’un face Ă  cette coterie, l’État civil, laĂŻc, dĂ©confessionnalisĂ©, avec un prĂ©sident au-dessus des intĂ©rĂȘts partisans, un vrai gouvernement, un parlement en bonne et due forme, un systĂšme judiciaire indĂ©pendant, et tout le tintouin et la fourberie de ladite reprĂ©sentation dĂ©mocratique, serait Ă  leurs yeux la seule rĂ©ponse. Soit une revendication de « dĂ©mocratie moderne Â», qui fermerait donc les yeux sur ce qu’il faut fermer. Mais comment encore ignorer qu’à la diffĂ©rence de plus d’un de ces États-Nations supposĂ©ment exemplaires, il nous est clairement impossible de bĂątir un socle, un mythe commun, Ă  partir duquel ladite Nation se (la) raconte, se dĂ©ployant ou se repliant fĂ©brilement et frileusement, au grĂ© des Ă©vĂ©nements, des intempĂ©ries, « pour le meilleur et pour le pire Â» ? Et souvent pour le pire, nous le savons. Il nous est clairement impossible, en ce bout de mĂ©diterranĂ©e, de nous fondre dans un dĂ©nominateur commun, de continuer de feindre aspirer Ă  une Histoire qui rassemblerait « nos Â» diffĂ©rentes communautĂ©s autour d’un mĂȘme rĂ©cit fondateur. Nos intrigues sont bien trop inextricables, et nul coup d’épĂ©e miraculeux ne viendra trancher ce nƓud. 

L’essence mĂȘme des pouvoirs, des diffĂ©rents rĂ©gimes politiques, « chez nous Â» comme partout ailleurs, Ă  dĂ©faut de parvenir encore Ă  convaincre grand monde, est de nous faire ingurgiter qu’il n’y a vraiment pas d’autre choix, qu’il est vain de vouloir bĂątir un autre monde, une autre maniĂšre de vivre, de mĂȘme l’imaginer, l’envisager, insensĂ© de nous organiser. Tout appareil d’État — et croyez-moi, le nĂŽtre fonctionne encore, certes Ă  sa maniĂšre des plus bancales — est une coterie qui a rĂ©ussi. Au pluriel bien entendu « chez nous Â», coteries, cliques si l’on prĂ©fĂšre, qui bien entendu s’entendent comme larrons en foire au bout du compte, quelles que soient les diatribes qu’ils n’ont de cesse de se balancer les uns sur les autres. Le « chaos ou nous Â» est plus que jamais leur unique devise, mĂȘme aujourd’hui en pleine faillite gĂ©nĂ©rale. Un pathĂ©tique et mortel Ouroboros composĂ© de plus d’un serpent de tailles inĂ©gales qui n’en finissent plus de se mordre la queue.

Cet improbable ensemble qui n’a jamais pu, su, vĂ©ritablement prendre corps, ne fut-ce qu’en trompe-l’Ɠil. Cet Ă©troit territoire oĂč tout au plus l’on se tolĂšre. Cette incapacitĂ© Ă  ĂȘtre pluriel, c’est-Ă -dire pluralitĂ©. Cette incapacitĂ© mĂȘme pour tout groupe ou clan, aussi puissant soit-il, de l’emporter franchement sur les autres, de les mettre au pas, d’imposer son diktat et par consĂ©quent son rĂ©cit. Mais comment assimiler cette impossibilitĂ© Ă  fonder un rĂ©cit commun, comment assumer cette rĂ©alitĂ© et cesser de tomber ou de faire semblant de tomber encore et encore dans ce mĂȘme puits sans fond, cette eau de plus en plus saumĂątre, non pas en le contournant, comme nous savons si remarquablement le faire, mais en mettant Ă  plat tous les rĂ©cits, individuels et collectifs, y compris ceux qui ne peuvent, qui n’arrivent pas, plus, Ă  dire, qui n’ont plus de voix, de « porte-parole Â», qui n’en ont jamais eu, qui n’en veulent peut-ĂȘtre pas ? Comment admettre cette double impasse ?

Nous ne vivons pas la crise du capitalisme, mais au contraire le triomphe du capitalisme de crise, Ă©crivait Ă  juste titre le comitĂ© invisible. Quelle que soit la forme de ce capitalisme, classique, libĂ©ral, nĂ©o-libĂ©ral, d’État, sauvage. Et cela est autant affaire locale qu’internationale.




Source: Lundi.am