Avril 19, 2021
Par Lundi matin
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Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs
que peut causer une seule liaison dangereuse !

Lettre de Madame de Volanges Ă  madame de Rosemonde

Ce sont des Ă©quipes habillĂ©es en civil qui viennent s’insĂ©rer aux cotĂ©s des policiers du renseignement (ceux qui n’interviennent pas mais surveillent, identifient et collectent les informations sur qui fait quoi) et des Ă©quipages de la BAC (ceux qui fracassent les crĂąnes [1]).

À l’origine de ces nouvelles Ă©quipes, les mesures annoncĂ©es dans le nouveau schĂ©ma national du maintien de l’ordre (SNMO). Lequel SNMO est une rĂ©ponse au mouvement des gilets jaunes et aux nombreux affrontements qui s’en Ă©taient suivis avec les forces de l’ordre. Plus globalement, ces ELI s’inscrivent dans un durcissement de la doctrine du maintien de l’ordre engagĂ© depuis au moins cinq ans : des policiers qui n’hĂ©sitent plus Ă  venir au contact, encadrent les cortĂšges, nassent les manifestants, utilisent les LBD et les grenades plus frĂ©quemment
 La crĂ©ation des ELI s’est aussi largement inspirĂ©e des Ă©quipes de policiers allemands spĂ©cialement formĂ©es Ă  la « dĂ©sescalade Â».

À Lyon ces derniĂšres semaines, on a commencĂ© Ă  voir ces ELI en « action Â» : aussi bien dans une manif contre la rĂ©forme de l’assurance chĂŽmage que dans un rassemblement contre la privatisation d’EDF. DĂšs le dĂ©but, ils prennent contact avec les organisateurs dĂ©clarĂ©s. Facilement identifiables avec leur brassard bleu-ciel-sympa et leur allure un peu balourde. Pour l’instant, ils sont en train de se constituer leur rĂ©seau (se faire connaĂźtre, trouver des contacts). Par exemple, Ă  la fin de la manif au dĂ©part du ThĂ©Ăątre National Populaire de Villeurbanne, ils sont allĂ©s Ă  la rencontre d’un chef de la CGT locale et l’ont emmenĂ© sur le cotĂ© Ă  l’écart. Leur discours est bien rĂŽdĂ© : eux sont les good cops. Ils sont lĂ  pour que les manifs « se passent bien Â» et qu’elles puissent aller Ă  leur terme. Ils sont contre les « violences Â» (« Moi j’ai fait 15 ans de maintien de l’ordre Ă  Paris et j’ai quittĂ© un emploi que j’aimais parce que je crois qu’il est possible d’amĂ©liorer les relations entre les manifestants et les policiers Â») et Ă  les entendre, ils seraient presque du cotĂ© des manifestants ! (« Vous avez des revendications et nous notre rĂŽle, c’est que vous puissiez les exprimer Â»). Ils se laissent mĂȘme aller Ă  leur interprĂ©tation toute personnelle des gilets jaunes (« Les gilets jaunes, au dĂ©but y’avait des revendications lĂ©gitimes, mais aprĂšs c’est devenu n’importe quoi avec toute la casse
 Â»). Le leader syndical les tacle un peu : « les flics rĂ©agissaient n’importe comment pour une simple vitre cassĂ©e… Â», « c’est impossible de se faire entendre dans des manifs syndicales classiques ; pas Ă©tonnant que les gens perdent patience et soient en colĂšre Â». La discussion se finit et le cĂ©gĂ©tiste lĂąche son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone : « prenez notre carte, on pourra communiquer dans les manifs, on est en liaison directe avec le commandement Â».

ConcrĂštement quelle est la fonction de ces nouvelles Ă©quipes ?

AprĂšs une formation de 2 jours Ă  Paris, oĂč on leur a notamment enseignĂ© des rudiments de techniques de communication et de « psychologie de la gestion de foule Â», ces policiers (600 Ă  l’heure actuelle) doivent crĂ©er durant les manifs des « points de contacts Â» avec la foule manifestante et engager la discussion. Mais on sait bien ce que recouvre leur vision des manifs qui se passent « correctement Â». Leur mission est 1) d’assurer que les manifs se dĂ©roulent comme la police l’entend et 2) de scinder les cortĂšges entre « bons Â» et « mauvais Â» manifestants afin d’empĂȘcher qu’il y ait une multiplicitĂ© de pratiques et une solidaritĂ© entre manifestants offensifs et celles et ceux qui le sont (un peu) moins. « Quand on utilise les lacrymogĂšnes sur les casseurs, les manifestants ne le comprennent pas toujours et cette incomprĂ©hension crĂ©e des tensions inutiles avec des gens pacifiques qui finissent par venir au soutien des casseurs parce que nous n’avons pas su expliquer Â» (conseiller doctrine du directeur gĂ©nĂ©ral de la Police Nationale).

Une autre facette de leur rĂŽle va ĂȘtre de faire avaler toutes les dĂ©cisions du commandement opĂ©rationnel (l’organe policier qui gĂšre la manif) aux manifestants qui veulent bien les Ă©couter et justifier de toutes les actions de la police : discuter d’un changement d’itinĂ©raire (en fait l’imposer), annoncer l’imminence d’un appel Ă  la dispersion ou la prĂ©sence de « fauteurs de troubles Â», donner les raisons d’une interpellation (pour Ă©viter que les manifestants se solidarisent et exigent sa libĂ©ration
). Si la police finit par interdire certains pĂ©rimĂštres, ou mĂȘme carrĂ©ment la manif toute entiĂšre, qu’il y a des charges et des blessĂ©s la faute reviendrait
 Ă  des mĂ©chants manifestants qui ne manifestent pas correctement. Plus c’est gros, plus ça passe.

Il faut aussi dire que ce nouveau dispositif apparaĂźt dans une situation oĂč l’encadrement des partis et des syndicats des mouvements de rue s’effondre et oĂč de nouveaux mouvements qui acceptent moins facilement de jouer le jeu de la contestation classique voient le jour (cortĂšges de tĂȘte, gilets jaunes, manifs contre les violences policiĂšres et la loi sĂ©curitĂ© globale, blocus et cortĂšges lycĂ©ens en tout genre
). Des mouvements sans leaders avec une tolĂ©rance pour le dĂ©bordement et souvent une bonne dose d’hostilitĂ© contre la police. Parce que derriĂšre ces policiers-souriants-qui-sont-lĂ -pour-que-tout-se-passe-bien et cette rhĂ©torique de l’« exercice apaisĂ© des manifestations Â», ce qui se cache en fait, c’est un dĂ©saccord fondamental sur ce qu’est une manifestation qui se passe bien. Pour le parti de l’ordre (le gouvernement, les services de police, les prĂ©fectures, les mĂ©dias et malheureusement une bonne partie des appareils syndicaux), une manif rĂ©ussie est une manif oĂč il ne se passe rien. On va d’un point A Ă  un point B et on rentre chez soi gentiment. C’est la logique du mouvement social oĂč, grĂące au nombre, des reprĂ©sentants des mouvements seraient capables ensuite d’obtenir en nĂ©gociant le retrait d’une loi, l’arrĂȘt d’un processus de privatisation, etc. Sauf que cela ne marche plus. Les gouvernants ne lĂąchent quasiment plus rien depuis 1995 et les dĂ©faites des mouvements sociaux s’accumulent.

À rebours de cette conception toute rĂ©publicaine de la manifestation, il faut dire qu’une manif qui se passe bien est une manifestation offensive, d’une maniĂšre ou d’une autre. Être offensif, c’est penser qu’une victoire peut s’arracher, c’est le fait que se constitue dans la rue, mĂȘme briĂšvement, une puissance au sein de la manifestation, une espĂšce de dĂ©termination entre les gens Ă  prendre leurs dĂ©sirs pour la rĂ©alitĂ©. Des foules qui envahissent la chaussĂ©e, se donnent des objectifs, des cibles et les atteignent. Toute une populace qui laisse derriĂšre elle une trace de son passage et un certain sentiment d’affolement chez ses adversaires (les membres du gouvernement n’oublieront pas de si tĂŽt les premiers actes des gilets jaunes). C’est en venant avec d’autres idĂ©es en tĂȘte que celle de dĂ©filer entourĂ©s de robocops, comme emprunter un autre parcours, se rendre devant un lieu de pouvoir non-annoncĂ© Ă  l’avance, aller chercher Macron, bloquer le trafic automobile, occuper une place et s’y installer (sans parler de s’en prendre directement aux forces de l’ordre, aux banques et aux commerces rutilants), que quelque chose peut alors rĂ©ellement arriver.

C’est de ce genre de puissance qu’ont Ă©tĂ© fait des moments comme l’insurrection des Canuts, les tentatives de Commune lyonnaises en 1871 aussi bien que le mai 68 lyonnais et plus rĂ©cemment le surgissement des gilets jaunes et de leurs ronds-points. De ce point de vue lĂ , le rĂŽle principal de la police est simplement d’empĂȘcher que des puissances, autres que celles qui existent dĂ©jĂ  (Ă©tatiques et marchandes), se constituent. La police est lĂ  pour dĂ©fendre l’ordre social, les manifestants sont lĂ  pour le remettre en cause sinon le briser, il est donc impossible, en thĂ©orie, que « tout se passe bien Â» pour tout le monde.

Alors que penser de cette expĂ©rimentation ? Discuter avec les policiers n’amĂšne rien : si le rapport de force n’est pas favorable on se fait interdire la manif, raccourcir ou changer le parcours Ă  la derniĂšre minute. Et mis Ă  part justifier tout ce que vont faire leurs collĂšgues surarmĂ©s, on ne voit pas bien l’intĂ©rĂȘt. Tous les mouvements qui ont arrachĂ©s des choses ces derniers temps (gilets jaunes, bonnets rouges, ZADs, agriculteurs, transporteurs) se sont posĂ©s la question du rapport de forces, de la stratĂ©gie Ă  mettre en place et pas le problĂšme de la manif qui doit bien se tenir…

Connaissant les capacitĂ©s de com’ de la Police Nationale, on peut raisonnablement nourrir l’espoir que cette tentative de changement de doctrine accouche d’une souris. Cela dit, si au dĂ©tour d’un cortĂšge, en refluant hors d’un nuage de lacrymos, on aperçoit une de ces ELI deviser avec des manifestants peu renseignĂ©s de leur fonction, rien n’interdit d’aller bordĂ©liser la discussion et de les empĂȘcher de prendre leurs fameux « points de contact Â».

Gardons nous des liaisons dangereuses.

Un-e manifestant-e avertit en vaut deux




Source: Lundi.am