Dans L’hypothĂšse autonome, qui vient de paraĂźtre aux Ă©ditions Amsterdam, Julien Allavena propose un retour original et foisonnant sur l’histoire du mouvement autonome, dont l’actualitĂ© rĂ©cente, marquĂ©e par la rĂ©sonance mĂ©diatique de phĂ©nomĂšnes tels que les cortĂšges de tĂȘte ou les zones Ă  dĂ©fendre, semble ĂȘtre le thĂ©Ăątre d’une sorte de rĂ©incarnation. Julien Allavena s’attache d’abord Ă  en retracer la gĂ©nĂ©alogie historique, du syndicalisme d’action directe de la fin du XIXe siĂšcle aux grĂšves sauvages de l’ouvrier-masse italien. Il articule ensuite une analyse transnationale de l’autonomie des annĂ©es 1970, Ă  travers une multitude d’exemples et de sources parfois rares permettant d’y donner corps : luttes anti-nuclĂ©aires et mouvement des squats en Allemagne, auto-rĂ©ductions, Ă©meutes mĂ©tropolitaines ou encore expĂ©riences de libĂ©ration fĂ©ministe en Italie, sans oublier les tentatives d’organisation de l’autonomie française. Au-delĂ  des diffĂ©rents modes d’incarnation de cette « hypothĂšse autonome Â», Julien Allavena s’attache surtout Ă  « pointer les limites qu’elle a historiquement rencontrĂ©es et contre lesquelles elle continue de buter aujourd’hui, sous la forme de contradictions insurmontĂ©es Â».

Dans l’entretien qui suit, nous avons souhaitĂ© dĂ©plier avec lui certains des traits saillants de son interprĂ©tation de la sĂ©quence autonome, clarifier quelques points de divergence et, on l’espĂšre du moins, ouvrir Ă  de nouvelles pistes de rĂ©flexion pour le prĂ©sent.

ACTA : Il y a en France depuis quelques annĂ©es une vĂ©ritable effervescence Ă©ditoriale et intellectuelle autour de l’histoire de l’autonomie italienne, jalonnĂ©e par un certain nombre de publications, de traductions, de dĂ©bats et autres sĂ©minaires publics. Dans la mesure oĂč cette effervescence a inspirĂ© en partie ta propre formation politique, quel Ă©tait pour toi l’enjeu de l’écriture de ce livre ? Quelles sont les raisons qui t’ont poussĂ© Ă  apporter en quelque sorte ta pierre Ă  l’édifice ?

Julien Allavena : Au dĂ©part il y a une situation paradoxale. On est au dĂ©but de l’étĂ© 2019, je traĂźne dans tout ça, cette effervescence dont tu parles, depuis 2016, depuis que certains segments du mouvement contre la « loi travail Â» ont repris et mis en avant le syntagme « autonomie Â» donc, et qu’on est un certain nombre Ă  se plonger dans l’histoire de la sĂ©quence italienne. Mais surtout, Ă  ce moment-lĂ , ça fait quelques mois que j’en ai marre. Les rĂ©unions pourries qui n’en finissent pas et ne mĂšnent Ă  rien, l’éternel retour des mĂȘmes manifs dont on ne voit plus la raison d’ĂȘtre, les rapports de merde entre militants, surtout chez les intellos, qui sont dignes des petites rivalitĂ©s de collĂ©giens, la dĂ©ception aussi, violente, aprĂšs l’essoufflement des gilets jaunes, alors que quelques mois plus tĂŽt on avait assistĂ© Ă  du jamais-vu
 Donc Ă  ce moment-lĂ  j’essaie surtout de retrouver des moments de vie dissociĂ©s de tout ça, de faire d’autres choses, quitte Ă  admettre certaines ruptures interpersonnelles. Et donc alors que je suis en plein dans ce reflux, dans ce que les sociologues appellent le « dĂ©sengagement Â», les gens qui animent Amsterdam et qui avaient lu les quelques articles que j’avais faits sur internet me commandent l’écriture du livre. Ils sont trĂšs sympas, alors je dis oui, spontanĂ©ment. Mais intimement donc, ça arrive parfaitement Ă  rebrousse-poil. Je n’ai, pour reprendre ton terme, aucune raison pour apporter une pierre Ă  un Ă©difice dont je cherche la sortie de secours. Au dĂ©but j’hĂ©site, je relis des trucs, j’y cherche un sens nouveau. Puis je commence Ă  Ă©crire sans trop y croire, un peu mĂ©caniquement, en reprenant d’abord certains schĂ©mas un peu tout faits, qui circulaient dĂ©jĂ .

Je me dis qu’il y a peut-ĂȘtre quelque chose Ă  Ă©crire comme une « contre-histoire Â» de l’autonomie, qui ne cĂšde pas Ă  la facilitĂ©, qui ne soit pas le texte que tout le monde attend, celui qui dirait juste que c’est gĂ©nial de pĂ©ter des trucs tous les week-ends et qu’il faut se contenter de continuer comme ça ad vitam aeternam parce que la rĂ©fĂ©rence Ă  un mouvement historique le lĂ©gitime. Je ne dis pas qu’il faut pas pĂ©ter des trucs hein, mais que c’est quand mĂȘme mieux quand ça intervient dans une ambiance propice Ă  ce que ça participe d’une libĂ©ration collective rĂ©elle. Sans quoi ça devient un simple hobby.

Sauf que, quand j’en arrive Ă  ce qui Ă©tait alors le troisiĂšme chapitre, qui est maintenant le quatriĂšme aprĂšs rĂ©agencement, je rouvre certaines archives que je n’avais fait que survoler jusque-lĂ , j’en dĂ©couvre d’autres, et je prends une claque. C’est donc le chapitre qui parle des fĂ©minismes autonomes et du mouvement de libĂ©ration homosexuelle italien, et j’y dĂ©couvre quelque chose comme une voie non empruntĂ©e par la majoritĂ© des autonomes, celle en quelque sorte des vaincu-e-s parmi les vaincus qu’ils sont. Avec tout un autre rapport Ă  la conflictualitĂ©, Ă  la politique, aux relations entre personnes engagĂ©es dans un processus de lutte, que celui que je voyais autour de moi ces derniĂšres annĂ©es. Et donc je me dis Ă  ce moment-lĂ  (on doit ĂȘtre vers la fin de l’automne 2019) qu’il y a peut-ĂȘtre quelque chose Ă  Ă©crire comme une « contre-histoire Â» de l’autonomie – mĂȘme s’il n’y avait pas vraiment d’histoire Ă  proprement parler, je veux dire pas d’historiographie officielle – en tout cas quelque chose qui ne cĂšde pas Ă  la facilitĂ©, qui ne soit pas le texte que tout le monde attend, celui qui dirait juste que c’est gĂ©nial de pĂ©ter des trucs tous les week-ends et qu’il faut se contenter de continuer comme ça ad vitam aeternam parce que la rĂ©fĂ©rence Ă  un mouvement historique le lĂ©gitime. Je ne dis pas qu’il faut pas pĂ©ter des trucs hein, mais que c’est quand mĂȘme mieux quand ça intervient dans une ambiance propice Ă  ce que ça participe d’une libĂ©ration collective rĂ©elle. Sans quoi ça devient un simple hobby.

Donc je continue la recherche sur cette voie, Ă  prendre un peu les choses Ă  rebrousse-poil, tout en Ă©tant fidĂšle Ă  ce qu’elles portaient de positif malgrĂ© tout, mais en m’intĂ©ressant davantage Ă  leur limites internes, intrinsĂšques. Et notamment, pour continuer sur cet exemple, au fait que l’expĂ©rience de libĂ©ration fĂ©minine et homosexuelle – qui avait elle-mĂȘme ses limites – est restĂ©e ignorĂ©e de la plupart des autres autonomes, qui rejetaient en plus de quoi, d’aprĂšs les tĂ©moignages, la « dĂ©patriarcalisation Â», y compris des hommes, dont cette dynamique Ă©tait porteuse. Et au fil de ma recherche, je crois y voir l’une des raisons pour lesquelles tout ça finit dans la douleur, et d’une certaine maniĂšre continue aujourd’hui de se dĂ©velopper dans la douleur. Certes dans une douleur moins tragique que celle qu’a provoquĂ©e la fin de la sĂ©quence italienne, mais dans une forme de malaise disons, et dans un climat souvent oppressif.

De lĂ  donc, Ă  partir de ce chapitre, je trouve une sorte de motivation personnelle : ajouter Ă  mon dĂ©saveu affectif une dĂ©sillusion thĂ©orique. Non pas en forçant les choses, en cochant des cases, mais en enlevant les lunettes de la scolastique militante, en essayant de traiter avant tout la façon dont tout ça a pu ĂȘtre vĂ©cu par celles et ceux qui y participaient. Puis en reconstruisant une analyse plus abstraite Ă  partir de ce qu’on peut comprendre de ces joies et de ces dĂ©ceptions. L’éditeur a bien aidĂ©, en m’encourageant Ă  partir Ă  chaque fois de faits prĂ©cis pour ensuite Ă©largir le propos, de sorte que ce qui Ă©tait au dĂ©part une mĂ©thode de pĂ©dagogie de la lecture est devenu un registre d’écriture. Si j’avais pris plus de temps, j’aurais peut-ĂȘtre encore plus forcĂ© le trait, en allant plus loin dans la recherche de matĂ©riaux, pour proposer quelque chose comme une vĂ©ritable « histoire sensible Â» de l’autonomie. Mais finalement, certains acteurs historiques l’ont fait eux-mĂȘmes, Alessandro Stella par exemple, dont le bouquin est vraiment trĂšs bon, et c’est mieux comme ça.

Donc, si je dois finalement identifier quelque chose comme une raison d’écrire ces 250 pages, je dirais que c’était comme une forme d’exorcisme. Le bouquin est Ă  mes yeux loin d’ĂȘtre ce que j’espĂšre d’un bon livre, mais au moins le processus d’écriture a parfaitement tenu ce rĂŽle.



ACTA : Ton livre est tout entier hantĂ© par la dĂ©faite de l’autonomie historique, dont tu tentes d’identifier les causes politiques intrinsĂšques, au-delĂ  des persĂ©cutions judiciaires et de l’écrasement rĂ©pressif (c’est d’ailleurs selon moi ce qui contribue Ă  l’originalitĂ© du livre). Tu proposes de dĂ©signer par la formule « sĂ©cession sans subsistance Â» ce que tu appelles la « contradiction primaire Â» de l’autonomie. Qu’entends-tu par lĂ  ? Si comme le soutient Negri dans Domination et sabotage « la libĂ©ration est impensable sans un processus qui construit la positivitĂ© d’un nouveau mode de production collectif sur la nĂ©gativitĂ© de la destruction du mode de production capitaliste Â»1, en quoi l’autonomie a-t-elle Ă©chouĂ© sur ce terrain ? Pourquoi n’a-t-elle pas Ă©tĂ© capable de dĂ©ployer un rapport autre que purement nĂ©gatif Ă  la question productive ? Peux-tu dire deux mots de l’écueil inverse (« subsistance sans sĂ©cession Â») qui selon toi a caractĂ©risĂ© l’autonomie allemande ?

Julien Allavena : Oui je trouve que dans la plupart des autres sommes disponibles, l’écrasement du mouvement apparaĂźt sous la forme d’un deux ex machina, d’un Ă©vĂ©nement qui arrive de nulle part, et qui contraste alors avec la description enthousiaste de la puissance qui aurait caractĂ©risĂ© le mouvement jusque-lĂ . On se demande : pourquoi ont-ils perdu s’ils Ă©taient si forts ? J’ai plutĂŽt essayĂ©, Ă  rebours de ça, d’identifier des faiblesses, des « vices d’origine Â» comme dit Guattari, qui ont rendu la dĂ©faite possible.

Par rapport Ă  la phrase de Negri que tu cites, eh bien justement, le processus de construction de la « positivitĂ© Â» a visiblement manquĂ©. Et d’une certaine façon, surtout sur la fin de la sĂ©quence italienne, la nĂ©gativitĂ© de la destruction n’a pas portĂ© sur le « mode de production capitaliste Â» Ă  proprement parler, mais sur des cibles plus secondaires – Aldo Moro, pour citer l’exemple le plus connu. Donc « sĂ©cession sans subsistance Â», ça veut dire destruction sans construction aboutie. Il y a eu construction, certes, de groupes, d’espaces, de revues, de modes de vie, mais pas d’un « nouveau mode de production collectif Â», tout au plus de modes de circulation et de consommation, d’appropriation aussi. Ou alors peut-ĂȘtre Ă  la marge, et mal documentĂ©. Tandis que la production capitaliste, et son rĂŽle en tant que fondement matĂ©riel de l’État rĂ©pressif, puisque celui-ci capte une partie des richesses produites pour persister, sont quoi qu’on en dise restĂ©s peu perturbĂ©s. On pourrait ainsi opposer Ă  une vision trop enthousiaste la simple consultation des statistiques de l’économie du pays Ă  cette Ă©poque, qui connaissait certes le reflux de ces annĂ©es-lĂ , mais rien de catastrophique non plus.

Il y a eu construction, certes, de groupes, d’espaces, de revues, de modes de vie, mais pas d’un « nouveau mode de production collectif Â», tout au plus de modes de circulation et de consommation, d’appropriation aussi. Ou alors peut-ĂȘtre Ă  la marge, et mal documentĂ©. Tandis que la production capitaliste, et son rĂŽle en tant que fondement matĂ©riel de l’État rĂ©pressif, puisque celui-ci capte une partie des richesses produites pour persister, sont quoi qu’on en dise restĂ©s peu perturbĂ©s.

Il s’ensuit qu’on a donc un mouvement qui, un peu comme dans certains cartoons, arrive au bout de la falaise et continue de courir en avant sans se rendre compte qu’il y a le vide en-dessous. Le vide, c’est l’absence de bases qui formeraient un territoire socialement, politiquement et Ă©conomiquement libĂ©rĂ©, dĂ©jĂ  porteur d’un communisme plus abouti, sur lequel s’appuyer pour dĂ©truire, et qui serait le premier pĂŽle du processus que dĂ©crit Negri. Ça, les autonomes n’ont jamais vraiment cherchĂ© Ă  le mettre en Ɠuvre, malgrĂ© les propos thĂ©oriques pouvant aller dans ce sens. D’ailleurs je reprends beaucoup dans le livre l’expression de « communisme immĂ©diat Â», mais il faut la comprendre comme une tension, un effort, pas comme une entĂ©lĂ©chie. En fait, ces derniers temps je me dis qu’un modĂšle de ça, qui a certes mal tournĂ©, mais dont l’étude peut ĂȘtre intĂ©ressante pour comprendre comment ça a Ă©tĂ© possible, c’est la rĂ©volution chinoise, ses premiers temps, avant la conquĂȘte dĂ©finitive du pouvoir, dans sa facette communarde et productive.

Alors, pourquoi les autonomes ne sont pas allĂ©s jusque-lĂ  ? A posteriori, ça m’apparaĂźt liĂ© Ă  un vice de forme du refus du travail, confondu avec un refus de l’activitĂ© productive tout court, Ă  grand renfort de la contre-culture de l’époque, qui glorifiait la transgression par les nouveaux loisirs. À vrai dire, avec ma formation trĂšs situ, je suis le premier Ă  ĂȘtre sĂ©duit par ce refus du travail finalement quelque peu aristocratique – paradoxalement, puisqu’en Italie il s’était manifestĂ© trĂšs largement dans le mouvement ouvrier, contrairement au cas des situationnistes français qui Ă©taient plutĂŽt des bohĂšmes. Je crois d’ailleurs me souvenir d’un endroit oĂč Tronti compare les ouvriers-masses Ă  des aristocrates
 Mais donc l’attraction que ça a sur moi me fait me dire que le problĂšme n’est pas rĂ©glĂ©. Il y a nĂ©anmoins des formes de dĂ©passement, comme je l’écris, dans des espaces influencĂ©s par la ZAD notamment, qui rĂ©habilitent le rĂŽle possiblement rĂ©volutionnaire des activitĂ©s manuelles.

P.-S.


Article publié le 22 Sep 2020 sur Lenumerozero.info