Juillet 20, 2020
Par Paris Luttes
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Non, Papa, je ne crois pas que je sois fiĂšre de moi.

A mon retour de mission avec Seawatch, tu as Ă©tĂ© le premier Ă  me demander si j’étais « fiĂšre Â».

FiĂšre de ces plus de 200 vies secourues en MĂ©diterranĂ©e, « arrachĂ©es Ă  l’enfer libyen Â» au cours de trois opĂ©rations de sauvetages difficiles. Difficiles car en contexte de COVID-19. De fermeture des ports europĂ©ens. De politique d’intimidation des milices libyennes. De mĂ©tĂ©o dĂ©gueulasse pour un mois de juin.

Non, Papa, je ne crois pas que je sois fiĂšre de moi. La vĂ©ritĂ©, c’est que je n’ai jamais eu aussi honte. Je n’ai jamais Ă©tĂ© aussi en colĂšre.

La vĂ©ritĂ©, c’est que je ne sais pas comment je pourrais ĂȘtre fiĂšre.

D’avoir embarquĂ© sur un bateau de sauvetage avec d’autres militant.e.s plus ou moins pro pour secourir des vies en mer que les États europĂ©ens ont les moyens et l’obligation lĂ©gale de sauver eux-mĂȘmes.

D’avoir distribuĂ© des gilets de sauvetage Ă  des enfants tout juste nĂ©s et d’avoir dĂ©couvert Ă  ce moment-lĂ  que les tailles bĂ©bĂ©s existaient aussi pour les Ă©quipements de secours en mer.

D’avoir tenu dans mes bras des ĂȘtres humains incapables de soutenir leur poids, couverts d’essence et d’excrĂ©ments aprĂšs avoir dĂ©rivĂ© pendant trois jours en mer.

D’avoir dĂ» avec le reste de l’équipage maintenir des corps en vie sur un bateau surpeuplĂ© et une mer agitĂ©e en attendant que l’Italie accepte d’ouvrir ses ports pour les accueillir.

D’avoir distribuĂ© des barres de survie, des chaussettes et des brosses Ă  dents Ă  des gens infiniment plus autonomes que moi.

D’avoir pris soin de corps meurtris, affamĂ©s et torturĂ©s pour rien. Au nom de l’absurditĂ© des politiques migratoires europĂ©ennes.

De m’ĂȘtre presque habituĂ©e aux histoires de torture et de viols. Aux marques sur les corps.

D’avoir rĂ©pondu « oui, je sais
 Â» Ă  une Ă©niĂšme histoire de Libye. Pour l’écourter. Pour ne pas entendre plus. Ne pas voir.

D’avoir Ă©tĂ© si faible devant des gens si forts.

D’avoir oubliĂ©, le temps d’une fĂȘte improvisĂ©e sur le pont arriĂšre du Sea watch, au milieu des cris de joie, des rires et des danses, la violence et l’absurditĂ© de la situation.

D’avoir menti en acquiesçant aux « tout ira mieux en Europe Â» lĂąchĂ©s çà et lĂ , de peur de froisser trop vite et trop tĂŽt des espoirs impossibles.

D’avoir distraitement rĂ©pondu « see you soon in Paris Â», sans avoir le courage d’expliquer la merde qu’était Dublin, de peur que des gens se jettent par-dessus bord, comme cela s’est passĂ© sur l’Ocean Viking.

D’avoir offert Ă  ces personnes comme premier spectacle de l’Europe des hommes en uniforme armĂ©s de matraques.

D’avoir endossĂ© Ă  leurs yeux l’image affreuse et violente du hĂ©ros. Du sauveteur blanc venant au secours de personnes racisĂ©es.

D’avoir dĂ» « offrir Â» Ă  des gens comme un privilĂšge ce qui relĂšve d’un droit fondamental.

D’avoir posĂ© mes fesses dans un avion pour faire un Palerme-Paris Ă  50 euros en pensant que ce mĂȘme trajet prendrait Ă  mes ami.e.s des mois voire des annĂ©es, plusieurs centaines d’euros, une bonne dose de violences policiĂšres et tant des tracas administratifs.

D’avoir lu Ă  mon retour, dans un journal italien Ă  l’aĂ©roport, qu’au mois de juin, 20% des personnes ayant tentĂ© de traverser la MĂ©diterranĂ©e avaient perdu la vie.

D’avoir les soirs observĂ© la mer depuis la proue du bateau et de l’avoir trouvĂ©e belle. AimĂ© ce qui est une hideuse fosse commune. De m’y ĂȘtre baignĂ©. D’y avoir nagĂ©.

D’avoir, entre deux dinghies, croisĂ© en mer des ferries et des bateaux de croisiĂšre remplis de gens qui ont le droit de voyager. D’ĂȘtre libres. De vivre.

D’avoir partagĂ© des moments si forts et si prĂ©caires avec des inconnus, qui pour certains sont devenus des ami.e.s.

Des personnes avec lesquelles on aimerait lutter ensemble et debout, plutît qu’assise sur le pont d’un bateau à distribuer des chaussettes.

Non, Papa, je ne crois pas que je sois fiĂšre de moi. La vĂ©ritĂ©, c’est que je n’ai jamais eu aussi honte. Je n’ai jamais Ă©tĂ© aussi en colĂšre.

L’humanitaire, ce n’est pas ma lutte. Ce n’est celle de personne d’ailleurs. Ni celle de Seawatch. Ni de son Ă©quipage.

Tout cela ne devrait juste pas exister.

#libertédecirculationpourtoutesettous

Laila Sieber – Sea Watch




Source: Paris-luttes.info