Jeudi 10 octobre, un collectif de médecins, le CIH (Collectif-Inter Hôpitaux), organisait une grande assemblée générale dans un amphithéâtre de la Pitié Salpêtrière. Plus de 500 personnes ont répondu à l’appel afin d’évoquer un potentiel mouvement de grève national lié à la situation désastreuse de l’hôpital et du vote à venir du « Projet de loi de financement de la Sécurité sociale » qui fixe un « objectif national des dépenses d’assurance maladie » (ONDAM [1]) à 2,8 %, c’est à dire de quoi nous foutre dans une merde incommensurable. Le collectif inter-urgences était également présent. Récit.

Qui veut l’AP prépare la guerre

L’amphithéâtre de la Pitié déborde. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, les médecins ont répondu à l’appel. On s’y bouscule pour y trouver une place. L’image nous arracherait presque un sourire : c’est dorénavant aux professeurs et aux pontes de la médecine parisienne de découvrir les réjouissances des amphithéâtres bondés et exigus. Sur les estrades, on reconnaît des chefs de services, certains profs de TD, des chefs croisés en stage et qui nous paraissaient être de simples cyniques de droite. Il semblerait que ça flambe un peu à l’hôpital.

Trois amphithéâtres ont dû être réquisitionnés pour contenir le nombre des mécontents.

Quelques prises de paroles plus tard, la salle est à bloc. Une psychologue lit un texte des « cadres de santé », ces infirmiers en position de management, bombardés chefs des équipes paramédicales, soumis au devoir de réserve et écartelés entre les injonctions de l’administration et leur éthique de soignants : « nous sommes devenus des managers de la colère ». Un gros bonnet de la cardiologie l’applaudie. Une infectiologue d’Aulnay-sous-Bois décrit les pénuries de médicament dans son hosto. Des usagers interviennent pour apporter leur soutien : « Ça nous tue, nous. Et on comprend que ça vous rende dingues. ».

Mais très vite, l’AG s’emballe, les gens veulent passer aux discussions. Tout le monde dans l’amphi connaît le constat et ici, contrairement à une tribune de Libé, le pathos ne prend pas. On veut discuter des modalités d’action : le mot grève est sur toutes les bouches, mais c’est le blocage du codage qui s’impose rapidement comme la meilleure solution puisque cela permet de s’attaquer directement au mode de financement des hôpitaux [2]. L’excitation est palpable, toutes les professions s’expriment à la tribune et une idée revient sans cesse : cette lutte ne doit pas être celle de tel ou tel corps de métier mais bien un combat collectif contre une logique qui bouffe tous ceux qui travaillent à l’hôpital.

Mandarins et mea culpa

Parmi tous ceux qui s’expriment, certains mandarins haut placés font même leur mea culpa. Un ancien membre de la Commission médicale d’établissement [3] raconte à quel point il regrette d’avoir voté les restructurations, tout particulièrement la loi HPST [4], première grande application du New Public Management à l’hôpital et véritable scission entre les capacités techniques des médecins et le pouvoir administratif des directeurs. L’épisode le plus comique est peut être celui du Doyen de la faculté Sorbonne Université, Pr. Bruno Riou, qui ne pouvant nous faire part de son éclairante présence, tenta de nous faire parvenir une allocution introductive sous forme de vidéo. Mais comme toutes les activités qui touchent de près ou de loin à l’informatique dans les facs parisiennes, la vidéo n’a pu fonctionner correctement. Après une heure et demie d’AG et certainement des pressions internes, alors que son intervention avait été lue au public, il est décidé de nous diffuser cette vidéo, digne d’une intervention au Komintern : fond bleu, logo de la prestigieuse faculté et cravate de PUPH [5]. La tentative sera huée par une partie de la salle, semblant considérer que l’heure n’est plus aux discours creux mais bien à l’action.

Il faut avouer qu’il est étrange de voir tous ces anciens professeurs annoncer ainsi à demi-mot qu’ils ont honte des réformes votées par le passé. Nous sommes évidemment très contents de voir certains PUPH se lever enfin contre les plans d’austérité de l’hôpital ; mais c’est parfois le pouvoir qu’ils n’ont plus qui semble se rejouer de manière théâtrale à travers les interventions médiatiques [6], les pétitions et autres tribunes. Nos professeurs barbotent une dernière fois dans le peu de légitimité que leur laisse la hiérarchie hospitalière : peut-être pouvait-on encore résoudre il y a 40 ans le premier problème venu avec un coup de fil au ministère, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et pourtant, les professeur des universités ont à cœur de se montrer en tête de la mobilisation. Heureusement, il reste ceux qui ont la franchise de péter un câble : un professeur de pneumologie prend la parole et appelle à la « nationalisation de la médecine libérale » et au « tout public ».

« Mais dépêchons-nous de voter ça à l’unanimité et passons aux actions ! »

Alors que les débats s’embourbent sur l’ordre des revendications, quelques interventions viennent rappeler à tous la nécessité de l’unité et de l’action. Une assistante sociale à l’aval des urgences de la Pitié (également connues comme le 9e cercle de l’enfer) jette un froid dans l’assemblée en rappelant à tous qu’elle gagne 1400 euros par mois après 5 années d’expérience. Une autre employée hospitalière nous dit qu’elle loge depuis 1 an dans une salle de garde à défaut de pouvoir se payer un logement décent sur Paris, et qu’une augmentation de 300 euros est pour elle une nécessité et non un supplément de confort.

Deux motions sortent de l’AG, la première exposant les revendications portées, la seconde les modalités d’action. Il nous paraît important de retranscrire ci-dessous les quatre points issus de la première motion car ils témoignent d’une lutte dépassant de loin le cadre d’une lutte salariale :

  • L’augmentation de tous les salaires de 300euros.
  • Une augmentation du budget hospitalier (ONDAM) à hauteur de l’augmentation programmée des charges (au minimum de 4%) ainsi que la suppression de la tarification à l’activité.
  • L’arrêt des fermetures de lits d’hospitalisation et l’ouverture de lits dans les services où il existe des besoins, avec embauche des personnels nécessaires.
  • L’intégration et l’association des usagers et des soignants, toutes catégories confondues, aux décisions et projets de soins de leurs établissements.

Nous saluons la rupture franche avec le mode revendicatif habituel des soignants. A l’hôpital, il est toujours courant d’envisager la grève (et c’était le cas au début de la grève des Urgences) uniquement comme une manière de donner à voir les dysfonctionnements. Mais jeudi à l’AG, c’est la volonté d’un véritable rapport de force qui apparait. Il ne s’agit plus de rappeler à la ministre une situation qu’elle aurait oubliée ou que le médecin qu’elle a été ne verrait plus, mais bien de rentrer en conflit. Le triste spectacle des fausses annonces ministérielles suite à la grève des urgences [7] a fait prendre conscience à beaucoup de soignants du cynisme des dirigeants dans leur gestion comptable de l’infrastructure hospitalière. Le Pr. Grimaldi, véritable Lénine du juste moment, n’hésite pas à invectiver l’AG :

« Mais on s’en fiche de l’ordre des revendications, dépêchons-nous de voter ça à l’unanimité et passons aux actions […] Avec le blocage du codage, on arrête de jouer le jeu, là c’est bon, on leur dit que ça suffit »

Tout conflit est une occasion de révolutionner l’hôpital jusqu’à preuve du contraire

 [8]

Les propositions d’actions sont nombreuses, nous n’en ferons pas le catalogue ici. Elles ont cependant comme point commun d’être teintées d’une sorte de réalisme scientifique inhérent au milieu duquel elles sont issues : elles visent l’efficacité avant tout, la période des discours, des constats et des actions purement médiatiques semble bien loin derrière nous.

Ce qu’il nous semble important de souligner ici, c’est le caractère transversal de cette lutte qui émerge : il n’y est pas simplement question d’augmentation des salaires, ni seulement d’augmentations de moyens. C’est toute la logique actuelle de la vie à l’hôpital et de son fonctionnement qui est remise en cause par l’ensemble du personnel soignant s’y côtoyant quotidiennement. La lutte dépasse bien l’intérêt des quelques médecins qui essayent de reprendre à leur compte un mouvement qui n’aurait jamais vu le jour sans les actions de grèves menées en premier lieux par les paramédicaux des Urgences dès le mois d’avril dernier. Elle se mène en bloc contre le gouvernement — et les mécanismes de gestion dont il se fait le héraut—, que ce soit concernant les salaires, les conditions de travail, la financiarisation de l’hôpital ou le rapport même à l’administration. La dernière proposition, qui consiste à remplacer les managers par de véritables conseils hospitaliers représentatifs de tous ceux qui vivent à l’hôpital est peut-être la proposition la plus radicale et la plus subversive qui a émergé depuis des années.

A ce stade des tractations, le blocage du codage, doublé de grèves récurrentes et de rencontres hebdomadaires au sein même des services, semble être la stratégie privilégiée pour faire flancher le gouvernement. Nous l’espérons victorieuse. Il reste au corps médical la tâche de faire sienne la longue tradition des luttes hospitalières, et aux AG locales de fleurir partout où la dignité et le respect des patients sont bafoués.

Quelques étudiants en médecine


Article publié le 13 Oct 2019 sur Lundi.am