Juin 6, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Illustration de NEMO

Systèmes d’autoguidage des tracteurs de plus en plus précis, capteurs connectés, applications mobiles, drones en tous genres… Autant d’outils d’ « aide à la décision ». Pour évaluer la vitesse de croissance des plantes, la maturité des animaux, mesurer les rations alimentaires, identifier les ravageurs, cibler les plages horaires des pulvérisations… Le gouvernement français l’assure : « La numérisation de l’agriculture, c’est l’avenir. Robots et applications la rendront plus économe en eau, en énergie, en pesticides, plus résistante au changement climatique ». Fondée sur le numérique, la robotique et la génétique, c’est ainsi une nouvelle « révolution agricole » qui obtient le soutien exalté de (presque) tous les acteurs : les géants de l’agrochimie, les start-ups du secteur de l’AgriTech, l’Union européenne, la Banque mondiale, la FAO, l’OCDE… Entreprises privées et secteur public s’entendent comme larrons en foire pour assurer des milliards d’investissements.

Une demande des agriculteurs ?

Il semblerait qu’au Forum international de la robotique agricole, dans la banlieue toulousaine (voir article Reporterre), l’enthousiasme des exposants et des sponsors ne soit pas partagé par les premiers concernés, les agriculteurs, qui en étaient les grands absents. Pour au moins deux raisons. D’abord le coût des machines : si l’on excepte le robot de maraîchage à 30 000 euros, les prix s’élèvent entre 130 000 et 200 000 euros, auquel il faut ajouter un abonnement annuel pour la maintenance. Ensuite, le manque d’intérêt et une confiance très limitée dans les performances, avec beaucoup d’interrogations : fiabilité, comportement sur des terrains en pente, complexité technique des machines, paramétrage des logiciels, dépendance aux mises à jour… Si bien que même équipés, et malgré de nombreuses applications gratuites pour appâter la clientèle, une proportion importante d’agriculteurs n’utilise pas ces matériels. Mais alors qui a intérêt à faire rentrer le numérique dans les fermes ?

[<a title="Photo extraite du livre Dystopia, main basse sur l’agriculture. 30 Photos d’Alexa Brunet – Textes de Patrick Herman. Editions Le bec en l’air. 2015″ class=”notebdp”>note]

Le numérique au service de qui ?
Le meilleur argument pour s’opposer à la numérisation du monde, c’est de mettre en évidence que le discours dominant lui est outrageusement favorable. Or le discours dominant est le discours de la classe dominante dont la seule préoccupation est la défense de ses propres intérêts. La « révolution numérique » est un leurre dans la mesure où, non seulement elle ne peut pas donner naissance à un nouveau modèle de société, mais elle ne peut que renforcer celui qui l’a engendrée. On sait, notamment depuis Marcuse, Ellul ou Illich, que la numérisation du monde n’est qu’une étape supplémentaire dans la course au « progrès technique », que la technoscience n’a d’autre finalité que de servir le capitalisme, que l’homme s’obstine à croire qu’il contrôle un processus qui, en définitive, le submerge, l’aliène et fait peser de lourdes menaces sur les libertés fondamentales.

Il n’est pas indispensable d’être expert pour constater que le capitalisme numérique aura largement profité du Covid-19 pour accélérer sa mutation, que ce sont les entreprises du numérique qui profitent le plus de cette « crise », que le numérique gagne du terrain dans toutes les sphères de l’économie, que l’intelligence artificielle et la robotique sont les meilleurs moyens de baisser les coûts de production, que les professions les plus utiles socialement seront aussi les plus exposées aux prochaines « disruptions technologiques », que la numérisation renforce les inégalités sociales existantes puisque ce sont les classes « informées » qui en bénéficient, celles qui possèdent déjà davantage de ressources financières, sociales ou culturelles, qu’une faible compétence numérique comporte un risque plus élevé de chômage et une intégration plus difficile au marché du travail.

Pourquoi l’agriculture échapperait-elle à la règle ? La logique dominante reste celle du modèle productiviste, de la maximisation des rendements, de l’accumulation du capital, de la croissance économique, de la recherche d’économies d’échelle, de la concentration des structures et du contrôle accru des populations. Le système capitaliste ne peut envisager d’autre voie que la fuite en avant vers une agriculture high tech qui a déjà provoqué de nombreux dégâts écologiques et sociaux, comme il ne peut prétendre « réparer » la planète que par la géo-ingénierie ou limiter le naufrage anthropologique que par le transhumanisme.

Le sacrifice des paysans
Un peu partout sur la planète, les paysans ont constitué le socle des sociétés pendant des millénaires. Le processus d’industrialisation n’aura pas attendu la 5G pour « vampiriser » l’agriculture familiale et paysanne et l’adapter aux règles d’une rationalité unique. La mécanisation et la chimie avaient préparé le terrain pendant les Trente Glorieuses avec le « remodelage » de la France rurale, et même la révolution industrielle du XIXe siècle. Depuis plusieurs décennies déjà, les paysans obstinés à survivre ne trouvent plus de sens à leur travail. Contraints d’abandonner leurs dialectes, leurs patois, leurs manières d’être, taxés d’archaïques et d’obscurantistes, ils ont été relégués dans des campagnes folklorisées avec « battages à l’ancienne » et prolifération d’écomusées.

[<a title="Photo extraite du livre Dystopia, main basse sur l’agriculture. 30 Photos d’Alexa Brunet – Textes de Patrick Herman. Editions Le bec en l’air. 2015″ class=”notebdp”>note]

L’économie de marché, la machinisation outrancière, la chimie et la génétique, les stratégies commerciales et les formulaires administratifs les ont éloignés de leurs terroirs, du temps long des rythmes naturels, de la dignité du travail bien fait, les condamnent à empoisonner la terre et les consommateurs en leur ôtant tout pouvoir de décision. 60 à 70 heures de labeur par semaine pour une tâche qui n’a plus pour finalité de nourrir l’homme mais d’engraisser les multinationales, avec la peur omniprésente du surendettement, de la faillite et du suicide (30 % de plus que les autres professions). La mécanisation avait largement réduit le contact avec la terre et déshumanisé la fonction nourricière, le temps passé derrière les écrans atrophie encore davantage les qualités qui ont défini la savoir-faire paysan, l’observation, l’intuition, l’intelligence sensorielle.

Outre qu’elle dénature complètement le métier d’agriculteur et marginalise son rôle, cette fuite en avant technologique, cette « surenchère capitalistique » accélèrent la logique de l’agrandissement, réduisent toujours plus le nombre d’agriculteurs et rendent sans cesse plus difficile la reprise des fermes par les jeunes. L’agriculture française a perdu 100 000 fermes ces dix dernières années, soit une sur cinq. L’agriculture est devenue une « industrie extractiviste » où les « exploitations » dépendent aussi étroitement de carburant, d’engrais, de pesticides, d’aliments pour animaux que des industries de collecte, de transformation et de distribution.

Le bilan apparaît encore plus lourd lorsqu’on y ajoute le déclin des solidarités et la montée de l’individualisme, les dégâts de la désertification rurale (disparition des artisans, des petits commerces et des services publics), ainsi que les atteintes aux différents milieux de vie, les rendements énergétiques négatifs ou la perte de qualité nutritive d’une alimentation frelatée. Un seul exemple : en dépit des effets d’annonce, non seulement les quantités de pesticides épandues n’ont pas diminué, mais les ventes ont augmenté de 22 % entre 2009 et 2018.

Des paysans qui résistent
Si le rêve du progrès technique s’est longtemps nourri de l’espoir de conjurer les aléas climatiques, les risques de pénuries ou d’éliminer les tâches physiquement pénibles, aujourd’hui l’imaginaire de la puissance et la recherche du profit conduisent à la servitude. Mais pas sans réaction. Les luttes paysannes ne datent pas d’aujourd’hui. À l’image des luddites (ces ouvriers du textile briseurs de machines à tisser dans le nord de l’Angleterre), 500 batteuses ont été détruites en quelques mois dans plusieurs comtés ruraux lors d’émeutes en 1830. Des épisodes semblables se produiront au cours de l’histoire dans d’autres pays, témoignant du fait que beaucoup de paysans avaient compris que les machines servaient d’abord à mieux les contrôler, les discipliner et à économiser à leurs dépens.

Plus récemment, ces luttes ont intégré le fauchage de cultures OGM, la défense des semences paysannes ou le refus du puçage des animaux. Mais l’escalade technologique permanente, les machines conçues comme « engins de guerre agricole », la division industrielle et internationale du travail et l’hyperspécialisation, l’artificialisation continue du vivant accélèrent la dépossession des moyens de production et, parallèlement, le désir de reprise en main des conditions matérielles d’existence dans un contexte où le surcroît de technologie est toujours la seule réponse aux problèmes politiques.

« Coopérative d’intérêt collectif à majorité paysanne » œuvrant à un changement de modèle agricole et alimentaire radical, l’Atelier paysan notamment, fondé en 2009, « accompagne la conception et le colportage des technologies paysannes, c’est-à-dire de low-tech (basse technologie) qui répondent à cinq critères : l’investissement de l’usager, individuellement ou en groupe, dans l’élaboration, le maintien et l’amélioration continue de l’outil ; les besoins réels de l’agriculteur comme point de départ ; la reproductibilité et la polyvalence à la ferme ; réfléchir et faire ensemble, s’éduquer mutuellement entre pairs ; mise en commun des outils et accès gratuit. Loin de l’éthique colibriste des petits gestes, il s’agit de promouvoir l’entraide et la résistance par les luttes collectives ».

On peut lire dans leur Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire Reprendre la terre aux machines (Seuil – Anthropocène) : « La technologie n’est pas neutre : elle est une force de transformation du monde – du monde sensible et du monde social ; elle est porteuse de logiques de séparation et de domination, de pertes de savoir-faire et d’autonomie ». « L’outil qu’on ne peut pas entretenir et réparer soi-même, pour lequel on est dépendant d’une instance en situation de (quasi)monopole technique et qui nous fait payer cher ses services, cet outil nous asservit ». La Mégamachine, ou le cauchemar permanent.

Jean-Pierre Tertrais




Source: Monde-libertaire.fr