Novembre 23, 2020
Par Lundi matin
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Plus d’un an après le début des soulèvements chilien et libanais, un fidèle lecteur de lundimatin « dont les recherches indépendantes, essayent d’interroger et de faire vivre, la question des circulations révolutionnaires transnationales » partage avec nous deux entretiens. Celui-ci, avec Jean Kassir du média indépendant Mégaphone (qui avait déjà été interviewé dans nos colonnes en janvier dernier), est consacré à la situation libanaise après la révolution, le Covid et surtout la double explosion survenue cet été à Beyrouth. Le second entretien, publié également cette semaine dans nos colonnes, porte sur le Chili après la « victoire » du référundum actant la création d’une assemblée chargée de réécrire la constitution.

Un an après le début du soulèvement chilien et libanais (17 octobre 2019) nous avons pu échanger au sujet de ces situations respectives avec des membres du collectif chilien Vitrina Dystopica et avec Jean Kassir du média Megaphone avec qui nous avions déjà conversé ici.

Deux mois après l’explosion de Beyrouth et alors que le pays connaît une crise économique et une inflation sans précédent, c’est au tour de Saad Hariri, (premier ministre destitué par la rue il y a un an) d’annoncer son retour aux manettes du gouvernement. C’est dans ce climat si pesant que Jean Kassir, militant et journaliste a accepté de revenir sur la situation à Beyrouth et sur les perspectives du mouvement révolutionnaire.

Merci, Jean, de prendre le temps de répondre à mes questions. Tout d’abord, est ce que tu peux me dire comment est l’ambiance à Beyrouth en ce moment, même si la question n’est peut être pas simple ?
La question est simple parce que c’est une ambiance complètement plombée. C’est extrêmement compliqué aujourd’hui d’aller de l’avant comme si de rien n’était et c’est très difficile de concevoir des alternatives politiques. C’est le moment de revisiter nos stratégies, nos tactiques et aussi les qualifier différemment. C’est ce que l’on est en train de faire de plusieurs façons : certains dans une approche focalisée sur les élections ; d’autres dans une approche beaucoup plus de long terme, de changement radical qui prend un aspect social et économique et pas juste politique dans l’aspect conventionnel de la politique, si tu veux.

Personnellement je ne dirai pas qu’on est revenus à la case départ avec Hariri. C’est de loin pire sous certains aspects. Mais en même temps, à tous les niveaux, au niveau politique, au niveau des idées, il y a un énorme pas qui a été fait. Aujourd’hui ce n’est plus vraiment envisageable de parler de réformes. Ce n’est plus envisageable de condamner l’approche radicale. C’est vrai que tout le monde ne souscrit pas à cette approche, mais ça devient de plus en plus compliqué de promouvoir un travail de position dans le cadre des règles du jeu classique. Ça va dans le bon sens. Pour les mauvaises raisons, car je pense que c’est parce que tout s’est effondré, mais je pense que ça va dans le bon sens.

La situation économique, je ne vais pas m’étaler dessus, mais si on veut s’efforcer de chercher les côtés positifs et constructifs, je pense qu’il y une réelle prise de conscience au niveau des forces d’opposition, qu’il faut clarifier les projets et ne pas être obsédé par l’idée de l’unité. Cette illusion d’unité a duré trop longtemps. Cette unité de façade qui en fait cache de réelles divergences, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de points communs ; il y a des ennemis en commun : politiques, économiques et financiers. Pas de doutes là-dessus. Mais on ne veut pas nécessairement la même chose. Il y a des divergences de gauche et de droite. Un ultra libéralisme de droite et de gauche. Il y a des divergences sur d’autres sujets progressistes aussi.

Mais les gens prennent conscience qu’on peut travailler ensemble de façon pratique, tout en se démarquant afin d’amener des projets crédibles et ne pas être dans la demi-mesure. Ne pas chercher à arrondir les angles pour garder cette photo de famille qui fonctionne. Parce que ça ne convainc personne. Je pense que c’est bien, il y a une sorte de recomposition politique qui est en train d’avoir lieu avec pas mal de maturité. Ce qui est important, car ce n’est pas non plus facile de se dire qu’on va créer des alliances au sein de cette grande famille qu’est l’opposition sans pour autant tourner le dos aux personnes qui ne sont pas nécessairement sur la même longueur d’onde. Je pense qu’il y a ce travail qui se fait.

En même temps, il y a un travail qui est une prise de conscience de l’échec, au niveau de l’organisation. Donc tout le monde est focalisé sur comment s’organiser. Mais comment s’organiser alors que le moment n’y est plus ? C’est compliqué. Et voilà c’est tout ce glissement qui s’est passé au Liban pendant des années : quand la crise a lieu, le moment est là, les gens sont dans la rue, les gens sont mobilisés et il n’y a pas de structures, donc l’opportunité n’est pas complètement saisie et rebelote.

Mais aujourd’hui c’est très compliqué de refaire de la politique comme avant, il y a une réelle prise de conscience que la politique doit être grassroots, doit être ancrée dans des structures partisanes qui permettent d’intégrer différents intérêts. Mais la question est : est-ce qu’on aura encore le temps, est-ce que ça sera encore possible une fois ? C’est très pessimiste, mais je ne vais pas juste raconter des choses toutes roses (rire).

C’est parlant ce que tu décris comme une peur de “l’occasion ratée” en l’absence d’organisation. Je pense que cette question ne se pose pas qu’au Liban, mais dans beaucoup de pays qui ont connu des révoltes ces dernières années ?
Après c’est peut être un sentiment un peu égoïste car c’est plutôt “est ce que notre génération d’activistes peut avoir une seconde chance ?” Parce que bien sûr que l’histoire va nous donner plein de secondes chances. (rire) On a juste peur de les rater.
Et du coup, qu’est ce que tu entends par structure ?
Alors pour moi, ça ne peut pas être juste une structure de partis, focalisée sur le discours. Le militantisme politique doit passer par des structures de solidarité, ça doit aussi passer par repenser aujourd’hui des modèles économiques solidaires, qui soient ancrés au niveau local. Pas juste pour essayer d’expérimenter au niveau idéologique. Mais c’est impossible aujourd’hui d’être un collectif politique en tournant le dos à une crise sociale et économique qui va s’empirer. Je dirais que c’est pour nous une occasion d’expérimenter cette forme de politique que nous avons à construire. Car j’ai le sentiment que jusqu’ici je n’ai pas tellement créé de liens de solidarité et je n’ai pas spécialement permis aux gens, qui n’ont pas spécialement le luxe (que l’on a en tant que classe moyenne) de vraiment se détacher matériellement du régime. Pas pour le remplacer par une autre forme de clientélisme à travers des formes de charité. On parle vraiment de nouvelles alternatives économiques au marché et au clientélisme en vigueur au Liban. Et ça c’est un changement politique qui est peut être plus lent et moins perceptible au niveau impact, mais qui à moyen terme peut permettre un changement réel. C’est peut être un vœu pieux de le dire, mais le 4 août était sûrement un tournant. De fait, le 4 août, l’élan de solidarité populaire s’est senti totalement responsable à la place de l’État. Et les initiatives qui en ont découlé, bon il y a aussi des ONG et tout, mais en même temps d’autres formes de structures politiques se sont implantées. Des formes de politique qui passent bien par la pratique. On a aucune idée de si ces formes vont perdurer à cette vague d’austérité et de crise sociale profonde. Mais pour moi, c’est impossible de revenir à la façon dont on faisait la politique avant. Avec des structures de partis, avec un combat qui ne s’ancre que dans la politique institutionnelle, ce n’est plus possible, ça ne va plus mobiliser personne.
Et il y a des initiatives qui vont dans ce sens en ce moment ou pas ?
Il y a des coopératives économiques par exemple. Deux sortes : des initiatives de groupes, des banques coopératives, des échanges de service, ancrés dans le mouvement politique de façon très affichée. Et d’autres qui ne sont pas “officiellement” politiques, mais qui reconnaissent que la démarche l’est.

Et puis évidemment depuis la révolution, tout le travail décentralisé est en train d’augmenter. On n’est plus dans une logique où tout se passe à Beyrouth. Le travail localisé en région est en train de s’intensifier.

Et enfin, il y a des tentatives de coalitions regroupant des groupes féministes, étudiants, artistiques qui cherchent à émerger pour produire un nouveau discours tout en aspirant à être des organisations beaucoup plus grassroots.

Dans la situation actuelle est ce qu’il y a une même lecture de ce qu’il se passe ? Quels sont les points de divergence et de désaccord ?
Ils ne portent pas tant sur la lecture et l’analyse que sur les propositions pour en sortir. Certains ont une approche plutôt pragmatique qui consiste à faire alliance avec une partie du régime, les soft liners de régime pour faire obstruction au Hezbollah et aux banques. Il y a ces schémas qui ont toujours eu lieu. Mais même ça, c’est de plus en plus difficile à se vendre. Tout est tellement verrouillé politiquement… il y a une telle mainmise de l’establishment sur le pouvoir. Et aussi une telle concordance entre les différents bords de cet establishment. Une telle entente entre eux.

Et puis il y a une autre lecture qui est plus géopolitique : celle qui veut attendre le résultat des élections américaines. Qui veut attendre de voir si les sanctions des États-Unis contre l’Iran vont continuer et du coup quelles vont être les évolutions pour le Hezbollah (financé principalement par le régime iranien) et quelles évolutions vis-à-vis de la paix avec Israël. Il y a des gens qui pensent que le jeu ne se joue plus au Liban depuis très longtemps.

C’est une optique qui ne me convient pas. Bien sûr, on n’est pas isolés de ce qu’il se passe. Bien sûr ces facteurs vont jouer, mais ça ne change rien à la façon dont on va construire notre propre résistance, notre propre alternative. Je ne vais pas travailler au rythme de l’élection américaine.

Et tu as mentionné la question des élections, comment elle se pose d’après toi ?
Déjà on n’a aucune idée de si elles auront lieu et si oui, selon quelle règle électorale. Moi je pense qu’elles n’auront pas lieu. Mais je ne suis pas anti-élection primaire, je pense que c’est un des champs de bataille. Mais sans illusion, sans penser que le régime peut être détruit selon une approche institutionnelle et électorale. Parce que toute la réalité économique de ce régime, ce n’est pas quelque chose au sein des institutions, c’est quelque chose à l’extérieur des institutions. Il [le régime] utilise les institutions, mais pour moi, c’est réducteur de dire que le changement peut se passer à travers cette voie, qui n’est que semi-démocratique d’ailleurs, car nous ne sommes même pas dans un cadre qu’on peut qualifier de démocratique. En même temps c’est une plateforme, ce n’est pas une plateforme qu’on ne doit pas bouder, mais c’est pas non plus une plateforme qui doit nous obséder.
Même si j’imagine que ce n’est pas la priorité pour vous, comment vous voyez ce qu’il se passe avec le Chili, la victoire de la constituante ? (renvoi à l’autre article avec Vitrina)
Écoute, ça me rappelle une conversation que j’ai eue avec une camarade et journaliste égyptienne qui disait qu’après que la contre-révolution en Égypte soit gagnée, elles se sont toutes tournées vers l’extérieur. Avant, elles étaient totalement absorbées par l’Égypte. Je sens que la même chose commence ici. On n’a pas nécessairement le luxe de pouvoir contempler juste ce qu’il se passe à l’extérieur, car la réalité que l’on vit est absolument écrasante ici. Mais c’est évident que pour nous, s’inspirer et voir ailleurs, tout comme sentir que l’on fait partie d’un plus grand combat, c’est important. Même si c’est peut être plus romantique qu’autre chose aujourd’hui, car les liens de solidarité internationale doivent être fortifiés si on veut parler d’un mouvement mondial. Mais bon, c’est inspirant et il faut se stimuler politiquement et intellectuellement et se rappeler que c’est quelque chose auquel on doit penser. Et c’est aussi… C’est compliqué de le dire ainsi, mais c’est aussi une victoire pour nous. On le vit aussi comme une victoire. Même si ce n’est pas notre réalité, que ce n’est pas notre vécu, on ne peut pas s’empêcher de se réjouir, de sentir que voilà… c’est un petit peu le monde qui va dans notre sens. Pour une fois.
Au Liban, vue la volonté de faire tomber le système confessionnel, est-ce que le changement de constitution était l’un des mots d’ordre de la révolution ?
Oui bien sûr, des gens ont parlé d’une troisième république, de former une assemblée constituante. C’est quelque chose de constamment mentionné. Quand on parle de chute du régime, il y a plein de gens pour qui ça passe par des formes institutionnelles et tout ça. Pour moi évidemment c’est une composante, mais faire une réforme constitutionnelle tout en gardant la même structure économique et les mêmes liens de pouvoir… ça, c’est un danger. Mais ce n’est pas quelque chose non plus que je dénigre, je pense que c’est essentiel aussi de se dire qu’une grande partie de ce que l’on vit se traduit par la constitution et par ses amendements, donc c’est important aussi de réfléchir à ce niveau là. Mais je ne dirais pas que c’est comme au Chili. C’est une des revendications centrales là bas alors qu’ici, ça a pu compter à un moment, mais ce n’est pas tant comme ça que les gens voient le changement. Ce qui est compréhensible, car cette constitution est d’abord bafouée par le Régime lui-même. Les violations de la constitution, c’est ce que le régime fait le plus… alors que c’est une constitution qui n’est pas top non plus…

Entretien réalisé le 28 octobre par Lucas Amilcar dont les recherches indépendantes, essayent d’interroger et de faire vivre, la question des circulations révolutionnaires transnationales.

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Source: Lundi.am