Alain Bihr revient dans cet entretien sur sa somme – en 3 tomes – intitulé Le Premier Âge du capitalisme (1415-1763), à propos desquels nous avons publié trois recensions de Guillaume Fondu :

L’expansion européenne, premier âge du capitalisme

Le rôle de l’État dans la genèse du capitalisme en Europe

 Comment le monde est devenu capitaliste

Ton livre, Le premier âge du capitalisme, est impressionnant. Le premier tome, qui décrit l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe occidentale, traite de façon détaillée, non seulement des agissements européens mais ceux des sociétés qui sont confrontées à ces incursions. Le second, encore plus impressionnant à mon avis, passe en revue toutes les transformations des principaux États européens dans la période traitée : économie, sciences et techniques, structures sociales, mœurs…On ne peut qu’être admiratif devant le travail accompli. Peux-tu préciser ton projet et le choix de la période traitée ?

Cet ouvrage s’inscrit dans le projet de revisiter l’histoire du capitalisme, de sa formation à nos jours, en l’inscrivant dans une perspective d’histoire totale, n’excluant aucun niveau ou dimension de la réalité sociale, en l’adossant à une conceptualité marxiste. Dans un livre antérieur, la Préhistoire du capital (Éditions Page 2, 2006), j’ai cherché à comprendre pourquoi ce n’est que dans le cadre du féodalisme européen, en même temps que contre ce cadre, qu’ont pu émerger les prémices des rapports capitalistes de production, préalable indispensable à la formation du mode de production capitaliste. Le présent livre, qui s’inscrit dans la suite du précédent, cherche à montrer comment, à la faveur de la première vague de l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe occidentale, qui se déploie entre le XVe et le XVIIIe siècle, ces prémices sont parvenues à se développer. Autrement dit, comment les rapports capitalistes de production ont parachevé leur formation pour créer les conditions de ce qu’on nommera classiquement la « révolution industrielle », tout en commençant à bouleverser, de manière plus ou moins radicale, tout l’édifice social, politique, culturel… hérité du féodalisme européen. Raison pour laquelle je dénomme toute cette période le protocapitalisme mercantile.

Marx, dans Misère de la philosophie, insistait sur le caractère historique des catégories économiques, contrairement à la théorie économique bourgeoise qui, pour l’essentiel, les naturalise. Mais dans le même texte il franchit en quelque sorte un pas supplémentaire avec ces phrases maintes fois citées : « En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitalisme industriel. » Ta démarche semble se distancier largement de ces phrases, tout au moins de la façon dont elles sont traditionnellement comprises. 

Oui et non. Pour répondre simplement, je dirai que je suis globalement d’accord avec la première des deux phrases précédentes, mais que la seconde me paraît une formule à l’emporte-pièce, dont use quelquefois Marx pour synthétiser sa pensée au prix d’une certaine réduction de celle-ci, qu’on ne peut de ce fait reprendre que cum grano salis, comme il le dit lui-même par ailleurs. Ma perspective dans le présent tome illustre parfaitement la première de ces deux affirmations. J’y montre comment, sous l’impulsion de la formation de nouveaux rapports sociaux de production (les rapports capitalistes de production), c’est en effet tout l’édifice (tous les autres rapports sociaux) qui se trouvent bouleversés : transformation de la division et hiérarchisation de la société en ordres en une division et hiérarchisation en classes et fractions de classe ; transformation de la monarchie féodale en monarchie absolue, impliquant une recentralisation du pouvoir politique (mettant fin à l’émiettement féodal) et la formation tendancielle d’une nouvelle forme d’État préfigurant le pouvoir public impersonnel de l’État proprement capitaliste ; émergence d’un système d’États européens fondés sur le triple principe de reconnaissance réciproque des souverainetés, d’équilibre des puissances et de prédominance hégémonique ; substitution tendancielle de rapports impersonnels de dépendance (médiatisés par le marché, les contrats, les réglementations juridico-administratives, etc.) aux rapports personnels de dépendance (de type familial, clanique, féodal, etc.) ; formation dans ce cadre d’un nouveau type d’individualité, que je dénomme l’individualité assujettie ; émergence de différentes figures de la rationalité pratique en lieu et place de l’autorité de la foi ; etc. Mais, quand il s’agit d’expliquer quel est le moteur fondamental de tout ce bouleversement, qui n’est autre que le processus de formation du mode de production capitaliste dans tous ses niveaux et dimensions, je ne postule pas une accumulation préalable de forces productives mais une dynamique d’expansion des rapports capitalistes de production qui est largement autonome (quoique adossée à l’expansion commerciale et coloniale précitée) ; et c’est plutôt elle qui ouvre la voie au développement des forces productives, comme c’était d’ailleurs déjà le cas au cours du Moyen-Âge européen. C’est en ce sens que je soutiens que l’accent mis souvent sur la « révolution industrielle » tombe dans le travers de mettre l’accent sur les aspects technologiques en considérant comme secondaires les aspects économiques, sociaux, politiques et culturels des transformations alors en cours.

Autre citation classique de Marx, tirée du Manifeste : « La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. » Là aussi, tu montres, je crois, que c’est un peu plus compliqué en insistant sur le fait que l’expansion commerciale et coloniale, largement menée sous l’impulsion d’États (le Portugal et l’Espagne suivis par les Provinces-Unies des Pays-Bas, l’Angleterre et la France), a été une condition préalable nécessaire à la transition de l’Europe vers le capitalisme et que cette expansion a jeté (au moins partiellement) les bases de marchés mondiaux. Pourrais-tu décrire ce processus ?

L’hypothèse directrice qui m’a guidé dans ma relecture de l’histoire du capitalisme, c’est que ce qu’on nomme aujourd’hui vaguement et en partie confusément « mondialisation » n’est pas le point d’arrivée mais le point de départ du capitalisme. Plus exactement, c’est un point de départ que le capitalisme n’a cessé d’étendre et d’approfondir au cours de son histoire. En un mot, l’histoire du capitalisme se confond avec son devenir-monde. L’acte inaugural de ce dernier est précisément la première vague d’expansion commerciale et coloniale dans laquelle se lancent, en ordre dispersée, les différentes formations sociales auxquelles l’Europe médiévale avait donné naissance et à la faveur de laquelle, moyennant une constance redistribution conflictuelle des cartes entre elles, les rapports capitalistes de production se sont parachevés, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Cet acte inaugural est celui qui donne naissance au marché mondial en interconnectant commercialement l’ensemble des terres émergées de la planète, en commençant à dessiner entre elles des divisions spatiales du travail synonyme d’inégalités de développement et d’échange inégal (hiérarchisant centre, semi-périphéries et périphéries), cadre et enjeu d’affrontements qui vont prendre progressivement une dimension elle-même planétaire : pendant la dernière phase de la guerre de Sept Ans (1756-1763), sur laquelle je clos la période protocapitaliste, la Navy (la marine de guerre britannique) intervient pour s’emparer aussi bien de La Havane que de Manille. Certes, la période suivante de l’histoire du capitalisme qu’inaugure la « révolution industrielle », portera le marché mondial à un


Article publié le 11 Juil 2020 sur Contretemps.eu