Par Vincent Croguennec {JPEG}

Du pas de leur porte, les voisins se cherchent du regard, interloqués, presque tétanisés. Tout proche, un hélicoptère militaire kaki surplombe, en vol stationnaire, les tuiles du toit de l’école. Pendant ces quelques secondes qui semblent durer des heures, le ronflement sourd des palettes et du rotor envahit le village. Un bruit tellement brutal qu’il ne viendrait à personne l’idée de sortir dans la rue. Puis soudain, sans que l’on comprenne pourquoi, l’engin de l’armée se précipite vers le flanc boisé d’une montagne baptisée le « Pain de sucre » pour sa forme rectangulaire. Il y reste vingt minutes, tel un frelon devant une ruche, alternant immobilité et accélérations soudaines, avant de disparaître vers l’ouest… jusqu’au lendemain. Le surlendemain, il reviendra encore. Le jour suivant aussi. Etc.

Si la scène évoque un imaginaire de guerre lointaine, nous sommes bien dans l’Hexagone, plus précisément à Izaut-de-l’Hôtel, un petit bourg médiéval du Piémont pyrénéen. Dans ce très rural sud du département de la Haute-Garonne, complètement laissé-pour-compte par la prospère métropole toulousaine, certaines communes affichent un taux de pauvreté largement supérieur à la moyenne nationale. À l’évidence, pendant la crise sanitaire du Covid-19, l’État est revenu en force à Izaut-de-l’Hôtel. Malheureusement, ce n’était pas l’État-providence, mais bien l’État policier et sa violence symbolique.

Il faut préciser que, sans que l’on sache pourquoi, le village était un cluster, c’est-à-dire un foyer de contamination du coronavirus. Sur 300 habitants, une vingtaine d’Izautois ont été diagnostiqués positifs – et encore, en l’absence de tests suffisants, tout le monde n’a pas été dépisté. Au centre hospitalier de Saint-Gaudens, la sous-préfecture du coin, les quelques patients sous respirateur étaient presque tous d’Izaut (deux personnes âgées ont hélas succombé à la maladie). De quoi alimenter la paranoïa des communes voisines, déjà bien nourrie par BFM-TV et le comptage quotidien du nombre de décès de Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé. De quoi, surtout, justifier un état d’urgence sanitaire du type « Nous sommes en guerre ! »

Traquer le « petit libertaire »

Si un hélicoptère militaire faisait du vol stationnaire quasi quotidiennement en journée, des opérations se sont aussi déroulées en pleine nuit, comme le 23 avril sur les pentes du col de Larrieu : « L’engin était tout proche. On ressentait le souffle des hélices, sans pourtant le distinguer avec l’obscurité, raconte Jordi, un bûcheron quadragénaire. C’était très oppressant, les enfants se sont réveillés. Nous l’avons tous vécu comme une agression. »

À Izaut, des SUV de la gendarmerie nationale sillonnaient les rues devenues désertes, mais aussi les petits chemins caillouteux. Un jour de la fin avril, une cinquantaine de gendarmes marchaient furtivement dans les massifs calcaires environnants – « une grande course d’orientation prévue de longue date », nous a-t-on expliqué.

Parmi les malchanceux qui ont ramassé une amende de 135 € à Izaut, il y a Thomas, intérimaire dans le bâtiment (et donc sans revenu à cause du confinement). C’est en allant chercher des affaires dans sa voiture, à trois mètres de sa porte d’entrée, qu’il a été surpris par les gendarmes sans sa fameuse « attestation écrite ». Ubuesque. De fait, les Pyrénées débordent de ces récits de répression subjective, infantilisante et improbable – sans pour autant atteindre l’intensité des violences policières qu’ont subies les quartiers populaires urbains.

Ici comme ailleurs, un gouffre s’est rapidement creusé entre « l’esprit de la loi » – à savoir limiter les contaminations du Covid-19 – et l’application concrète de ladite loi par les forces de l’ordre. Pour preuve, la traque des « chercheurs de morilles » comme on l’a surnommée en Ariège. Sur toute la chaîne pyrénéenne, des dizaines de gendarmes à pied, en quad ou en VTT ont patrouillé sur les sentiers à la recherche de ces mycologues « irresponsables ». Pour justifier ce dispositif, les autorités ont argué qu’il s’agissait d’éviter que les accidents en montagne ne saturent les urgences hospitalières. Dans les faits, l’épidémie n’ayant que faiblement touché le Sud-Ouest, les centres hospitaliers étaient en sous-régime (moins d’accidents de travail ou sur la voie publique, moins de blessés des sports de contacts comme le rugby, moins d’amochés des rixes de fin de soirée éméchée…).

Résultat, au motif de l’injonction générale à « rester chez soi » non atténuée par la prise en compte en compte de critères sanitaires locaux, un bon nombre de libertés fondamentales ont été inutilement pulvérisées.

Pas de quoi émouvoir les gazettes locales : fidèles servantes de l’ordre établi, les « pravdas » de la région se sont émerveillées de l’usage des drones et ont défendu mordicus la pertinence des protocoles de surveillance. Le 15 mai, juste après le déconfinement, le quotidien Sud-Ouest ironisait même sur l’arrestation d’un « parfait petit libertaire » qui sur Facebook « avait pris coutume de raconter jour après jour ses courses en montagne avec le lyrisme d’un militant anarchiste révolutionnaire ».

En parallèle, des délateurs se sont soudain réveillés, notamment celui que l’on surnomme ici le Marquis, un ancien légionnaire grincheux très fier d’avoir pu dénoncer « les poètes ».

Un laboratoire policier du coronavirus

Situées aux confins des territoires administrés, les Pyrénées ont longtemps constitué des espaces de liberté et de résistance, comme ce fut le cas sous l’occupation nazie. Cette fois-ci, « Izaut a fait office de laboratoire, une manière pour nos dirigeants de tester à la fois la docilité de la population et l’obéissance des forces de l’ordre », analyse Jordi, le bûcheron. Selon les autorités, les hélicoptères qui ont survolé le village étaient munis d’une caméra thermique, enregistrant les différents rayonnements infrarouges émis par les corps. Afin de débusquer à tout prix les cueilleurs de champignons ? « Il s’agissait surtout de s’entraîner, pondère un gendarme. On n’envoie pas le GIGN si l’on repère une personne seule à plus d’un kilomètre de chez elle. »

Il n’empêche : le confinement a été l’occasion d’une militarisation supplémentaire du maintien de l’ordre, déjà bien décrite dans les quartiers populaires et lors des grandes mobilisations sociales. Il a légitimé des mesures de contrôles incluant les autorisations de déplacement et les barrages policiers, mais aussi le quadrillage du territoire montagnard et des opérations de grande ampleur en pleine nature.

Au Pays basque, au moment où ces lignes sont écrites (fin mai), la frontière entre l’Espagne et la France est toujours fermée. Dessinée en 1659 par Louis XIV et son cousin Philippe IV d’Espagne, elle n’est bien souvent qu’un trait absurde, qui ne suit aucun relief logique ou divise des bassins de vie comme la vallée de la Bidassoa et le pays de Quint, isolant aussi le village de Zugarramurdi, côté espagnol. De fait, des dizaines de couples ou de proches parents restent encore séparés, parfois à quelques centaines de mètres de distance. En pleine montagne, la frontière reste férocement gardée par l’armée espagnole, comme à l’époque du franquisme. « C’est complètement absurde. Avec les troupeaux nous sommes obligés de faire un détour d’une heure pour rejoindre l’estive depuis notre cabane, témoigne Laurence, une bergère fromagère du pays de Quint. Quel est le lien avec le Covid-19 ? »

Trois siècles et demi après le traité des Pyrénées, l’état d’urgence sanitaire semble s’inscrire dans une même logique d’assujettissement des individus à l’ordre d’un lointain État, au mépris des réalités locales et des liens sociaux.

Jean-Sébastien Mora

Article publié le 12 Juil 2020 sur Cqfd-journal.org