En élisant Narendra Modi il y a quatre ans, la « plus grande démocratie du monde » a non seulement fait un virage vers une droite populiste, nationaliste et raciste, mais elle a encore condamné ses espaces naturels à devenir la proie d’un libéralisme des plus décomplexés et des plus brutaux. Sur tout son territoire, l’Inde abrite des populations tribales souvent intimement liées à des milieux fragiles et menacés. Sanjiv Valsan, journaliste basé à Mumbai (Bombay) décrit une lutte en cours, dont il est à la fois témoin et acteur.

À Mumbai, l’une des villes les plus densément peuplées du monde, se dissimule la dernière forêt naturelle urbaine de la planète, le Sanjay Gandhi National Park. La très controversée section sud, Aarey Forest, fait six fois la taille de Central Park à New York, et abrite un demi-million d’arbres, une faune et une flore endémiques et rares, et la population de léopards la plus dense du monde.

Mais Aarey abrite aussi l’univers parallèle moins connu des Warlis, Konkanas, et Malhar Kolhis, ces tribus animistes indigènes à Mumbai. [1] Protectrices de la forêt depuis des siècles, elles vivent en harmonie avec le léopard qu’elles vénèrent sous le nom de Waghoba. Les scientifiques, qui ont fait de ce milieu le sujet de nombreuses études primées, continuent de s’étonner de la façon exemplaire dont ces tribus sont parvenues à coexister sans conflictualité avec la faune sauvage, et au beau milieu d’une métropole. Si les Warlis en particulier, sont mondialement connus sur le marché de l’art pour la beauté de leur peinture aux motifs naturels [2], on sait moins que ces peuples ont toujours vécu sur les terres où Mumbai fut construite.

Du rififi au paradis

Ce sont quelque 10 000 âmes, réparties sur 27 hameaux qui vivent dans cette forêt. Mumbai, avec plus de 20 millions d’habitants est l’une des villes les plus densément peuplées. Mais elle est également la ville avec la population indigène la plus dense, véritable sous-culture urbaine, autonome pour sa production alimentaire, et vivant harmonieusement dans une oasis secrète de verdure qui régule la pollution de la métropole. Étonnant en effet.

Seulement, il y a du rififi au paradis. L’entente cordiale entre le secteur du bâtiment et les politiciens a bien l’intention d’abattre la dernière des forêts urbaines et d’effacer l’existence même de ses habitants indigènes. Aarey Forest constitue une manne immobilière de premier choix au sein même de la métropole. Il n’est donc pas surprenant que les requins du secteur aient depuis longtemps les yeux rivés sur cet ultime lopin de terre libre de béton, ni qu’ils l’aient déjà percé de plusieurs routes, avec la bénédiction des politicards. Slumlords [3] et politiciens ont poussé à la prolifération de bidonvilles illégaux dans la forêt, dont les habitants pauvres issus de l’immigration interne indienne forment des «  réservoirs à votants  », et qui surpassent largement en nombre les tribaux. À 10 000 contre 20 millions, les paysans indigènes ne font effectivement pas le poids dans le jeu démocratique, que ce soit au niveau local, au niveau de l’État du Maharashtra [4], ou au niveau fédéral.

La construction d’une ligne de train à grande vitesse Mumbai-Ahmedabad de 348 kilomètres qui empiétera également sur le Sanjay Gandhi National Park et impliquera de détourner officiellement 3 000 hectares de la réserve naturelle de Flamingo Wildlife Sanctuary, et 97 000 hectares de terres protégées.

Le très droitier BJP [5], mené par le Premier ministre Narendra Modi, est aux commandes localement et nationalement, avec la haute main sur les offices des forêts. Une première dans le paysage politique indien  : il est allé jusqu’à nier l’existence d’une forêt à Aarey, en dépit du nombre de documentaires tournés sous ses frondaisons, et qualifiant les tribaux «  d’occupants illégaux  » dans divers rapports, au même titre que les habitants des bidonvilles (installés par ces mêmes politiciens). L’objectif est d’exproprier les indigènes de leurs terres ancestrales, au nom du «  développement  » et de divers «  projets  », notamment en les coupant de tout accès à l’électricité et aux soins médicaux.

Le BJP est arrivé au pouvoir en 2014 en promettant changement et développement. Et si, après cinq ans de mandat, l’économie est dans un état globalement catastrophique, c’est encore pire pour l’environnement, en raison notamment d’une politique de construction d’infrastructures pharaoniques, tributaires d’un lourd endettement extérieur. La construction des 33 kilomètres de ligne souterraine du nouveau «  Mumbai Metro 3  » est caractéristique de ces projets «  de développement  ». Celui-ci implique l’abattage de 6 000 arbres, dont 4 000 à Aarey, qui dégagerait une immense surface de 33 hectares au seul usage d’un hangar de maintenance des véhicules. Et ce en dépit de l’avis du comité d’experts qui lui préférait des friches disponibles et sans arbres, ailleurs. Toutefois, le gouvernement insiste pour construire un parking dans sa dernière forêt ainsi que des stations de maintenance très polluantes, qui contamineront également la zone humide d’un delta de rivière. Le gouvernement a également fait démolir des habitations indigènes pour faire passer son métro, les qualifiant d’habitants de bidonville. Et tout ceci uniquement pour un parking  ?

Les bonnes affaires de Modi

La valeur à la revente de ces 33 hectares de hangars à véhicules dépassant les 300 milliards de roupies (environ 4 milliards d’euros), le gouvernement a converti ces terres en zone commerciale et s’est octroyé le droit de vendre les parcelles invendues. En effet, dans la loi indienne, des permis de construire non utilisés peuvent faire l’objet d’une revente ou d’un échange sur le marché en tant que transfert de droit de développement (TDR en anglais). Ces TDR peuvent s’échanger comme autant de biens immobiliers sur les marchés concernés, et être utilisés comme permis de construire par leur détenteur (un entrepreneur) dans un tout autre lieu. Il s’agit quasiment de la plus grande escroquerie immobilière de l’Inde postcoloniale, et c’est ainsi qu’au prétexte d’améliorer les transports publics, la corruption des politiciens entraîne, de fait, l’accroissement de la population, des migrations, de la circulation automobile et de la pollution. Elle conduit aussi à ce que nos richesses naturelles finissent entre les mains des lobbies.

En parallèle de l’affaire du métro, se trame un autre projet  : la réhabilitation d’un bidonville de 36 hectares. Ce projet consisterait à «  donner  » des maisons à des habitants de bidonvilles, mais en coupant les arbres et en déplaçant les indigènes de leurs terres. L’abattage de la forêt permet au gouvernement de faire coup double en montant les migrants pauvres contre les tribus indigènes et les écologistes, pendant que les lobbies du bâtiment tirent les ficelles et gagnent de l’argent. Une fois débarrassé des tribaux, on s’attaquera à la faune sauvage, puisque toute déforestation entraîne inévitablement une relation conflictuelle entre l’humain et l’animal : «  qui est le plus important, l’homme ou le léopard  ?  ».

Supprimer la végétation et la faune ouvre la voie à un développement immobilier toujours plus grand. Lorsque l’actuel gouvernement refuse à Aarey le nom de forêt, il n’exprime pas un constat, mais annonce une visée terrifiante pour l’avenir.

Reconnaître la forêt en tant que «  forêt  » revient à accorder des droits aux peuples indigènes au regard de la loi indienne. Tandis que des «  projets de développement  » dans une non-forêt facilitent le vol des terres des tribus. Celles qui ont été expropriées de leurs villages ancestraux dans le cadre de Metro 3 ont été frappées des termes «  occupants illégaux  » ou «  habitants de bidonvilles  » et jetées dans les appartements à pièce unique du projet de réhabilitation. La situation pour les Adivasi est bien pire qu’à l’époque coloniale.

Le silence est d’or…

Pendant ce temps, le gouvernement Modi supervise l’abattage depuis Delhi, s’assurant que les permis émanent bien du gouvernement central et faisant comme si la controverse au sujet d’Aarey Forest n’existait pas à quelque niveau que ce soit, étatique ou fédéral.

Modi garde le silence sur le sujet tout comme il l’avait gardé lorsque des extrémistes hindouistes avaient tué des personnes pour avoir mangé du bœuf. Parmi les projets favoris de Modi figure la construction d’une ligne de train à grande vitesse Mumbai-Ahmedabad [6] de 348 kilomètres qui empiétera également sur le Sanjay Gandhi National Park et impliquera de détourner officiellement 3 000 hectares de la réserve naturelle de Flamingo Wildlife Sanctuary, et 97 000 hectares de terres protégées. En tout, ce sont quelques 150 000 palétuviers de la mangrove qui seront détruits, qui à l’heure actuelle évitent que la mer n’inonde la ville…

Ce sont 10 000 âmes, réparties sur 27 hameaux qui vivent dans la forêt au cœur de Mumbai, menacées par les projets de développement du Premier Ministre Modi.

Durant les quatre dernières années du mandat de Modi, l’Inde a perdu 120 000 hectares de forêt, c’est-à-dire 36 % de plus qu’au cours du régime précédent qui s’était déjà rendu coupable de la destruction de 78 000 hectares.

La perte de couvert forestier a entraîné une augmentation de 100 à 250 % du taux de CO2 en 2017 selon l’ONG étasunienne World Resource Institute. L’Index de performance environnementale [7] publié par l’université de Yale range l’Inde parmi les tout derniers pays en matière de gestion environnementale (177 sur 180). Il y a cinq ans, l’Inde était au 155e rang. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Modi s’est gagné la réputation d’être d’une libéralité criminelle dans la manière dont il dispense des autorisations à des projets notoirement nuisibles à l’environnement, par exemple en levant des interdictions à la construction d’usines dans huit bassins industriels «  gravement pollués  ». En 2018, quinze des vingt villes les plus polluées du monde se trouvaient en Inde. Dans son nouveau manifeste  [8] publié à l’occasion des élections de 2019, le BJP n’envisage aucun répit pour l’environnement. Au chapitre «  bonne gouvernance  » la section concernant la gestion forestière et environnementale vante la «  célérité et l’efficacité  » du gouvernement pour accorder des autorisations (entendre dédouanement) environnementales.

Il est intéressant de noter que le projet Metro 3, autant que celui de LGV, sont financés par l’Agence japonaise de coopération (JICA). Cet organisme est le bras financier du gouvernement japonais, et ses règles internes en matière de financement de projet sont strictes quant aux risques liés à la déforestation ou au tort porté à des populations indigènes. La manière dont le gouvernement indien a contourné ces obstacles fut de prétendre que ni forêts, ni faunes, ni populations n’auraient à souffrir du projet Metro 3. Un mensonge manifeste, mais c’est ainsi qu’opère ce gouvernement.

L’an passé, plus de 60 000 citoyens indiens ont manifesté leur opposition à l’abattage de Aarey Forest, mais le pouvoir en place l’a tout simplement ignoré. Pendant ce temps la campagne pour sauver la dernière forêt urbaine du monde et ses Adivasis continue.

Sanjiv Valsan

  • Journaliste et photographe indépendant, chercheur et militant écologiste. Il travaille notamment sur le sujet des populations tribales de Mumbai et d’ailleurs.

Article publié le 10 Juin 2019 sur Alternativelibertaire.org