PDF - 237.3 ko

Une catastrophe pas si surprenante

Au vue de l’instabilitĂ© rĂ©gionale, aprĂšs les deux explosions, on a d’abord pensĂ© Ă  une attaque terroriste ou une attaque d’IsraĂ«l ou mĂȘme des USA qui voudraient atteindre l’Iran Ă  travers le Liban. Mais, non, ce n’est qu’une Ă©niĂšme consĂ©quence catastrophique de la gestion calamiteuse du pays du fait des manquements et de la corruption des hommes politiques, des hauts fonctionnaires et de l’élite capitaliste. Trop occupĂ©s Ă  saccager le pays et s’enrichir personnellement, ils ont plongĂ© le peuple dans la misĂšre et se sont montrĂ©s incapables d’assurer les besoins fondamentaux de la population et des millions de rĂ©fugiĂ©s vivants au Liban.

Aujourd’hui, on apprend que depuis 6 ans, plus de 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium sont stockĂ©es sans mesure de protections particuliĂšres dans un hangar du port de Beyrouth, dans une zone trĂšs densĂ©ment peuplĂ©e. Comment une telle situation a pu se prolonger aussi longtemps ? Les libanais ne sont pas surpris, c’est ainsi que sont traitĂ©es toutes les affaires courantes du pays.

Mais cette fois c’en est trop !

Avec environ 200 morts, 7000 blessĂ©s et surtout 300 milles personnes sans logement, la rage des libanais s’est Ă  nouveau exprimĂ©e dans des manifestations Ă©meutiĂšres.

En effet, le limogeage de quelques fonctionnaires de la douane pointĂ©s comme responsables n’a pas comblĂ© la soif de justice des libanais ni suffit Ă  calmer leur exaspĂ©ration concernant ce rĂ©gime complĂštement pourri.

Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue le samedi 8 aoĂ»t surnommĂ© trĂšs vite le « samedi de la rage Â» tant les affrontements ont Ă©tĂ© violents.

La dĂ©termination de ceux qui se mobilisent est particuliĂšrement forte, surtout dans ce contexte oĂč l’état d’urgence a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© et la sĂ©curitĂ© de la capitale confiĂ©e Ă  l’armĂ©e.

La journĂ©e a commencĂ© avec l’érection de barricades place des martyrs, oĂč sous des slogans hostiles Ă  l’ensemble des partis au pouvoir, tels que « vous Ă©tiez corrompus, vous ĂȘtes devenus des assassins Â», des reprĂ©sentations en carton et taille rĂ©elle des diffĂ©rents dirigeants politiques ont Ă©tĂ© pendus.

Les manifestants ont ensuite assailli le ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres, dĂ©truisant les portraits du prĂ©sident en hurlant « Vas-t-en, vas-t-en ! Â» « DĂ©missions ! DĂ©missions ! Â». DĂ©clarĂ© « quartier gĂ©nĂ©ral de la rĂ©volution Â», il restera occupĂ© jusque dans la soirĂ©e quand l’armĂ©e rĂ©ussira Ă  le faire Ă©vacuer.

Puis, ils se sont ruĂ©s vers les autres ministĂšres : l’économie, l’environnement et l’énergie, saccageant ce qu’ils pouvaient avant d’en ĂȘtre chassĂ©s. Des banques et surtout l’association des banques du Liban ont Ă©tĂ© assaillies et incendiĂ©es.

La foule dĂ©chaĂźnĂ©e, a alors tentĂ© d’accĂ©der au parlement, c’est lĂ  que les affrontements ont Ă©tĂ© les plus sanglants. La police et l’armĂ©e ont dĂ©fendu le bĂątiment avec violence et ont finalement rĂ©ussi tard dans la nuit Ă  disperser les Ă©meutiers et Ă  reprendre le contrĂŽle de la ville.

Le bilan des affrontements de ce samedi aura Ă©tĂ© trĂšs lourd : 1 policier tuĂ© et 730 blessĂ©s environ.

A la colùre s’ajoute la douleur

Les rĂ©voltĂ©s sont surtout des jeunes, dont l’objectif est clairement rĂ©volutionnaire : abattre le systĂšme. Ce sont les mĂȘmes jeunes qui ont participĂ© aux manifestations antigouvernementales de l’annĂ©e derniĂšre, leur juste colĂšre ayant Ă©tĂ© ravivĂ©e.

Les manifestations sont pensĂ©es et organisĂ©es en amont, l’assaut contre les divers ministĂšres avait, aux dires des manifestants, Ă©tĂ© prĂ©parĂ© depuis quelques jours. L’occupation du ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres visait aussi Ă  envoyer un signal aux autres pays.

Ces jeunes en colĂšre sont rejoints par des proches de victimes qui rĂ©clament justice avec des photos sous-titrĂ©es « mon gouvernement m’a tuĂ© Â» et par des personnes dont les appartements ont Ă©tĂ© dĂ©truits. C’est ainsi qu’hors affrontements, les manifestations sont plutĂŽt tristes et silencieuses ce qui contraste avec celles de l’automne 2019.

RĂ©ponse des gouvernants libanais

Les politiciens ont d’abord vainement essayĂ© de sauver la face et de conserver un peu de leur autoritĂ©. Mais trĂšs vite, l’inquiĂ©tude face Ă  la population en rĂ©volte a pris le dessus et les promesses ont dĂ©ferlĂ© : les responsables de l’explosion seront sĂ©vĂšrement punis, les habitations seront reconstruites aux frais du gouvernement, de nouvelles lois vont ĂȘtre votĂ©es, des Ă©lections anticipĂ©es vont ĂȘtre mises en place… Mais se refaire une rĂ©putation aprĂšs des annĂ©es de mensonges et corruption est vouĂ© Ă  l’échec. Cela fait bien longtemps que la population ne fait plus confiance Ă  ce gouvernement.

Las, en quelques jours les dĂ©missions s’enchaĂźnent chez les ministres : affaires Ă©trangĂšres, finances, justice, environnement, information, la dĂ©fense et enfin le premier ministre Hassan Diab.

Le choix d’un nouveau premier ministre a eu lieu extrĂȘmement rapidement… sĂ»rement Ă  cause des pressions des institutions financiĂšres internationales pour avoir un interlocuteur avec qui nĂ©gocier.

Il s’appelle Mustapha Adib, c’est l’ex ambassadeur du Liban en Allemagne. Sunnites, chiites, maronites tous ont soutenu l’élection de ce diplomate inconnu du grand public. En vĂ©ritĂ©, Adib a toujours eu un pied dans l’establishment politique, c’était par exemple le conseiller de l’ancien premier ministre (et multi-milliardaire) Najib Mikati.

PremiĂšre visite : Macron le sauveur

DĂšs le lendemain de l’explosion Macron a accouru au Liban. A-t-il profitĂ© d’un peuple encore sous le choc, pour ĂȘtre bien accueilli et oublier un peu les gilets jaunes ? Il a visitĂ© seul les restes du port de Beyrouth, alors que les rĂšgles diplomatiques auraient du le voir accompagnĂ© de son homologue ou du premier ministre libanais. On peut interprĂ©ter cela comme une volontĂ© d’affirmer sa puissance (coloniale) ou de dĂ©savouer la classe politique libanaise actuelle, mais le plus vraisemblable est qu’il ait Ă©tĂ© avisĂ© que les ministres libanais qui avaient tentĂ© de venir sur les lieux de l’explosion ont tous Ă©tĂ© chassĂ©s par la population !

Des aides financiÚres en échange de réformes

Macron est coprĂ©sident avec l’ONU, le 9 aoĂ»t, de la « Video-ConfĂ©rence internationale de soutien et d’appui Ă  Beyrouth et au peuple libanais Â». Le prĂ©sident libanais Aoun y prendra la parole en troisiĂšme… On n’est pas loin de la rĂ©-instauration d’un certain… protectorat ! 28 pays ainsi que des institutions comme la Ligue Arabe, le FMI et la Banque Mondiale ont participĂ© Ă  cette rĂ©union. Il y a Ă©tĂ© annoncĂ© une aide de 250 millions d’euros pour le Liban. Cette aide d’urgence internationale est sans condition mais quand mĂȘme subordonnĂ©e Ă  la mise en place « des rĂ©formes politiques et Ă©conomiques demandĂ©es par le peuple libanais Â». C’est comme les aides de l’UE pour la crise de la Covid, des aides sans conditions mais soumises Ă  la mise en place de rĂ©formes… Dans le cas du Liban, on a mĂȘme l’audace de prĂ©ciser « demandĂ©es par le peuple Â».

De toute façon, le Liban qui n’a plus de rĂ©serves alimentaires, qui a des problĂšmes en approvisionnement en eau et Ă©lectricitĂ© et maintenant 300 milles nouveaux sans abris et une capitale Ă  reconstruire est de moins en moins en mesure de peser dans les nĂ©gociations. Le prĂȘt du FMI lui est indispensable.

DeuxiĂšme visite : Macron dicte sa loi !

La deuxiĂšme visite du prĂ©sident français, le 31 aoĂ»t, Ă©tait prĂ©vue de longue date afin de cĂ©lĂ©brer le centenaire de la crĂ©ation du « Grand Liban Â», crĂ©ation ayant eu lieu sous mandat français.

C’est surprenant car pour le Liban, la fĂȘte nationale correspond Ă  son indĂ©pendance de la France le 22 novembre 1943. Le 1er septembre 1920 quant Ă  lui reste le souvenir de la pĂ©riode coloniale française. Mais la situation est tellement catastrophique au Liban que beaucoup de libanais disent regretter cette pĂ©riode… pĂ©riode qu’ils n’ont pas connue… regrets trĂšs relatifs donc !

Quoi qu’il en soit, Macron n’est pas venu juste pour Ă©couter Fayrouz chanter et pour planter un cĂšdre, non il en a profitĂ© pour s’entretenir avec chacun des partis politiques libanais, qui ont tous jouĂ© le jeu, Hezbollah compris. A tous il a posĂ© un ultimatum : ou bien ils rĂ©cupĂšrent la confiance du peuple ou ils doivent partir. C’est particuliĂšrement ironique quand on sait que Macron dans son propre pays est trĂšs loin d’avoir la confiance de son peuple mais n’a pas l’air de vouloir partir !

Macron est venu faire « un point d’étape Â» concernant les aides humanitaires certes, mais surtout fixer lui-mĂȘme le calendrier politique pour les libanais. Il a demandĂ© des « engagements crĂ©dibles Â» de la part des dirigeants libanais, promettant des « consĂ©quences Â» si ceux-ci n’étaient pas tenus. Il a annoncĂ© que dans 15 jours il y aura un nouveau gouvernement au Liban, et des Ă©lections lĂ©gislatives dans 6 Ă  12 mois… est-on revenu 100 ans en arriĂšre pour oser une telle ingĂ©rence ?

Il a prĂ©vu sa prochaine visite de contrĂŽle en dĂ©cembre… mais dĂšs le 18 septembre, le dĂ©lai des 2 semaines pour la crĂ©ation du nouveau gouvernement Ă©tant dĂ©passĂ© de 3 jours, Macron a tĂ©lĂ©phonĂ© au prĂ©sident Michel Aoun pour insister. Le premier ministre Mustafa Adib a beau multiplier les rencontres avec les diffĂ©rents partis, pour le moment rien ne semble se concrĂ©tiser. Il semblerait que la difficultĂ© principale rĂ©side dans le fait que toutes les factions veulent contrĂŽler le ministĂšre clef des finances qui aura Ă  gĂ©rer les aides Ă©conomiques promises par le FMI.

MĂȘme si les manifestations sont maintenant plus marginales, dĂšs mardi 1er septembre au soir, quelques libanais sont ressortis dans la rue. Ils ne sont pas dupes et contestent la nomination de Adib vu comme un premier ministre fantoche : non seulement il incarne les anciens partis politiques mais en plus il renvoie au colonialisme français. Dans ces manifestations on peut entendre le gouvernement ĂȘtre surnommĂ© « gouvernement de la RĂ©sidence des Pins Â» du nom de la rĂ©sidence de l’ambassadeur français et ancien siĂšge des administrateurs du mandat coloniale.

Un projet global

Les visites de Macron au Liban ne peuvent pas ne pas ĂȘtre mises en lien avec ses prises de position dans le conflit qui oppose la GrĂšce Ă  la Turquie. Il a ainsi pris la dĂ©cision de « renforcer temporairement la prĂ©sence militaire française en MĂ©diterranĂ©e orientale en envoyant deux chasseurs Rafale et deux bĂątiments de la Marine nationale sur place.

La France Ă©tend ainsi sa prĂ©sence dans la rĂ©gion sur tous les fronts, le militaire venant s’ajouter au politique et Ă  l’économique. En effet, elle est dĂ©jĂ  prĂ©sente avec ses grandes entreprises au Liban. Pour ne citer qu’un exemple, l’exploration offshore du gaz et du pĂ©trole libanais est gĂ©rĂ© par un consortium dirigĂ© par Total (Eni et Novatek Ă©tant les deux autres participants).

Que pensent les autres puissances mondiales ?

Du coté des israéliens, rien de neuf, des raids aériens ont eu lieu dans le Sud du Liban ces derniÚres semaines et des drones continuent de survoler le Liban. Officiellement ces bombardements sont une réponse à des coups de feu tirés depuis le Liban contre Israël et visent des positions du Hezbollah.

Concernant les Etats-Unis, l’entrĂ©e du Liban dans le camp « occidental Â» via la France est un bon moyen de mettre Ă  mal l’axe chiite Syrie-Iran. Mais, si la France persiste Ă  dialoguer avec le Hezbollah et donc reconnaĂźtre son poids politique cela pourrait finir par les irriter. Pour les USA, nĂ©gocier avec le Hezbollah n’est pas envisageable : c’est un soutien de l’Iran et une menace pour IsraĂ«l. On peut lĂ©gitimement se demander qui Macron cherche Ă  sĂ©duire avec ses phrases du type « je ne donnerais pas un chĂšque en blanc Ă  cette classe politique Â». S’adresse-t-il au peuple libanais en colĂšre ou aux amĂ©ricains et israĂ©liens pour leur signifier qu’il ne soutiendra pas le Hezbollah ?

N’oublions pas la Chine

Les chinois se tiennent prĂȘts Ă  investir : ils ont dĂ©jĂ  une bonne implantation en Afrique, sus maintenant au Moyen-Orient ! La Chine a dĂ©jĂ  une grande influence Ă©conomique au Liban en assurant 40 % de ses importations. Elle y a Ă©galement de nombreux projets d’infrastructures notamment la construction d’autoroutes. Elle n’a donc pas tardĂ© Ă  faire des propositions pour la reconstruction du port de Beyrouth.

L’Iran et le Hezbollah voient la Chine comme la meilleure option pour contrer l’influence et surtout les sanctions des Etats-Unis. Hassan Nasrallah le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Hezbollah a appelĂ© dĂšs le mois de juin Ă  « se diriger plus Ă  l’Est Â» sous-entendant de rejeter les propositions du FMI. Rationnellement, jouer la carte de la Chine est une vĂ©ritable alternative pour le Liban car on peut penser que celle-ci sera moins exigeante que le FMI dans l’imposition de rĂ©formes.

Conclusion

Entre les milliardaires et hommes politiques corrompus de leur pays et les puissances Ă©trangĂšres tout sauf dĂ©sintĂ©ressĂ©es, la sortie de la crise Ă©conomique et sociale semble de plus en plus laborieuse pour les libanais. Avec ses deux visites officielles et ses discours, Macron garantit que la France regagne de l’influence sur le Liban… les aides financiĂšres seront la motivation ou plutĂŽt le moyen de subordination.

La situation dans les camps de rĂ©fugiĂ©s dĂ©jĂ  rendue extrĂȘmement difficile avec la crise financiĂšre et la crise sanitaire de la Covid a encore empirĂ© aprĂšs l’explosion du port. Beaucoup d’habitants qui envisageaient de quitter le pays face Ă  leur avenir incertain, ont sautĂ© le pas aprĂšs la catastrophe. Ceux qui ont les moyens ou de la famille Ă  l’étranger pourront quitter le Liban dans des conditions correctes, les autres partirons dans des embarcations de fortunes vers Chypre… sans que les navires militaires français viennent Ă  leur secours, malheureusement.

Elsa


Article publié le 18 Oct 2020 sur Oclibertaire.lautre.net