Pédagogie de la réforme

« Réforme » : Quand une réforme proposée est imposée, cela s’appelle LA réforme. Et s’opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ». Le terme désigne tout spécialement les attaques successives du système des retraites par répartition. La réforme est bonne par essence, et louée par les éditorialistes. « Les réformes de fond, comme celle des retraites, sont nécessaires et même indispensables. » (Sonia Mabrouk, FigaroVox, 12/12/19) « C’est la réforme la plus nécessaire et la plus symbolique du quinquennat. » (Alain Duhamel, 13/09/19)

« Modernisation »  : L’effet attendu de LA réforme. LA modernisation est, par principe, aussi excellente que LA réforme… puisque, comme l’avait fort bien compris M. de La Palisse, la modernisation permet d’être moderne. « Personne ne peut contester qu’il était urgent de moderniser l’un des piliers centraux de notre protection sociale » (Les Echos, 23/01/20)

« Ouverture » : Se dit des opérations de communication du gouvernement. « L’ouverture » traduit une volonté « d’apaisement », de « dialogue » ou de « compromis ». Exemple : « Ce matin, le Premier ministre se dit confiant sur un compromis […] c’est une position d’ouverture, de dialogue que voilà. » (Sonia Mabrouk, Europe 1, 07/01/20)

« Apaisement » : Se dit de la volonté que l’on prête au gouvernement. « Édouard Philippe joue la carte de l’apaisement . » (20h de France 2, 06/12/19)

« Concertation » : Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux organisations syndicales ce qu’il va faire et pour écouter leurs doléances, de préférence sans en tenir aucun compte. Le gouvernement est toujours « ouvert » à la « concertation ». Il est de bon aloi d’enjoindre aux syndicalistes d’y prendre part : « Serez-vous à la table des négociations ou de la concertation tout à l’heure ? » (Nicolas Demorand face à Philippe Martinez, France Inter, 07/01/20)

« Pédagogie » : Devoir qui s’impose au gouvernement (plus encore qu’aux enseignants…). Ainsi, le gouvernement fait preuve (ou doit faire preuve…) de « pédagogie ». Tant il est vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d’enfants qu’il faut instruire patiemment. « La gageure pour ce gouvernement, c’est de trouver, enfin, la bonne pédagogie pour sa réforme. » (Bernard Poirette, Europe 1, 04/01/20)

« Concession » : À l’issue d’une « concertation », des modifications à la marge du projet de réforme sont parfois jugées nécessaires pour « casser le front syndical » (Alain Minc, CNews, 11/12/19). Ces « concessions » sont parfois décriées : « Est-ce que vous n’avez déjà pas fait trop de concessions ?  » (Éric Brunet face à une députée LREM, BFM-TV, 19/12/19)

« Réformistes » : Désigne ou qualifie les personnes ou les syndicats qui soutiennent ouvertement les réformes gouvernementales ou se bornent à proposer de les aménager. Les syndicats « réformistes » sont aussi parfois également qualifiés de « progressistes ». Ils sont « condamnés à s’entendre » avec le gouvernement (Nathalie Saint-Cricq, France 2, 12/12/19), à l’opposé des syndicats « réfractaires » (voir ce mot).

Dans le « chaos » des grèves

« Pagaille » : Se dit des encombrements un jour de grève des transports. Par opposition, sans doute, à l’harmonie qui règne en l’absence de grèves. « Un week-end de pagaille dans les gares aujourd’hui, vous leur présentez des excuses ce matin à ces Français qui sont dans la galère ? » (Damien Fleurot, Europe 1, 22/12/19)

« Galère » : Se disait des conditions d’existence des salariés privés d’emploi et des jeunes privés d’avenir. Se dit désormais des difficultés suscitées par la grève. On peut aisément les mettre en images et les imputer à un coupable : le gréviste. « Qui galère ? Le salarié de la SNCF galère ? Ou celui ou celle qui fait 20 km à pied pour aller bosser ? Qui galère le plus ? Qui ?? » (Jean-Jacques Bourdin, BFM-TV et RMC, 10/12/19) La « galère » recouvre également toutes les perturbations liées aux mobilisations sociales, déclinées à longueur de journaux télévisés.

« Usagers »  : Victimes par excellence des « galères », les « usagers » sont l’objet de la compassion sans faille des éditocrates. Quand bien même lesdits éditocrates ignorent superbement, en temps normal, la condition des populations concernées… « Cette grève elle pénalise les plus fragiles, ceux qui n’ont pas forcément de voitures pour aller travailler, ceux qui habitent loin des centres-villes… » (Marc Fauvelle face à Philippe Martinez, France Info, 09/12/19) « Cette France qui a envie de travailler, à cette France dont on parle peu, à cette France qui souffre du manque à gagner dû au contexte social, est-ce que vous y pensez ? » (Sonia Mabrouk face à Yves Veyrier, Europe 1, 05/12/19)

« Otages » : Synonyme « d’usagers ». Terme approprié pour attribuer les désagréments qu’ils subissent non à l’intransigeance du gouvernement, mais à l’obstination des grévistes… Ainsi certains éditorialistes expriment leur solidarité avec « ceux qui vont être pris en otage par la SNCF ou la RATP » (Nicolas Beytout, Europe 1, 25/11/19). Un terme cependant moins employé à la suite de la prise d’otage (bien réelle) de novembre 2015.

« Noir »  : Qualifie un jour de grève. En 2005, c’était un mardi. En 2009, un jeudi. En décembre 2019 ce fut carrément une « semaine noire ». « Rouge » ou « orange » sont des couleurs intermédiaires réservées aux embouteillages des week-ends, des départs ou des retours de vacances. Le jour de grève, lui, est toujours « noir ».

« Chaos » : Se dit sobrement des conséquences des journées « noires ». « Grève des transports : dans le chaos de la gare du Nord » (JT de France 2, 12/12/19). Pour désigner les conséquences d’un tsunami ou d’un tremblement de terre… chercher un autre mot ?

Feu médiatique sur les mobilisations

« Réfractaire » : Se dit des opposants aux mesures imposées par le gouvernement : « Avec Martinez, on est dans le camp […] des Gaulois réfractaires . » (Wendy Bouchard, Europe 1, 15/12/19) Les « réfractaires » forment un « front du refus ». « Vous ne voulez pas faire un pas […] C’est non à tout.  » (Nicolas Demorand face à Philippe Martinez, France Inter, 07/01/20)

« Radicalisation » : Se dit de la résistance des grévistes et des manifestants quand elle répond à la « fermeté » du gouvernement. « On est en train de parler de radicalisation pour certains actes : bloquer des raffineries, s’introduire, si ça a été le cas, dans un siège de parti, et d’autres choses. » (Sonia Mabrouk, Europe 1, 04/01/20) À l’inverse, on ne parlera pas de la « fermeté » des manifestants ou de la « radicalisation » du gouvernement.





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« Corporatisme » : Mal qui menace n’importe quelle catégorie de salariés qui défend ses droits, à l’exclusion des tenanciers des médias. « Chaque profession va regarder devant sa porte et se demander, non pas si cette réforme est bonne pour la France, mais si elle est bonne pour elle. » (Alain Duhamel, RTL, 13/09/19)

« Grogne » : Un des symptômes avant-coureurs de mobilisations sociales, et un signe de l’animalité privée de mots des « grognons ». « La grogne sociale est à son comble  » (L’Opinion, 19/11/19). Voir notre rubrique consacrée à ce mot, ainsi qu’une analyse de son utilisation.

« Essoufflement » : Se dit de la mobilisation quand on souhaite qu’elle ressemble à ce que l’on en dit. « Le mouvement s’essouffle-t-il ?  » (JT de France 2, 30/12/19) Un diagnostic qui peut être établi chiffres à l’appui (sondage, affluence des manifestations)… à condition de ne pas se poser la question de la pertinence desdits chiffres, et de taire d’autres chiffres qui disent le contraire.

« Violence » : Impropre à qualifier l’exploitation quotidienne, les techniques modernes de « management » ou les licenciements, le terme s’applique plus volontiers aux gens qui les dénoncent, et aux mots qu’ils emploient pour le faire. « Le patron cheminot de la CGT est un type, un garçon rude et violent, qu’est encore plus rude dans le vocabulaire, dans la rhétorique que ne l’est Martinez » (Yves Thréard, 21/12)

« Troupes » : Mode d’existence collective des grévistes et des manifestants, quand ils répondent (ou se dérobent) aux appels et aux consignes des syndicats. Parler de « troupes de manifestants », de « troupes syndicales », de syndicats qui « mobilisent » ou « ne contrôlent pas » leurs « troupes ». « C’est pas vos troupes d’abord et les Français ensuite ? » (Alba Ventura, RTL, 09/12/19)

« Ultras » : Désigne, notamment au Figaro, les grévistes et les manifestants qui ne se conforment pas au diagnostic « d’essoufflement ». Autre synonyme : « Jusqu’au-boutistes ». « On est dans le jusqu’au-boutisme pour coincer encore les Français ou on propose les choses pour essayer d’en discuter ? » (Nathalie Lévy face à Yves Veyrier, Europe 1, 17/12)

Paroles, paroles

« Éditorialiste » : Journaliste en charge des éditoriaux. Pour ne pas se laisser enfermer dans cette lapalissade sortie du dictionnaire, l’éditorialiste est condamné à changer de titre pour se répandre simultanément dans plusieurs médias. Et donner, de préférence, un point de vue original. Ainsi la réforme des retraites est-elle « cohérente » selon Le Monde (04/11/19), « ambitieuse » pour Le Figaro (04/09/19), ou encore « un projet extraordinairement audacieux » pour l’indéboulonnable Alain Duhamel (BFM-TV, 11/12/19).

« Interviewer » : Journaliste en charge des entretiens. Les meilleurs d’entre eux sont des éditorialistes modestes puisqu’ils ne livrent leurs précieuses opinions que dans la formulation des questions qu’ils posent. L’interviewer est un éditorialiste condamné aux points d’interrogation. « Une réforme qui, en tout cas sur le papier, est équitable pour tout le monde, et rassemble tout le monde sous un régime universel, supprime les 42 régimes, supprime votre régime autonome, est-ce que dans l’esprit vous trouvez ça équitable et juste ? » (Léa Salamé, France 2, 05/12/19)

« Expert » : Invité par les médias pour expliquer aux grévistes et manifestants que le gouvernement a pris les seules mesures possibles, et a fait preuve « d’ouverture » : « les vagues de contestations après les annonces d’Édouard Philippe sont d’autant plus étonnantes qu’il y a eu des concessions significatives de la part du gouvernement. » (François Lenglet, RTL, 12/12/19)

« Débat » : Se dit notamment des sessions de papotage qui réunissent autour d’une table l’élite pensante des « experts » et « éditorialistes ». Exemple exemplaire : le plateau des Informés sur France Info (radio et TV) où se succèdent en vase clos éditocrates parvenus ou en devenir, prétendus « experts » et autres communicants.

« Micro-trottoir » : Cette forme avancée de la démocratie directe permet de connaître et de faire connaître l’opinion des « gens ». Victimes par excellence des « galères », les « usagers » sont d’excellents clients pour les micro-trottoirs : tout reportage se doit de les présenter comme excédés ou résignés et, occasionnellement, solidaires. Comble de la modernité, ces micro-trottoirs peuvent désormais prendre la forme « d’appels à témoins » sur les réseaux sociaux.





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« Opinion publique » : S’exprime dans les sondages et/ou par l’intermédiaire des « grands journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place ou à la place « des Français ». Dans les sujets des journaux télévisés et/ou micro-trottoirs, quelques exemplaires de « l’opinion publique » sont appelés à « témoigner ». Les grévistes et les manifestants ne font pas partie de « l’opinion publique », qui risque de (ou devrait…) se retourner contre eux. Nouveauté (ou presque) : les sondages en ligne autoadministrés par les éditocrates en charge de l’opinion publique.

Adaptation par Frédéric Lemaire, sur la base du travail de Henri Maler et Yves Rebours.

Post-scriptum : Notre lexique sera diffusé sous forme de tract lors de la manifestation du 20 février. Vous le trouverez ci-dessous en version PDF.





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Article publié le 20 Fév 2020 sur Acrimed.org