FĂ©vrier 16, 2022
Par Brest Media Libre
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Nous avons Ă©voquĂ© Antonio Gramsci dans les articles prĂ©cĂ©dents (ici, lĂ  ou lĂ ), notamment sa fameuse hĂ©gĂ©monie. Nous vous proposons ici un court lexique de concepts essentiels (rĂ©sumĂ©s) du penseur marxiste italien, qui peuvent nous ĂȘtre encore utiles pour penser l’histoire, l’économie et la politique actuelles, ainsi que l’idĂ©ologie dominante, afin d’agir sur le rĂ©el. Car en effet, contrairement Ă  des visions parfois Ă©conomicistes du marxisme (expliquant mĂ©caniquement la sociĂ©tĂ© par des dĂ©terminismes Ă©conomiques), il s’applique Ă  Ă©tudier la superstructure (l’idĂ©ologie, le droit, l’État etc. – et leurs agents) sans la rendre trop instrumentalement dĂ©pendante de l’infrastructure, c’est Ă  dire la base Ă©conomique oĂč s’établissent les luttes de classes actuelles (capital/travail) autour de rapports de production dĂ©coulant de la propriĂ©tĂ© privĂ©e (des moyens de production, des terres etc.). Quand l’on sait que l’extrĂȘme droite – Ă  travers le GRECE particuliĂšrement – s’est rĂ©appropriĂ©e (et a malmenĂ©) le concept d’hĂ©gĂ©monie culturelle comme prĂ©lude Ă  la prise du pouvoir d’État, il nous semble d’autant plus urgent de nous inspirer stratĂ©giquement de ce penseur fĂ©cond. Ceci, afin d’attiser une volontĂ© collective d’émancipation. Car nous n’oublions pas que la pensĂ©e de Gramsci est indissociable d’un bouleversement en profondeur des structures Ă©conomiques, politiques et culturelles de domination de classe, de la construction du communisme (Ă©cosocialisme ou nĂ©ocommunisme pour notre temps prĂ©sent).

Nous nous appuyons ici essentiellement sur un livre que nous ne saurions que trop vous conseiller pour vous familiariser avec sa pensĂ©e : Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position. Textes choisis et prĂ©sentĂ©s par Razmig Keucheyan, La Fabrique Ă©ditions, 2011, Paris.

Philosophie de la praxis (le terme vient d’Antonio Labriola (p. 98) = marxisme (souple). Elle consiste Ă  « penser la dialectique entre l’action humaine et ses conditions et – ce second couple ne recoupant pas le premier – entre la politique et l’économie. Â» Gramsci voit les « phĂ©nomĂšnes historiques ni comme intĂ©gralement dĂ©terminĂ©s, ni comme complĂštements contingents Â». Lire ici. La lutte des classes n’est pas qu’économique, elle se dĂ©roule dans la sociĂ©tĂ© civile et est aussi politique et culturelle.

SociĂ©tĂ© civile = parlementarisme et partis politiques, syndicats, associations, instruction publique etc. Dans les sociĂ©tĂ©s avancĂ©es du capitalisme, elle se dĂ©veloppe aux cĂŽtĂ©s de l’État, voire y est partiellement intĂ©grĂ©e. Ce qui se passa dans les pays d’Europe de l’Ouest, d’oĂč le concept d’ Occident . L’intĂ©gration peut aller avec l’ État libĂ©ral sous le «  fordisme  Â», Ă  ce que Gramsci appelle l’ État intĂ©gral – État + « sociĂ©tĂ© civile Â» entremĂȘlĂ©s, « une seule et mĂȘme chose Â» (p. 162) – constituant des « fortifications Â» et « tranchĂ©es Â» empĂȘchant les crises Ă©conomiques de se faire politiques et plus encore d’ hĂ©gĂ©monie . À l’inverse elle Ă©tait moins dĂ©veloppĂ©e dans la Russie tsariste de 1917 Ă  l’économie trĂšs agraire et plus autarcique, et Ă©tait plus autonome de l’État (p. 180-181). D’oĂč le concept d’ Orient oĂč est plus facilement rĂ©alisable la :

Guerre de mouvement (p. 181) = une crise Ă©conomique peut amener une « brĂšche Â» (p.221) la facilitant. Elle consiste Ă  partir Ă  la conquĂȘte du pouvoir d’État, le plus souvent par un coup de force comme celui des rĂ©volutionnaires russes de 1917. Cela semble possible quand la sociĂ©tĂ© civile est peu dĂ©veloppĂ©e. À contrario, il faut alors user Ă©galement d’une :

Guerre de position (p. 181) = imposĂ©e par la caste dominante. Pour une transformation rĂ©volutionnaire de la sociĂ©tĂ©, l’ hĂ©gĂ©monie en place doit ĂȘtre remplacĂ©e par la philosophie de la praxis . Ainsi, la lutte des classes est menĂ©e sur le terrain Ă©conomique mais aussi idĂ©ologique. Des assauts de type guerre de mouvement sont toutefois possibles voire nĂ©cessaires. Et la guerre de position peut aussi continuer une fois la prise de l’appareil d’État.

HĂ©gĂ©monie = ensemble d’opĂ©rations pour gouverner (p. 162) une sociĂ©tĂ© complexe (d’ État intĂ©gral) , permettant aux classes dominantes de… dominer. Elle est d’ordre «  Ă©thico-politique  Â» : production intellectuelle par ses intellectuels organiques (avocats, Ă©crivains, journalistes etc.). Mais aussi purement « Ă©conomique Â» (p. 201-202) : propriĂ©tĂ© des moyens de production et exploitation. Également politique : positions dans l’État et la sociĂ©tĂ© civile . Pour l’assurer, le « consentement Â» est requis (fonction de la sociĂ©tĂ© civile ), mais lorsqu’elle est en pĂ©ril c’est la « coercition Â» par la sociĂ©tĂ© politique crĂ©ant de l’obĂ©issance qui prime, voire, position intermĂ©diaire, la «  corruption-fraude  Â» (p. 234).

Intellectuels organiques (p. 133 et 146-147) = liĂ©s Ă  une organisation (syndicats, entreprises, partis, etc.). Une partie d’entre eux assure la fonction idĂ©ologique lĂ©gitimant la classe dominante, leur hĂ©gĂ©monie (Ă©conomique, politique) en assurant une hĂ©gĂ©monie culturelle permettant le « consentement Â» des masses. Ils constituent aussi le personnel de l’État (gouvernement, gradĂ©s etc.) et peuvent occuper des fonctions d’encadrement Ă©conomique (contremaĂźtres, managers etc.). Les rĂ©volutionnaires ont aussi leurs intellectuels organiques, doivent les avoir pour permettre une contre-hĂ©gĂ©monie et Ă  terme prendre le pouvoir d’État pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des groupes subalternes .

Intellectuels traditionnels (p. 133-134) = sĂ©dimentations de l’ancienne hĂ©gĂ©monie . Mais peut avoir une grande influence idĂ©ologique Ă  l’exemple du clergĂ©, des intellectuels rĂ©actionnaires etc.

Bloc historique = unitĂ© de la structure et de la superstructure (p. 183). C’est Ă  dire, dans la production et l’échange : les classes dominantes possĂ©dant les grands moyens de production, leurs rapports de production avec le prolĂ©tariat. Rapports Ă©conomico-corporatifs selon Gramsci, insĂ©parables de l’idĂ©ologie les lĂ©gitimant, dans le droit, l’État, la culture par les intellectuels organiques (journalisme). À l’époque de Gramsci et Ă  la nĂŽtre, la domination de la bourgeoisie sur le prolĂ©tariat (aujourd’hui essentiellement sur les ouvriers + employĂ©s).

Crise organique = ou crise de l’hĂ©gĂ©monie. Soit une crise du bloc historique , totale (Ă©conomique, politique, culturelle, morale
) ou « crise de l’État dans son ensemble Â» (p. 164). Les classes dominantes ne peuvent plus assurer le consentement et doivent de plus en plus user de la force. RĂ©sumĂ© par la phrase : « Â« ceux d’en bas Â» ne veulent plus et […] « ceux d’en haut Â» ne peuvent plus Â», LĂ©nine, La maladie infantile du communisme (1920). Elle « n’est pas un vide d’hĂ©gĂ©monie, mais le vacillement du systĂšme hĂ©gĂ©monique actuel du fait de la poussĂ©e d’une autre classe vers une hĂ©gĂ©monie nouvelle Â», lit-on ici. Et Gramsci d’écrire : « Une crise se produit, qui parfois se prolonge sur des dizaines d’annĂ©es : cette durĂ©e exceptionnelle signifie que dans la structure se sont rĂ©vĂ©lĂ©es (sont venues Ă  maturitĂ©) des contradictions irrĂ©mĂ©diables et que les forces politiques qui travaillent positivement Ă  la conservation et Ă  la dĂ©fense de la structure elle-mĂȘme s’efforcent cependant d’y remĂ©dier Ă  l’intĂ©rieur de certaines limites et de les surmonter Â». Ainsi que : « Le dĂ©veloppement du capitalisme a Ă©tĂ©, si l’on peut s’exprimer ainsi, une “crise continuelle”, un mouvement trĂšs rapide d’élĂ©ments qui s’équilibraient et se neutralisaient Â» (rĂ©fĂ©rences en notes 28 et 30 du mĂȘme article).

RĂ©volution passive = « par le haut Â» (p. 166) permettant des avancĂ©es sociales pour les classes dominĂ©es sans remettre en cause l’ordre propriĂ©taire. Gramsci les reconnaĂźt mĂȘme quand elles proviennent de la bourgeoisie dans ses propres institutions politiques.

CĂ©sarisme = proche de la notion Ă©galement marxiste de bonapartisme. ApparaĂźt dans des situations « d’équilibre catastrophique des forces Â» qui risquent de se dĂ©truire mutuellement, au sein des classes dominantes (p. 226), mais plus globalement comme issue possible de crises organiques ou conjoncturelles. Un CĂ©sar peut assurer leur unitĂ©. Le cĂ©sarisme peut ĂȘtre rĂ©gressif ou progressif , soit amener une restauration ou changer la forme de l’État, amener des avancĂ©es sociales. Il peut aussi ĂȘtre collectif (p. 227).

Nouveau prince = en rĂ©fĂ©rence Ă  Machiavel dont Gramsci pense qu’il a dĂ©voilĂ© des techniques politiques encore utiles aux « groupes dirigeants conservateurs Â», mais qui le sont aussi pour la philosophie de la praxis , pour les rĂ©volutionnaires (p. 206-207). Ce nouveau prince appelĂ© de ses vƓux est un « ĂȘtre collectif Â», c’est le parti « qui se propose de fonder un nouveau type d’État Â» (p. 207). Il doit « incarner cet « intellectuel collectif Â» capable d’assurer une fonction hĂ©gĂ©monique Â». Il est vu comme un « intellectuel collectif Â» avec ses « capitaines Â» centralisateurs, son « armĂ©e Â» diffuse d’« hommes communs Â» et un « Ă©lĂ©ment intermĂ©diaire Â» assurant leur liaison « moralement Â» et « intellectuellement Â», la formation militante (247-248).

« Sens commun Â» ou « bon sens Â» = ou « observation directe de la rĂ©alitĂ© Â» (p. 81). Gramsci est attentif Ă  ce qui semble aller de soi dans la sociĂ©tĂ©, ce qui est largement rĂ©pandu idĂ©ologiquement dans les « couches les plus cultivĂ©es de la sociĂ©tĂ© Â» mais aussi dans la culture populaire (roman historique, policier etc.). Le sens commun doit alors servir de base pour ĂȘtre dĂ©passĂ©, transgressĂ© « pour construire un bloc intellectuel-moral qui rende politiquement possible un progrĂšs intellectuel de masse et non seulement de rares groupes intellectuels. Â» (p. 112)

Classes subalternes = « classe ouvriĂšre Â», mais plus largement des groupes de « Â« race Â», cultures ou religions Ă©trangĂšres Â», soit un ensemble de classes dominĂ©es (p. 167). Autant dire que le concept est d’actualité  FragmentĂ©s, rarement autonomes (p. 265-266). Ces « sujets collectifs Â», s’ils peuvent « faire Â» l’histoire, sont toujours en construction. Ils ne sont pas dĂ©terminĂ©s mĂ©caniquement par les rapports de production mĂȘme si la classe reste essentielle comme « acteur […] collectif […] Â» du processus historique.

Pour conclure : « L’établissement de l’hĂ©gĂ©monie est donc capital en Occident, et c’est donc sur un terrain idĂ©ologique, celui de « la sociĂ©tĂ© civile Â» que se dĂ©roule l’affrontement central entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat des pays industrialisĂ©s. Â»

Pour aller plus loin

Dans le mĂȘme genre :

Des concepts gramsciens pour penser un monde nouveau – L’HUMANITÉ

Article plus complet encore, insistant particuliĂšrement sur la fonction du parti :

La pensĂ©e politique de Gramsci – NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME

Ou encore :

Gramsci : un marxisme singulier, une nouvelle conception du monde – CONTRETEMPS

Ici un extrait du livre sur lequel nous nous sommes appuyĂ©s pour cet article :

Gramsci, notre contemporain – CONTRETEMPS




Source: Brest.mediaslibres.org