Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
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Pour cacher ces louches penchants sous le manteau de la lĂ©gitimitĂ©, ils n’ont pas eu Ă  forcer l’imagination. Depuis ParmĂ©nide, en passant par Platon et jusqu’aux juristes de nos jours, bien des esprits ont soutenu que ce qui a Ă©tĂ©, a toujours Ă©tĂ© et sera toujours, sans commencement ni fin.  [2] EmpĂ©docle renchĂ©rissait : « on n’a jamais ouĂŻ dire que ce qui est doive pĂ©rir ; ce qui est, sera toujours Â». [3]

D’ailleurs, depuis les Babyloniens jusqu’à Newton, les astronomes ne nous invitaient-ils pas Ă  regarder le ciel ? Les astres immortels, soumis Ă  l’immuable mĂ©canique cĂ©leste, ne sont-ils pas le spectacle mĂȘme de la pĂ©rennitĂ©, de l’infini inaltĂ©rable, de la perpĂ©tuitĂ© inusable ? MĂȘme l’infiniment petit, l’atome, l’élĂ©ment constitutif de la matiĂšre, ne nous apporte-t-il pas, depuis DĂ©mocrite, une preuve additionnelle de l’éternitĂ© inĂ©branlable des choses ? Oserait-on contester la science ? Les candidats Ă  la maĂźtrise de l’univers y trouvĂšrent un argument imparable pour justifier leurs projets d’un empire Ă©ternel, un TausendjĂ€hriges Reich [4]. C’est le mirage d’un État total, universel, figĂ© pour toujours dans un ordre immobile, le tout-puissant souverain posant un regard d’aigle sur tous ses sujets, chacun Ă  sa place, le tout baignant dans un froid sidĂ©ral, hors du temps et de l’histoire.

Dans le cas d’espĂšce, le Dritte Reich, censĂ© durer mille ans, ne devait durer qu’une petite douzaine d’annĂ©es, de 1933 Ă  1945. C’est tout de mĂȘme un brin plus long que les 11 ans de l’empire napolĂ©onien, son prĂ©curseur. C’est que, n’en dĂ©plaise, rien n’est Ă©ternel.

XĂ©nophane a Ă©tĂ© le premier Ă  dĂ©clarer que tout ce qui existe est vouĂ© Ă  disparaĂźtre. [5] HĂ©raclite ajoute que « tout vient du feu et tout finit en feu Â». [6] Anaxagore, plus subtilement, suggĂšre que rien ne se crĂ©e, tout se transforme : les « choses dĂ©jĂ  existantes se combinent, puis se sĂ©parent de nouveau. Pour parler juste, il faudrait donc appeler le commencement des choses une composition et leur fin une dĂ©sagrĂ©gation. Â» [7] D’autres leur ont suivi les traces. À l’éternitĂ© linĂ©aire de certains, s’opposait l’antithĂšse des cycles de vie des autres. Plus prĂšs de nous, on parlerait de l’éternel retour.

Depuis l’ñge des penseurs grecs, cinq ou six siĂšcles avant J.C., jusqu’au 19e siĂšcle de la mĂ©canique triomphante, la vision du monde comme Ă©tant le rĂšgne de la prĂ©caritĂ© se heurtait en Europe aux dogmes officiels soit, en gros, Ă  tout ce que la Bible enseignait. Pendant de longs siĂšcles, l’Église, le pouvoir royal et l’universitĂ© scolastique ne tolĂ©rĂšrent le moindre Ă©cart sur aucun des credos consacrĂ©s. Giordano Bruno en a fait l’expĂ©rience sur le bĂ»cher au 16e siĂšcle. Au 17e siĂšcle, GalilĂ©e, Ă©chaudĂ© par cet exemple, a prĂ©fĂ©rĂ© se rĂ©tracter. Descartes, craintif, a remis dans le tiroir son TraitĂ© du monde et de la lumiĂšre, ne fĂ»t-il lui attirer les foudres du Saint Office. [8] Au 18e , Voltaire pouvait s’écrier : « Quand on considĂšre que Newton, Locke, Clarke, Leibnitz, auraient Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©s en France, emprisonnĂ©s Ă  Rome, brĂ»lĂ©s Ă  Lisbonne, que faut-il penser de la raison humaine ? [
] si Newton Ă©tait nĂ© en Portugal, et qu’un dominicain eĂ»t vu une hĂ©rĂ©sie dans la raison inverse du carrĂ© des distances, on aurait revĂȘtu le chevalier Isaac Newton d’un san-benito dans un auto-da-fĂ©. Â» [9] Au 19e, Darwin allumait une rancune tenace au sein de l’Église et de ses dĂ©vots, qui ne s’attĂ©nua qu’en 1996, lorsque le chef de l’Église a du bout des lĂšvres concĂ©dĂ© que « les thĂ©ories de Darwin sont plus qu’une hypothĂšse Â».

Bref, les pouvoirs n’excuseraient jamais qu’on froissĂąt tant soit peu l’ordre divin, impassible et intemporel, de la narrative orthodoxe. La force du pouvoir, cependant, n’annihilera jamais une idĂ©e. Si bien que ceux du parti des cycles de vie, Ă  l’instar des chrĂ©tiens primitifs, ont dĂ» plonger dans la clandestinitĂ© pour Ă©chapper Ă  la vigilance des nouveaux chrĂ©tiens, aussi puissants que sectaires et intolĂ©rants. Il incomba aux alchimistes de perpĂ©tuer les idĂ©es de changement et de transformation. Dans leur iconographie, le processus de mĂ©tamorphose est symbolisĂ© par le dragon, la salamandre et le serpent : le serpent qui naĂźt de sa propre bouche, qui semble se mordre la queue, l’ouroboros, hĂ©ritage des lointaines MĂ©sopotamie et Égypte.

NaguĂšre, au 19e tardif, l’éternel retour connut un regain de popularitĂ© avec les Ă©crits de Blanqui et de Nietzsche. Mais c’était encore de la spĂ©culation ou de la poĂ©sie, ne soutenant pas le dĂ©bat avec les faits scientifiques de la mĂ©canique newtonienne ou de la physique de l’infiniment petit de l’époque. Vint le 20e siĂšcle qui a dĂ©finitivement ruinĂ© les idĂ©es d’éternitĂ© et d’immuabilitĂ©. Nous avons appris que les astres ne sont pas inaltĂ©rables et sans fin. L’espace sidĂ©ral est traversĂ© par des explosions, des morts et des naissances d’étoiles et d’autres corps cĂ©lestes. Notre systĂšme solaire s’éteindra sĂ»rement, c’est une question d’annĂ©es, des milliards d’annĂ©es probablement. L’atome, lui, n’est plus depuis belle lurette la particule Ă©lĂ©mentaire la plus petite de l’univers. Aux laboratoires du CERN, Ă  GenĂšve, on continue de la faire tĂ©lescoper pour faire apparaĂźtre de nouvelles particules, qui ne contiennent mĂȘme plus de la matiĂšre mais de l’énergie. Les idĂ©es de ParmĂ©nide et de ses suiveurs sur la permanence des choses sont devenues insoutenables.

Le nouvel esprit du temps a induit les historiens Ă  regarder la dynamique des États et des civilisations d’un point de vue neuf, non-linĂ©aire. Vers 1920, Oswald Spengler connut la gloire avec sa prĂ©vision du proche (le dĂ©crochage aurait lieu vers 2000) dĂ©clin d’un Occident engagĂ© dans une lutte fatidique pour la domination du monde. DĂšs les annĂ©es 1930, Arnold Toynbee commença Ă  publier une monumentale Étude de l’histoire [10] dans laquelle, en analysant les chemins parcourus par 21 civilisations, il identifie les invariants qui en caractĂ©risent le cycle de naissance, croissance, dĂ©clin et dĂ©sagrĂ©gation. Dans la seconde moitiĂ© du 20e siĂšcle, Rein Taagepera a Ă©tudiĂ© quantitativement la croissance, la taille et la durĂ©e, ainsi que l’expansion et la contraction d’un groupe de 80 empires historiques.

On pourrait soupçonner les nouveaux courants de puiser dans la biologie le concept d’un cycle de vie des sociĂ©tĂ©s Ă©quivalent au cycle de vie des organismes vivants. C’est peut-ĂȘtre le cas pour Spengler, qui considĂ©rait ses cycles d’un Ɠil plutĂŽt dĂ©terministe et pour Taagepera, qui suggĂšre une espĂ©rance de vie moyenne pour les empires. Toynbee, lui, estime que rien n’est Ă©crit d’avance. Une civilisation sur le dĂ©clin pourrait relever le dĂ©fi en laissant Ă©clore dans son sein une Ă©lite crĂ©atrice capable d’entraĂźner la majoritĂ© dans un nouvel Ă©lan de transformation profonde et rĂ©gĂ©nĂ©ratrice. Il se demande si la civilisation occidentale, dont il dĂ©nonçait les signes de dĂ©liquescence, serait de taille Ă  rĂ©ussir un tel sursaut. « Nous sommes lĂ  en prĂ©sence d’un dĂ©fi auquel nous ne pouvons Ă©chapper. Notre destinĂ©e dĂ©pend de notre riposte Â» [11]

Les architectes de l’Union EuropĂ©enne (UE), s’ils ne l’ont pas reconnu explicitement, ont gribouillĂ© des plans comme si la bĂątisse devait durer mille ans. Elle ne durera peut-ĂȘtre pas plus que son illustre devancier, l’empire des Francs de Charlemagne, soit 43 ou 75 ans, dĂ©pendant du point de dĂ©part choisi. Mais voilĂ , lesdits architectes, loin de constituer la sus-mentionnĂ©e Ă©lite crĂ©atrice, ne sont que l’émanation dune minoritĂ© dominante, arrogante, intraitable, Ă©loignĂ©e des masses dont l’odeur l’incommode, signant d’une main les lois qui lui accordent la dominance et tenant de l’autre le gourdin fabricateur d’obĂ©issance.

Un tison mourant

Sous la rhĂ©torique, la triste rĂ©alitĂ©. L’Europe est ce tison qui geint dans l’ñtre et menace de s’éteindre Ă  tout moment. Plus de flamme ! Qu’est-elle devenue en fait ? L’inventaire est vite dressĂ©. Et d’un : L’OTAN (Organisation du traitĂ© de l’Atlantique Nord) pour son volet militaire et gĂ©opolitique. De deux : l’UE, pour le volet Ă©conomique et institutionnel. De trois : l’embrouillamini des cultures, des mƓurs, des pensĂ©es et des croyances.

D’emblĂ©e, sachons que le concept d’ Â« EuropĂ©en Â» est trĂšs rĂ©cent. Le nom date de 1721. [12] Jusqu’au 18e siĂšcle on ne parlait pas d’Europe, mais de ChrĂ©tientĂ©. GĂ©ographiquement, on ne sait pas trĂšs bien ce qu’elle est. Tous s’accordent Ă  dire que l’Atlantique est bien sa frontiĂšre occidentale. Mais l’« Europe de l’Atlantique Ă  l’Oural Â» du gĂ©nĂ©ral De Gaulle n’est restĂ©e qu’un dessein. Personne ne sait dire oĂč se situe exactement la frontiĂšre orientale. La Russie, la BiĂ©lorussie, la Turquie, la Moldavie, l’ArmĂ©nie, la GĂ©orgie, l’AzerbaĂŻdjan, toutes ses rĂ©gions sont-elles oui ou non en Europe ?

Contre cet arriĂšre-plan aux lignes troubles, l’Europe se profile comme l’association des membres ou aspirants membres de l’OTAN. En posant cela, on pointe illico du doigt sa subalternitĂ©. Comment peut-elle ne pas voir le problĂšme ? l’OTAN est un accessoire dans la boĂźte Ă  outils de Washington. Et pour Washington, l’Europe offre autant de charme qu’une assommante belle-mĂšre. Supportable, lorsqu’elle sait se rendre utile. Sinon, un agaçant boulet.

Le maĂźtre Ă  Washington dĂ©cide d’aller saccager l’Asie centrale ? Aucun besoin de consulter ou d’obtenir l’agrĂ©ment des supposĂ©s alliĂ©s. Il lui suffit d’invoquer le traitĂ© fondateur de l’OTAN et le tour est jouĂ© [13]. Bon grĂ© mal grĂ©, l’OTAN oblige les États vassaux Ă  soutenir le suzerain. Washington veut-il mettre l’ennemi traditionnel, la Russie, Ă  genoux ? Il lui suffit encore de sortir l’OTAN du sac Ă  malices et d’en faire assez pour que la Russie dĂ©stabilisĂ©e perde la tĂȘte et envahisse l’Ukraine [14]. À l’instar des puissances europĂ©ennes qui se guerroyaient naguĂšre dans les colonies par le truchement de spahis, de zouaves, de tirailleurs et d’askaris indigĂšnes, l’AmĂ©rique peut dĂ©sormais faire la guerre Ă  la Russie par ukrainiens interposĂ©s. Chemin faisant, elle se fera payer par l’Europe l’achat massif du matĂ©riel militaire qui encombrait les arsenaux amĂ©ricains et dont les gĂ©nĂ©raux souhaitaient le remplacement. MatĂ©riel qui ira dĂ©sormais Ă©quiper la troupe ukrainienne ou alimenter les rĂ©seaux de contrebande d’armes [15].

En mĂȘme temps, l’AmĂ©rique cherchera Ă  se substituer, Ă  prix gourmand, aux fournisseurs russe et ukrainien de pĂ©trole, de gaz, de cĂ©rĂ©ales et d’autres biens essentiels que la bonne poire europĂ©enne a sacrifiĂ©s sur l’autel des sanctions Ă  l’agresseur. GrĂące Ă  la carte maĂźtresse de l’OTAN, Washington croit pouvoir s’offrir le beurre, l’argent du beurre et les faveurs de la fermiĂšre, comme dit le dicton. Illusion fugace. Car c’est le troisiĂšme larron, le rival chinois, qui ramassera la mise en fin de compte. Entre-temps, L’Europe y aura perdu et les anneaux et les doigts. Poignant !

Sur le plan Ă©conomique, n’en dĂ©plaise Ă  la grotesque stratĂ©gie de Lisbonne [16] et aux nombreux essais chorĂ©graphiques destinĂ©s Ă  donner le change, l’UE n’est qu’un bout d’homme face aux poids lourds chinois et amĂ©ricain. ÉbranlĂ©e coup sur coup par la suspension de l’activitĂ© causĂ©e par la pandĂ©mie de 2020-2021 et par la guerre des sanctions contre la Russie et le support matĂ©riel prĂȘtĂ© Ă  l’Ukraine dĂšs 2022, l’Europe a tous les indicateurs en berne. Les gouvernements appliquent des rustines pour « venir en aide Â» aux entreprises et aux familles. Les rĂ©sultats sont dĂ©plorables. Les trous financiers se creusent. Les familles n’arrivent plus Ă  joindre les deux bouts et beaucoup plongent dans la dĂšche. De nombreuses entreprises, frappĂ©es par des approvisionnements dĂ©faillants et des coĂ»ts de matiĂšres et d’énergie dĂ©mesurĂ©s, interrompent les opĂ©rations ou mettent la clĂ© sous la porte.

Le spectre de l’hyperinflation devient chaque jour plus menaçant. Actuellement, face Ă  l’envolĂ©e des prix de l’énergie, de nombreux sites industriels baissent leur production, jusqu’à l’arrĂȘt complet pour certains profils. Le phĂ©nomĂšne n’est pas sans rappeler de sombres prĂ©cĂ©dents. En 1923-1925, l’arrĂȘt de l’industrie de la Ruhr occupĂ©e a nourrit l’hyperinflation allemande, crĂ©ant des conditions favorables Ă  la marche de Hitler vers le pouvoir. Le dĂ©membrement de l’empire autrichien suite Ă  sa dĂ©faite en 1918, priva l’Autriche de son appareil industriel, qui se trouvait en BohĂšme (devenue partie de la nouvelle TchĂ©coslovaquie) et en Hongrie (dĂ©sormais indĂ©pendante). Le pays plongea dans l’hyperinflation et est devenu une ruine Ă©conomique. La porte s’ouvrait Ă  l’Anschluss par l’Allemagne en 1938. Tous les gouvernants europĂ©ens nous annoncent dĂ©jĂ  que l’hiver sera froid
 Glacial peut-ĂȘtre ?

Sur le plan de l’économie sociale, le 21e siĂšcle prĂ©sente un bilan intermĂ©diaire dĂ©sastreux. L’espĂ©rance de vie flanche [17], fruit de la dĂ©confiture des systĂšmes de santĂ©. De l’approvisionnement en eau potable aux transports ferroviaires, en passant par les homes pour personnes ĂągĂ©es, les services postaux, la justice, les Ă©coles, les administrations, partout des grains de sable font grincer les rouages et la machine se grippe. Les responsables de la qualitĂ© ont beau tripatouiller les statistiques pour jeter de la poudre aux yeux, la dĂ©gradation des services est devenue flagrante. L’expression dĂ©sert mĂ©dical est entrĂ©e dans le langage du public et des gouvernants. Le dĂ©sert est un environnement hostile Ă  la vie. Si seulement il n’était que mĂ©dical…

L’Europe croupion

Politiquement, l’UE se voudrait l’organisation politique achevĂ©e de la « nation europĂ©enne Â», mais n’est en fait qu’une Europe croupion, qui ne reprĂ©sente que la prĂ©tendue Ă©lite dominante, une fraction dĂ©risoire des peuples europĂ©ens. C’est un duplicata grossier de la « gens Â» [18] aristocratique du monde antique. L’Allemagne y occupe la place pivot de « pater familias Â», entourĂ©e d’un cercle rapprochĂ© de membres juniors tels la France, le Benelux et l’Italie et d’un cercle subalterne de « clients Â» pauvres d’Europe du Sud et de l’Est. Des puissances europĂ©ennes comme la Russie, la Turquie ou la Grande-Bretagne n’en font pas partie. Comme il en a Ă©tĂ© de la « gens Â» antique, le destin d’un tel montage est si Ă©videmment instable que des eurocrates en sont venus Ă  prĂŽner une « Europe Ă  plusieurs vitesses Â» [19] comme la seule planche de salut. Futile espoir ! Plus probablement l’UE connaĂźtra le destin de cette autre union que fut l’URSS et dĂ©pĂ©rira par l’évidement de ses Ă©lĂ©ments vivifiants. Cela, si entre-temps des remous violents, la guerre aux frontiĂšres ou les soulĂšvements Ă  l’intĂ©rieur, ne viennent mettre en piĂšces la bouffissure qu’elle est devenue.

l’Europe, devenue palier par palier l’UE, demeure toujours incapable de parler d’une seule voix sur la scĂšne diplomatique internationale. La rivalitĂ© entre la coupole bruxelloise et certaines capitales animĂ©es d’ambitions gĂ©opolitiques gĂ©nĂšre des clivages [20] que les rivaux savent exploiter habilement pour neutraliser toute initiative indĂ©sirĂ©e.

Par ailleurs, au sein mĂȘme de l’institution, entre la prĂ©sidence de la Commission, celle du Conseil et le « Haut reprĂ©sentant Â», les frictions, les prurits de prĂ©sĂ©ance, les bisbilles des protagonistes et des comparses, la cacophonie des voix ont souvent produit des Ă©pisodes loufoques [21]. MalgrĂ© ses prĂ©tentions, parmi les puissances globales et rĂ©gionales, l’UE n’arrive pas Ă  se dĂ©barrasser du statut d’un peu crĂ©dible champion de faubourg. « L’UE n’a pas encore rĂ©ussi Ă  crĂ©er une identitĂ© politique et une conscience politique en tant qu’entitĂ© organique. Les dĂ©cisions sont prises en Ă©quilibrant les prĂ©fĂ©rences politiques de maniĂšre essentiellement administrative, au cas par cas. Ainsi, il n’existe pas de vision qui puisse ĂȘtre dĂ©crite comme une vision spĂ©cifiquement ou uniquement europĂ©enne. Â» [22]

Rien ne rĂ©ussit aussi bien que l’art contemporain Ă  mettre en scĂšne la dĂ©composition de la civilisation europĂ©enne, processus dont l’UE est volontiers un agent actif. Certains critiques l’accusent de vulgaritĂ©, de primitivisme, de barbarisme, de nullitĂ©. Peut-ĂȘtre bien. J’y vois plutĂŽt l’illustration de l’embrouillamini de l’art et de la pensĂ©e de notre Ă©poque. L’art et la pensĂ©e trouvent leur sĂšve dans l’esprit de l’époque. Comme l’indiquait Marx, Achille n’est pas compatible avec la poudre et le plomb. [23] Les figures de PraxitĂšle et de Phidias matĂ©rialisaient les formes qui peuplaient l’imaginaire collectif grec.

De nos jours, les gros pneus plaquĂ©s-or de Claude LĂ©vĂȘque, ou les colonnes et les poteaux de Daniel Buren sont lĂ  pour reprĂ©senter le vide chaotique de l’imaginaire du temps. Les chefs-d’Ɠuvre ont toujours Ă©tĂ© produits comme des moyens de propagande du pouvoir temporel et de la religion. Les gĂ©nies furent des servants chargĂ©s d’encenser les mĂ©rites et la gloire des gouvernants, des possĂ©dants et des dieux. HomĂšre honora Agamemnon et Ulysse. Houellebecq nous raconte des minables alcoolos vicieux. Myron sculpta AthĂ©na et le discobole. Tracey Emin « sculpte Â» son lit dĂ©fait, y compris ses petites culottes sales. Cela ne signifierait-il rien ?

« Le danger mortel pour la civilisation n’est plus dĂ©sormais un danger qui viendrait de l’extĂ©rieur. [] Le danger est qu’une civilisation globale, coordonnĂ©e Ă  l’échelle universelle, se mette un jour Ă  produire des barbares nĂ©s de son propre sein Ă  force d’avoir imposĂ© Ă  des millions de gens des conditions de vie qui, en dĂ©pit des apparences, sont les conditions de vie des sauvages. Â» [24]

Vers un retour de flamme ?

Il se peut que la spirale de l’histoire fasse des mouvements de 360o degrĂ©s : de 0o Ă  100o, Ă  200o, Ă  360o, et de nouveau Ă  0o. Mais ce 0o est Ă  un autre palier que celui-lĂ . Les villages sont devenues des fiefs. Ceux-ci ont Ă©tĂ© gobĂ©s par des royaumes centralisĂ©s, des États sans nations. Les États-nations ont pris leur succession sans cesser de s’étriper mutuellement. Les siĂšcles se succĂ©dĂšrent, toujours remplis du bruit des guerres, des pillages, des vols, des agressions. Comment changer le destin ?

Depuis Saint-Pierre [25] en 1712, Ă  Kant [26], Ă  Orwell [27], pour n’en citer que ces trois, jusqu’à la construction europĂ©enne du post-guerre, on a voulu croire que la fuite vers le haut, vers la construction d’empires plus vastes, voire universels, serait l’ Â« ouvre-toi sĂ©same Â» d’un univers apaisĂ©, juste, sans destructions ni violences. Pourtant, les contre-exemples ne manquent guĂšre. Le dernier Ă©tant celui des États-Unis d’AmĂ©rique qui, dans leur croisade universelle pour la dĂ©mocratie et le libre-commerce, ont boutĂ© le feu Ă  toutes les prairies du globe, semant la mort et la destruction dans les cinq continents pendant des dĂ©cennies. Ne serait-il donc pas l’heure de tenter autre chose ?

Ce n’est pas d’un bloc toujours plus gros, toujours plus vaste, toujours plus lourd, ce dont nous avons besoin. Au contraire, l’Europe doit ĂȘtre irrĂ©mĂ©diablement cassĂ©e pour ĂȘtre rebĂątie. Non pas sous la forme des États-nations, comme le souhaitent prĂ©tendument les souverainistes, et dont la nuisibilitĂ© n’est plus Ă  dĂ©montrer. Mais pour tisser sur le continent un vaste rĂ©seau de cellules, les communes, dotĂ©es d’égale autonomie : autonomie fiscale, politique, judiciaire, lĂ©gislative, de dĂ©fense. Des communes libres de s’associer, afin de mener Ă  bien des programmes dĂ©passant les aptitudes individuelles. Mais toujours attentives Ă  ne pas dĂ©lĂ©guer Ă  quiconque des compĂ©tences pouvant ĂȘtre dĂ©voyĂ©es pour asseoir des centres de pouvoir centralisĂ©.

Impossible, s’écrierait de Tocqueville. Pour lui, la dĂ©centralisation des compĂ©tences, le droit d’initiative populaire, un exĂ©cutif central aux pouvoir restreints, bref la dĂ©mocratie directe Ă©taient des hĂ©rĂ©sies abominables. « Les dĂ©mocraties pures de la Suisse appartiennent d’ailleurs Ă  un autre Ăąge ; elles ne peuvent rien enseigner quant au prĂ©sent ni quant Ă  l’avenir. Â» [28] Certes, la Suisse est loin d’ĂȘtre la terre promise, tant s’en faut. Reconnaissons toutefois qu’elle ne s’en est pas si mal tirĂ©e depuis 1848. D’ailleurs, il ne s’agit point de copier sa constitution, d’en faire un canon, d’en rĂ©pliquer le patron. On peut nĂ©anmoins y grappiller, lĂ  aussi, des idĂ©es Ă  pondĂ©rer, Ă  dĂ©velopper, Ă  approprier. Mais ça c’est une autre histoire


L’Europe mise en capilotade, c’est lĂ  le prĂ©sent. Qui en veut encore ? Il nous faut rallumer la flamme. Car « il n’y a de richesse que la vie. La vie, y compris toutes ses forces d’amour, de joie et d’admiration. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d’ĂȘtres humains nobles et heureux ; l’homme le plus riche est celui qui, ayant perfectionnĂ© au maximum les fonctions de sa propre vie, a aussi la plus large influence utile, Ă  la fois personnelle et par le biais de ses possessions, sur la vie des autres. Â» [29]

(Eduardo Casais, septembre 2022)

[1HĂ©raclite, Fragments, 8, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 74.

[2Parménide, La voie de la vérité, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 94 et ss..

[3Empédocle, Fragments, 12, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p.122.

[4Le « Reich de mille ans Â». Moeller van den Bruck crĂ©a en 1922 des concepts et des mots qui feraient peu aprĂšs le bonheur du parti national-socialiste allemand : Dritte Reich, TausendjĂ€hriges Reich. « Nous, les Allemands, croyons nous trouver au milieu de notre histoire, croyons que rien ne peut empĂȘcher que l’avenir de mille ans soit la continuation de notre passĂ© de mille ans Â», in Germany’s third empire ; authorized English edition by Moeller van den Bruck, Londres, George Allen & Unwin, 1934, p.89.

[5Xenophanes (570-478 B.C.), in Diogenes Laertius, Lives of Eminent Philosophers. R.D. Hicks. Cambridge. Harvard University Press. 1972. Livre 9, chap.2.

[6Empédocle, Fragments, 12, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p.122.

[7Anaxagore, Fragments, 17, in Les penseurs grecs avant Socrate, Flammarion, Paris, 1964, p. 150.

[8« Je ne voudrons pour rien du monde qu’il sortĂźt de moy un discours, oĂč il se trouvĂąt le moindre mot qui fĂ»t desaprouvĂ© par l’église : aussi aimĂ©-je mieux le supprimer, que de le faire paroĂźtre estropiĂ©…Quoique je les crusses appuyĂ©es sur des dĂ©monstrations trĂšs-certaines et trĂšs-Ă©videntes, je ne voudrois toutesfois pour rien du monde les soutenir contre l’autoritĂ© de l’église. Â» Lettre de Descartes au PĂšre Mersenne, reproduite in Adrien Baillet, La vie de monsieur Descartes, 1691, l.3, ch.11. https://fr.wikisource.org/wiki/La_Vie_de_M._Descartes

[10Je me suis bornĂ© Ă  l’ Â« AbrĂ©gĂ© Â» de 650 pages, supervisĂ© par l’auteur, traduit en français sous le titre L’Histoire, un essai d’interprĂ©tation, Gallimard, Paris, 1951.

[11Arnold Toynbee, L’Histoire, un essai d’interprĂ©tation, Gallimard, Paris, 1951, p.605. L’auteur s’exprimait au lendemain de la 2e Guerre mondiale. Trois quarts de siĂšcle plus tard, on cherche toujours la rĂ©ponse au dĂ©fi tant attendue.

[13Article 5 : « Les parties conviennent qu’une attaque armĂ©e contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en AmĂ©rique du Nord sera considĂ©rĂ©e comme une attaque dirigĂ©e contre toutes les parties, et en consĂ©quence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de lĂ©gitime dĂ©fense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquĂ©es en prenant aussitĂŽt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nĂ©cessaire, y compris l’emploi de la force armĂ©e, pour rĂ©tablir et assurer la sĂ©curitĂ© dans la rĂ©gion de l’Atlantique Nord. Â» La dĂ©limitation gĂ©ographique n’est pas rĂ©dhibitoire. L’article 6 Ă©tend le pĂ©rimĂštre aux territoires sous juridiction des membres de l’alliance et jusqu’à leurs « forces, navires ou aĂ©ronefs Â» stationnĂ©s dans d’autres territoires. C’est Ă  la suite des attentats terroristes perpĂ©trĂ©s contre les États-Unis le 11 septembre 2001 que, pour la premiĂšre fois de son histoire, l’OTAN a invoquĂ© l’article 5. Depuis, l’OTAN est intervenue hors zone en Syrie, Libye, Irak et Somalie. https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_110496.htm?selectedLocale=fr

[18« La gens est une association politique de plusieurs familles qui Ă©taient Ă  l’origine Ă©trangĂšres les unes aux autres ; Ă  dĂ©faut de lien du sang, la citĂ© a Ă©tabli entre elles une union fictive et une sorte de parentĂ© religieuse. Â» Fustel de Coulanges, La CitĂ© Antique, Ch.10, 2.

[19Dans la dĂ©claration sur l’avenir de l’UE de 2017, « Plusieurs chefs d’Etat et de gouvernement, en particulier François Hollande et Angela Merkel, souhaitent y faire figurer le projet d’une “Europe Ă  plusieurs vitesses”, une option Ă  laquelle le prĂ©sident de la Commission europĂ©enne Jean-Claude Juncker paraĂźt Ă©galement favorable. Si pour certains elle serait le signe de la fin de l’Union, d’autres y voient l’unique moyen de poursuivre la construction europĂ©enne. Â» https://www.touteleurope.eu/institutions/qu-est-ce-que-l-europe-a-plusieurs-vitesses/

[21« There is a nervousness about both men. Mr Van Rompuy [prĂ©sident du Conseil] is seeking a role beyond chairing EU summits. Mr Barroso [prĂ©sident de la Commission] is unsure about how to adapt to his neighbour [
] Both men confront paradoxes. The commission has more authority across Europe, but is weaker in Brussels. The council is stronger, but Mr Van Rompuy must rely on the commission’s big bureaucracy to get much done. Â» The Economist, 23 sep 2010, https://www.economist.com/europe/2010/09/23/angels-and-demons?story_id=17103669 . « Depuis qu’ils ont pris leurs fonctions, le 1er dĂ©cembre 2019, Ursula von der Leyen et Charles Michel se disputent le rĂŽle de “prĂ©sident de l’Europe” sur la scĂšne internationale. Tous deux voudraient ĂȘtre l’interlocuteur unique, celui qui fait le plus autoritĂ©, le plus crĂ©dible. Â» Courrier international, 11.10.2021 https://www.courrierinternational.com/article/union-europeenne-von-der-leyen-et-michel-gare-au-couple-explosif

[23Karl Marx, Introduction Ă  la critique de l’économie politique (Grundrisse) 1859, Paris, Éditions sociales 1972, p. 22.

[24Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, l’impĂ©rialisme, 1951, Fayard, Paris, 1982, p 292.

[27George Orwell, Toward European Unity, Partisan Review, July-August 1947, in The collected essays, journalism and letters, vol IV.




Source: Lundi.am