En 1980 sortait Morts à 100 %, documentaire élaboré par Jean Lefaux et Agnès Guérin, qui taillait en pièces le mythe du mineur « héroïque ». Et le révélait pour ce qu’il était : un taf de forçat. Plus de 35 ans après, deux réalisateurs en livrent un épilogue [1] sans concession. Entretien avec un des protagonistes, TomJo.

Peux-tu dire quelques mots de la genèse de ce post-scriptum à Morts à 100 % ?

« Tout commence le 4 décembre 2012, jour de l’inauguration du musée Louvre‑Lens. Ce jour‑là, on fait un petit reportage pour le journal La Brique. À l’époque, un leitmotiv revient sans cesse : étant donné ce que les mineurs ont donné à la France, la France peut bien donner un Louvre à Lens. Le musée est ainsi vendu par la Région et l’État comme une espèce de gratification pour services rendus à la nation, notamment pour la reconstruction d’après-guerre. Sauf que les mineurs ne sont pas invités à l’inauguration. Bizarre.

Dans la foulée, notre pote Greg commence à interviewer des gens sur la mémoire minière, la rénovation des corons. À la médiathèque, il tombe sur une VHS du film Morts à 100 %, réalisé en 1980. Il se rend compte que ce film n’a quasiment été vu par personne et qu’il a été mis à l’index par les patrons et les syndicats. C’est qu’il tapait fort sur le PC de Thorez, qui développait à l’époque toute une mythologie du mineur soldat, patriote, courageux, fier. Or, quand on leur donnait la parole, les mineurs disaient qu’ils s’étaient bien faits avoir : ils étaient tous ‘‘ silicosés ” et mourraient avant 50 ans.

Greg a ensuite rencontré l’équipe du Centre d’animation culturelle de Douai, qui cherchait à dévoiler ce mythe du mineur. Roland Poquet et Bruno Mattéi témoignent de leur activité à l’époque et s’attardent sur la manière dont on réactive aujourd’hui le mythe du mineur en aseptisant son histoire. Pour prendre le train de la troisième révolution industrielle, le Nord-Pas-de-Calais recycle son histoire ouvrière. Un enjeu entré en collision avec le centenaire du début de la Première Guerre mondiale dans un vaste programme touristico-culturel. Si quand on revient de la nécropole de ce conflit à Notre-Dame-de-Lorette on pense ‘‘ Plus jamais ça ”, en sortant du musée minier de Lewarde on se dit : ‘‘ C’était chouette, la mine. Certes dur, mais il y avait la camaraderie, la solidarité. ” On oublie qu’entre 1945 et 1990, on compte officiellement 40 000 morts de la silicose. »

Quand on visite le musée de la mine de Saint‑Étienne, on est surpris par l’absence de toute trace de conflictualité sociale. Le mineur est présenté comme un héros, solitaire et solidaire, point barre. Est‑-ce la même chose à Lewarde ?

« Oui. Il y a une salle des machines, qui livre le grand récit du progrès technique. À cela s’ajoute un volet de folklorisation destiné aux enfants, à qui on file un casque avant de leur faire gratter un peu de terre pour trouver du charbon. Les gosses s’amusent. Alors que mineur, c’était un boulot de forçat. D’esclave. Quand on est allés tourner au musée, on était accompagnés de salariés qui nous disaient : ‘‘ Il y a des gens qui viennent avec un a priori assez sombre sur la région et qui sortent du musée avec une image beaucoup moins morbide du Bassin minier. ” C’est vraiment à ça que sert ce musée. À laver l’histoire. Tu as des anciens mineurs qui ne peuvent plus voir les terrils en peinture ! Ces terrils sur lesquels aujourd’hui la nature reprendrait ses droits, où tu peux faire des balades. On n’a pas de montagne dans la région, mais on a des terrils ! Pour les mineurs, ça reste quand même la poubelle de leur ancien métier. Un symbole de mort. »

Parmi les protagonistes du film, il y a le sculpteur Christian Szewczyk qui use d’un verbe très nerveux et tranché…

« Oui, c’est le plus remonté ! Il envoie tout balader. Lui est fils de mineur, d’origine polonaise, et il fait de la sculpture sur bois, un travail inspiré des contes et mythes populaires polonais (sorcières, bêtes magiques, etc.). Il a conçu un chevalet-potence pour dénoncer l’exploitation des mineurs, quelque chose d’assez simple, histoire d’éviter la statuaire grandiloquente. Dans le film, il raconte qu’il ne trouvait pas de lieu où le mettre jusqu’à ce que la commune de Calonne‑Ricouart l’accepte et le place juste à côté de la mairie.

Christian aborde aussi le sujet méconnu des viols au fond de la mine, auxquels Berry faisait allusion dans son film Germinal. On ne sait pas si ces pratiques étaient répandues, mais couraient des histoires de mecs qui cherchaient des filles pour les ingénieurs ou les patrons. C’est une part sombre de la vie des mineurs qui reste sous le tapis. La solidarité existait, mais elle se construisait dans l’adversité, un peu comme la camaraderie des tranchées. C’est le revers d’une pièce morbide. »

Afin de capter la manne touristique, les patrimoines naturels, architecturaux ou immatériels sont exacerbés pour mythifier des identités locales. Le passé minier n’échapperait donc pas à la grande lessiveuse mémorielle ?

« On a une archive qui n’a finalement pas été intégrée au film, et qui traite d’un colloque tenu en 1979 à Lille. Un Anglais y déclare que les gens en ont un peu marre des cathédrales et des châteaux, et que le patrimoine bâti industriel serait une bonne carte à jouer. Le musée de la mine de Lewarde relève d’ailleurs d’une initiative patronale.

À Lens, il y a un coron juste en face du Louvre. Dans une rue, les occupants, tous descendants de mineurs, ont été délogés. Parce qu’il y a des enjeux financiers. La chaîne Esprit de France s’est ainsi lancée dans un projet d’hôtel 4 étoiles dans un style minier. Chaque petite maison en brique sera transformée en une chambre luxueuse, décorée avec une lampe ou un casque de mineur… Et le bar de l’hôtel s’affichera ‘‘supporter du RC Lens”. La ville joue ainsi à fond l’exotisme nordiste. On imagine la com’ pour les touristes : ‘‘ Vivez l’expérience du coron ! ”

Si on utilise les mineurs, leur image et leur mémoire, on leur demande dans le même temps de ne pas être trop présents, parce que ça reste des ploucs. Pareil pour le centre culturel Albert-Camus, juste à côté du Louvre, un lieu assez populaire où les gens prenaient des cours de danse, de musique. Il a été remplacé par La maison du projet, sorte de mini-musée de la mine. On vire des gens plutôt pauvres d’un espace qu’ils fréquentaient pour y organiser une espèce de musée qui utilise leur image. »

Il y a en France un regain d’activité minière depuis quelques années. Votre film s’inscrit aussi dans une certaine actualité ?

« On a prévu de rencontrer les collectifs qui luttent contre les projets miniers en Creuse, en Bretagne, dans le Pays basque, etc. L’idée est d’expliquer qu’aujourd’hui encore, il y a des mineurs qui se sacrifient pour nous : des mines de coltan en Chine aux mines d’uranium au Niger. Derrière chaque parcelle de notre confort moderne et technologique, il y a un mineur. De la même manière qu’on se chauffait au charbon dans les années 1950 grâce aux mineurs, on doit nos smartphones et l’énergie nucléaire à des sacrifiés de la mine.

Sur le même sujet, on se demande quel accueil va recevoir le film dans notre région, où règne un ouvriérisme assez fort. On l’a montré à un copain fils de mineur. S’il est d’accord avec notre démarche, il a du mal à se défaire de tout cet héritage. C’est quelque chose de profond. Les mineurs ont fait ce que personne d’autre n’a fait.

On aimerait aussi rencontrer les associations de travailleurs immigrés. Ils se sont battus pour avoir le statut de mineur et n’ont pas été reconnus comme silicosés. Ils ont d’autant plus besoin de cette reconnaissance du travail accompli. Or notre démarche s’inscrit dans une critique plus globale de la valeur travail. Une pensée assez absente aujourd’hui, où on reste campés sur la défense de l’emploi et des acquis sociaux. »


[1] Morts à 100 %, de Modeste Richard et TomJo, à partir d’interviews réalisés par Grégory Tahar-Chaouch. Sortie DVD le 28 octobre, avec une projection à 20 h au cinéma L’Univers à Lille.

Source: http://cqfd-journal.org/Leur-objectif-laver-l-histoire -