Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
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Le 20 octobre 2022 paraîtra le premier livre des éditions lundimatin : les Lettres sur la peste d’Olivier Cheval, en collaboration avec les éditions La Découverte. C’est un livre important et bouleversant qui éclaire avec finesse et érudition l’ordre du monde tel qu’il se referme sur nous. Comme il signe l’extension des activités de lundimatin au monde du livre et de l’édition, nous nous autorisons cet encart publicitaire et la publication de quelques extraits. De nombreuses présentations et discussions autour du livre sont déjà annoncées. Une soirée de lancement se tiendra à la librairie Le monte-en-l’air le 20 octobre, vous êtes invités.

Au printemps 2020 nous avons été les témoins et les sujets d’une expérimentation sanitaire et gouvernementale inédite : l’assignation à résidence de quatre milliards et demi d’humains. Olivier Cheval propose d’explorer les conditions historiques, sociales, techniques et affectives qui ont rendu possible ce « Grand Séquestre ». Entre philosophie et littérature, ces lettres adressées à des proches sont éblouissantes de sensibilité et de lucidité.


Pour comprendre ce qui nous arrive, Olivier Cheval a commencé par s’appuyer sur quelques jalons solides de la philosophie contemporaine. Mais il fallait être plus vaste pour circonscrire l’évènement dans toute son ampleur, et raconter une nouvelle histoire du monde à partir du règne de la technique. Il fallait être plus intime aussi, et raconter la chair de nos vies à l’heure de la solitude, de l’enfermement et de la séparation. Il fallait abandonner les vieilles distinctions entre philosophie, littérature et sciences humaines, et se mettre à écrire. Écrire depuis le monde qui s’était retiré, depuis nos vies devenues invivables.

Le livre s’ouvre sur un essai court, ciselé et implacable : La Domestication du monde, retraçant la généalogie du règne de la technique et l’emprise de la cybernétique jusque dans chaque recoin de nos vies. Comment le monde est mis en mesure par l’économie, jusque dans ses plis les plus intimes, les plus sensibles. Si le texte est dense, érudit et brillant, il reste fluide, accessible et didactique.

La seconde partie est composée de huit lettres qu’Olivier Cheval a adressées à des amis, à un amant, à un enfant. Dans chacune, il déplie subtilement un des éléments de réflexion condensé dans la partie théorique : l’irréversible, le communisme de pensée, la disparition du paysage, l’inassouvible, l’invivable, l’avenir, l’inoubliable. S’y mêlent la mélancolie et la joie, la mélasse du monde comme il va et la grâce de ce qui persiste. Il y est question de smartphones et d’amour, de voyages et d’existences qui s’évanouissent. Chacune est bouleversante à sa façon et partout le politique et le sensible, la subversion et la littérature s’y indistinguent, comme pour renouer tout ce qui peut encore l’être.

Nos lectrices et lecteurs les plus assidus se souviendront d’Olivier Cheval et de l’excellente série d’articles que nous avions publiée dans les premiers mois du confinement : « L’immunité, l’exception, la mort, penser ce qui nous arrive avec Roberto Esposito, Giorgio Agamben, Michel Foucault et Vilém Flusser ». Ainsi que sa Dernière leçon sur le confinement – Un nouvel art de la partouze et Le Rêve du dernier homme.

Présentations publiques

20 octobre – Paris – Le monte-en-l’air – 20h

2 novembre – Limoges – Librairie Pages et Plumes – 19h avec Serge Quadruppani

3 novembre – Toulouse – Librairie Terra Nova

18 novembre – Bruxelles – Librairie Météores – avec Gil Bartholeyns

8 décembre – Rennes – (TBC)

Nous annoncerons très bientôt d’autres dates de rencontres autour du livre, dans des librairies ou des lieux amis.


Extraits

Lettre à Yuri

sur l’avenir

Lavaur, le 3 mars 2022

Yuri,

L’été dernier, avant que je reparte à Paris, tu m’avais dit que tu aimerais bien que je sois allemand, et que j’aie neuf ans. Comme ça, nous pourrions être correspondants, et nous écrire des lettres pendant ces longues périodes où nous ne nous voyons pas. Ta phrase, comme souvent, avait fait rire tout le monde, et je t’avais expliqué que l’on pouvait s’écrire sans que je me métamorphose : qu’il n’y a pas que les correspondants des écoles primaires de l’Union Européenne qui ont le droit de s’écrire.

Quand je te regarde habiter si pleinement l’enfance, je pense parfois à l’enfant que j’étais, si sage, si timide, si mélancolique déjà, qui regardait le monde de loin, comme incertain d’en faire partie, qui se demandait si, un jour, il deviendrait aussi un acteur des histoires qui partout s’écrivaient autour de lui. Y ai-je jamais réussi ? Vois-tu, je crois que chacun a un âge pour toute la vie, un âge qui, une fois passé, demeure toujours un peu présent, comme en secret, derrière le corps qui change et vieillit — mais parfois aussi, c’est l’inverse, l’âge est déjà là avant que d’être atteint, il y a des enfants qui sont déjà comme de vieux sages. Moi, ça doit être quatorze ans. L’adolescence pour toujours, la colère, le désir, le sommeil. Toi, je crois que c’est l’enfance, interminablement l’enfance. Je te vois faire du monde autour de toi un immense terrain d’expérimentation sur les états de la matière, t’amuser sans répit à congeler des boissons, à souffler de l’air dans des liquides, à transvaser une substance dans une autre, à rendre solide les liquides, à liquéfier les solides, et je n’arrive pas encore à t’imaginer adolescent, à t’imaginer adulte. Et pourtant, tout vient plus vite qu’on ne le croit et, en 2100, tu approcheras des quatre-vingt-dix ans.

On nous parle beaucoup de l’état de la planète à cette date-là. La montée des températures, la montée des eaux, la disparition des grands fauves et d’oiseaux magnifiques. On nous parle moins de l’état du monde à l’orée de ce prochain siècle, de la manière dont on pourra encore y vivre. Les gens qui aiment les ordinateurs espèrent que l’on pourra connecter directement nos cerveaux aux machines pour les commander avec la pensée et plonger, même sans casque, dans des univers parallèles, sécrétés en même temps par l’esprit humain et l’intelligence artificielle. Les gens qui n’aiment pas la mort espèrent que l’on aura trouvé la solution pour l’éradiquer et vivre éternellement. Les gens qui n’aiment pas la Terre espèrent que l’on aura commencé à coloniser Mars ou une exoplanète que l’on aura recouverte d’un grand dôme transparent pour que le nouveau monde ressemble aux gigantesques centres commerciaux à air conditionné que l’on trouve à Dubaï. Mais les gens qui aiment cette Terre, malgré ce qu’on en a fait, et cette vie, malgré la mort qui pèse sur elle, et ce monde bien réel que nous avons tous en commun, plutôt que tous les métavers, qu’ont-ils encore à espérer ?

Charlotte m’a rapporté qu’un jour de manifestation, alors que toute la maison préparait des banderoles, tu leur avais demandé s’ils défilaient contre l’obligation des masques à l’école. Et, apprenant qu’il s’agissait d’une autre cause, tu leur avais dit que ça ne servirait à rien, alors, si on ne commençait pas par ça. Les gens disent parfois que tu as des réflexions d’adulte parce que tu tiens des propos trop intelligents pour ton âge. C’est faux. Tu parles depuis l’enfance, toujours, depuis cet étonnement qui fait que ce qui existe n’a pas encore basculé du côté de ce qui doit exister. Je crois qu’il y a là une vérité profonde, celle qu’un jour j’aimerais approcher davantage que je ne l’ai fait jusqu’ici, la seule qui m’importe pleinement : ce n’est pas parce qu’une chose est qu’elle avait à être. C’est le risque premier de vieillir : on s’habitue à l’ordre des choses. Ou plutôt, on s’habitue aux choses comme elles vont, à leur absence de raison, et l’on finit par y voir un ordre. L’ordre des choses, justement. Ce que j’espère, c’est qu’en 2100, tu auras gardé à l’intérieur de toi cet étonnement de l’enfance. Que rien de ce qui existera alors, les univers parallèles ou les colonies extraterrestres, et qui ne choquera plus personne, ne t’apparaîtra comme allant de soi. Que tu continueras à jouer avec les choses que le monde mettra sous ton nez. Et que si le monde continue de dérailler, comme il le fait déjà très bien, tu continueras, comme tes amis de la maison, à chercher un lieu où vivre selon un autre ordre des choses, qui pourrait bien être, te connaissant, un grand désordre joyeux.




Source: Lundi.am