Juin 24, 2021
Par Archives RĂ©volutionnaires
114 visites


Print Friendly, PDF & Email

Ce texte a Ă©tĂ© Ă©crit par un camarade se trouvant actuellement en Colombie. Il nous est parvenu le 23 juin 2021 et prĂ©sente des rĂ©flexions sur la situation Ă  cette date. Depuis l’arrivĂ©e au pouvoir du gouvernement de droite radicale d’IvĂĄn Duque en aoĂ»t 2018, le petit peuple de Colombie doit lutter durement afin de se dĂ©fendre. En effet, le gouvernement de Duque reprend les politiques anti-populaires, anti-communistes, misogynes et anti-autochtones qui avaient animĂ© le rĂ©gime d’Álvaro Uribe (2002-2010). Ces deux rĂ©gimes, sous prĂ©texte de combattre l’ennemi intĂ©rieur rĂ©volutionnaire, ont adoptĂ© des mesures extrĂȘmement dures contre le peuple colombien.

Suite aux grandes manifestations de novembre et dĂ©cembre 2019, la population est entrĂ©e en grĂšve gĂ©nĂ©rale le 28 avril 2021. En rĂ©action, la police et l’armĂ©e, appuyĂ©es par des miliciens aux tendances fascistes, multiplient les actes de violence (on compte officiellement plus de 70 mort.es depuis le dĂ©but du mouvement). C’est cette triste rĂ©action, au confluent de la gouvernementalitĂ© nĂ©olibĂ©rale, de la violence d’État et du paramilitarisme, que dĂ©crit ce texte.

/ / /

La « gente de bien Â» ou le reflet de l’identitĂ© fascisante des classes dominantes

La « gente de bien Â» : nouvel agent d’une conjoncture ou paramilitarisme dĂ©guisĂ© en bonnes intentions ?

Le 14 juin dernier, dans la municipalitĂ© de Las Mercedes, en pĂ©riphĂ©rie de CĂșcuta, capitale du dĂ©partement du Norte de Santander, des membres de l’organisation paysanne du ComitĂ© unitaire du Catatumbo entamaient des nĂ©gociations avec le gouvernement rĂ©gional dans le cadre du Paro nacional (grĂšve gĂ©nĂ©rale) qui secoue le pays depuis le 28 avril dernier. C’est en matinĂ©e que des civils, opposĂ©s Ă  la grĂšve, autoproclamĂ©s « gente de bien Â» (« bons citoyens Â» ou « gens de bien Â») se prĂ©sentent sur les lieux, avant de barricader l’entrĂ©e principale avec du fil de fer. Les diffĂ©rents acteurs s’étant rĂ©unis Ă  la table de nĂ©gociation – le gouverneur dĂ©partemental y compris – seront privĂ©s de libertĂ©, sĂ©questrĂ©s pendant prĂšs de 13 heures dans le bĂątiment, sans eau ni nourriture. La police, dĂ©ployĂ©e pour cette raison, ne semble pourtant pas alarmĂ©e par la gravitĂ© de la situation et opte pour un faux-semblant d’intervention[1]. Cette situation est d’autant plus inquiĂ©tante qu’elle forme la piĂšce la plus rĂ©cente d’une chaĂźne d’évĂ©nements qui marquent un incrĂ©ment des agressions civiles autonomes contre la grĂšve en cours, et ce avec la complaisance des forces de l’ordre. C’est aussi le spectre du paramilitarisme colombien qui plane sur ces Ă©vĂ©nements funestes, oĂč cette extrĂȘme droite active au nom de « l’endiguement du communisme Â» possĂšde dans les faits un programme politique beaucoup plus large qui passe du narcotrafic Ă  la dĂ©fense du grand capital Ă©tranger, jusqu’à l’extermination physique du mouvement paysan.

L’avant-veille, le 12 juin 2021, dans la municipalitĂ© de El Zulia Ă  moins de 200 de kilomĂštres de CĂșcuta, une attaque violente orchestrĂ©e par des civils Ă©tait dirigĂ©e contre d’autres paysan.ne.s qui s’étaient rĂ©uni.e.s pour Ă©riger des blocages routiers. La nuit tombĂ©e, aux alentours de 20h40, la garde paysanne remarque l’arrivĂ©e de six individus Ă  moto. AussitĂŽt descendus de leurs vĂ©hicules, les suspects – encore une fois auto-Ă©tiquetĂ©s comme « gente de bien Â» – commencent Ă  ruer de coups les paysan.ne.s rassemblĂ©.e.s au point de blocage, les accusant Ă  tort d’ĂȘtre des membres de la guĂ©rilla. AprĂšs avoir violentĂ© plusieurs membres de la communautĂ©, les six hommes se rĂ©vĂšlent ĂȘtre Ă©quipĂ©s d’armes Ă  feu de diffĂ©rents calibres. Ils dĂ©cident alors de tirer sur la petite foule, dĂ©chargeant plus de 150 coups dans des directions alĂ©atoires. Deux paysans sont touchĂ©s, dont l’un griĂšvement blessĂ©. Une fois la fusillade terminĂ©e et la panique mortellement installĂ©e, les individus se targuent de faire partie d’une organisation paramilitaire de la rĂ©gion[2].

À ce niveau, la suite des Ă©vĂ©nements commence Ă  tracer une conjoncture politique, puisque les interventions armĂ©es de civils contre le mouvement social actuel ne constituent plus une simple collection d’évĂ©nements isolĂ©s. Le 9 mai dernier Ă  Cali, troisiĂšme ville de Colombie, des hommes habillĂ©s en civil, parmi lesquels se sont aussi insĂ©rĂ©s quelques policiers, ont ouvert le feu contre un contingent autochtone d’une manifestation, faisant six blessĂ©s[3]. Le 28 mai, toujours Ă  Cali, un groupe de civils organisĂ©s, dont un dĂ©nommĂ© AndrĂ©s Escobar, coordonne une agression armĂ©e contre une manifestation soulignant le premier mois du mouvement social. L’évĂ©nement s’est dĂ©roulĂ© alors que l’homme en question s’était volontairement glissĂ© dans les rangs de la police anti-Ă©meute ; celle-ci, loin d’ĂȘtre perturbĂ©e par la prĂ©sence d’un civil Ă©quipĂ© d’une arme de poing, opĂšre conjointement avec lui, chargeant la foule qui vient tout juste d’ĂȘtre victime d’une fusillade[4]. Dans une vidĂ©o donnĂ©e au quotidien El Tiempo, Escobar, agent d’influenceur de mĂ©tier et milicien dans ses temps libres, se dĂ©fend d’appartenir Ă  quelque organisation paramilitaire, rĂ©torquant qu’il serait plutĂŽt
 « une personne de bien Â», c’est-Ă -dire, selon lui, une personne « travailleuse, sans antĂ©cĂ©dent judiciaire, payant des impĂŽts et apportant des emplois Ă  la sociĂ©tĂ© Â»[5]. Évidemment, la dĂ©fense d’Escobar voulant qu’il ne soit pas un paramilitaire n’est rien de plus qu’un mensonge Ă©hontĂ©, contredit par sa propre description des Ă©vĂ©nements oĂč il se prĂ©sente explicitement comme un civil qui s’arme avec un groupe pour dĂ©fendre la propriĂ©tĂ© privĂ©e de sa ville.

Que le paramilitarisme constitue une force contre-insurrectionnelle qui cherche Ă  briser la grĂšve sociale, suivant une stratĂ©gie de sous-traitance de la violence Ă©tatique, cela ne constitue guĂšre un phĂ©nomĂšne nouveau en Colombie. NĂ©anmoins, ce dont on peut ĂȘtre assurĂ©, c’est que la dynamique paramilitaire – recyclĂ©e en formation de « bandes criminelles Â» depuis la dĂ©composition des FARC-EP en 2016 – est dĂ©sormais rĂ©activĂ©e dans une perspective d’intervention directe et violente contre le mouvement social. Ce qui est aussi symptomatique dans les cas analysĂ©s ici, c’est le recours Ă  l’auto-assignation du concept de « gente de bien Â» ou du qualificatif de « bons citoyens Â» pour justifier leurs pratiques. Plus qu’un simple discours rĂ©fĂ©rant au « gros bon sens Â» ou Ă  la dĂ©cence commune, la notion de gente de bien constitue en fait le paravent idĂ©ologique des forces sociales rĂ©actionnaires de la Colombie. Loin d’une Ă©thique de vie moralement exigeante, il s’agit plutĂŽt d’un discours qui cherche Ă  masquer le camp que ces derniers ont choisi dans la guerre de classes ouverte qui dĂ©chire actuellement le pays. En tant qu’idĂ©ologie organique des classes dominantes du pays, elle se porte au secours de leurs intĂ©rĂȘts matĂ©riels, intĂ©rĂȘts remis en cause dans le climat actuel du Paro nacional colombien.

Manifestation de gente de bien contre la grÚve générale.

Gente de bien : une analyse discursive

Pour saisir le contenu du concept de gente de bien, on peut d’abord tendre l’oreille aux personnes qui s’en rĂ©clament. À ce titre, ce qu’affirmait le paramilitaire AndrĂ©s Escobar peut nous servir de point de dĂ©part : la gente de bien serait une catĂ©gorie mĂ©liorative qui dĂ©crit les personnes qui respectent la loi, l’intĂ©gritĂ© des institutions rĂ©publicaines et les forces de l’ordre qui les dĂ©fendent. En dĂ©finitive, il s’agit d’une forme assez classique de conservatisme politique qui s’accompagne de ses extensions caractĂ©ristiques, notamment la vĂ©nĂ©ration de la famille traditionnelle, de la religion et de la patrie. Si le noyau dur du conservatisme est, sous des configurations variables, rĂ©pandu dans toutes les classes dominantes du monde (et possĂšde mĂȘme une dimension interclassiste, en venant phagocyter les classes populaires), ses spĂ©cificitĂ©s idĂ©ologiques se sont cristallisĂ©es en Colombie au dĂ©but des annĂ©es 2000 autour du courant de l’uribisme. Du nom d’Álvaro Uribe – ex-prĂ©sident et mentor de l’actuel prĂ©sident IvĂĄn Duque, par ailleurs toujours trĂšs influent sur la scĂšne politique colombienne –, l’uribisme n’est rien de plus qu’une apologie des politiques menĂ©es par ce dernier et plus particuliĂšrement de son modĂšle de « sĂ©curitĂ© dĂ©mocratique Â» qui visait soi-disant Ă  renforcer l’État de droit. AppliquĂ©e entre 2002 et 2010, cette politique militariste supportĂ©e par les États-Unis Ă  travers le Plan Colombie Ă©tait centrĂ©e sur l’élimination de « l’ennemi intĂ©rieur Â», bouc Ă©missaire qu’incarnaient les guĂ©rillas communistes de l’ELN[6] et des FARC-EP[7].

En deçà de cette façade de protection des libertĂ©s dĂ©mocratiques, c’est l’ensemble du mouvement social colombien qui a Ă©tĂ© violemment rĂ©primĂ© au nom de la lutte contre le terrorisme ; en tĂ©moigne un bilan tout simplement catastrophique en termes de droits humains, oĂč des milliers d’exĂ©cutions extrajudiciaires ont Ă©tĂ© encouragĂ©es dans les corps policiers et militaires, en plus d’une collaboration Ă©troite avec les groupes paramilitaires organisĂ©s. Sous la gouverne d’Uribe, la loi Justicia y Paz de 2005 a effectivement lavĂ© les crimes des paramilitaires, leur offrant des remises de peine avantageuses. À cette Ă©poque, suivant les propos des chefs paramilitaires Vicente Castaño et Salvatore Mancuso, les paramilitaires contrĂŽlaient directement prĂšs de 35 % des siĂšges au CongrĂšs colombien[8].

Face Ă  cela, la cristallisation idĂ©ologique de la gente de bien comme dĂ©clinaison de l’uribisme correspond effectivement Ă  un conservatisme social et culturel typique, auquel s’ajoute une doctrine de l’ennemi intĂ©rieur, vĂ©ritable paranoĂŻa militariste dirigĂ©e contre certains groupes sociaux jugĂ©s subversifs. Les forces de l’ordre seraient ici le dernier rempart contre la barbarie qu’incarne le programme politique du terrorisme guĂ©rillero. Si la majeure partie des individus se rĂ©clamant de la gente de bien ne s’organise pas en groupes paramilitaires (ou ne les appuie pas particuliĂšrement), il n’en demeure pas moins que le paramilitarisme reste dans ces esprits un acteur relativement « inoffensif Â» du conflit social colombien, supposĂ©ment moins important et violent que la guĂ©rilla communiste. Au final, dans la mesure oĂč elles s’opposent Ă  l’ennemi intĂ©rieur, ces organisations d’extrĂȘme droite peuvent trĂšs bien ĂȘtre ouvertement appuyĂ©es par de bons samaritains dĂ©fenseur.e.s de l’uribisme. Toujours est-il que la rĂ©alitĂ© montre un tout autre Ă©tat de choses : entre 2002 et 2006, au dĂ©but du rĂšgne politique d’Uribe, on ne compte pas moins de 20 000 homicides par an, la plupart relatifs Ă  la violence politique ; 60 % de ces assassinats sont attribuables au paramilitarisme, contre seulement 25 % Ă  la guĂ©rilla[9].

Une opposition de classe

Le conservatisme politique de ladite gente de bien ne se rĂ©sume cependant pas Ă  une simple « prĂ©fĂ©rence Â» politique pour le statu quo et Ă  la militarisation du conflit social. Si le concept de gente de bien possĂšde effectivement une dimension interclassiste et constitue un discours officiel qui est parfois relayĂ© par les classes populaires, c’est seulement certains agents appartenant aux classes moyennes qui se mobilisent dans le cadre de tactiques paramilitaires pour attaquer violemment le mouvement social. On peut aussi prĂ©ciser qu’il existe dĂ©finitivement des paramilitaires dont l’origine socio-Ă©conomique est prĂ©caire, mais les rĂ©seaux du paramilitarisme constituent un lieu d’ascension sociale : l’association directe avec le narcotrafic, les taxes de protection payĂ©es par les grandes entreprises pour rĂ©primer la contestation et le vol des terres des paysan.ne.s constituent autant de mĂ©thodes pour s’accaparer une part profitable de la plus-value socialement produite. C’est ici que les beaux discours fondent au grand soleil de l’idĂ©ologie pour rĂ©vĂ©ler ce qu’ils sont in concreto : des intĂ©rĂȘts matĂ©riels.

Face Ă  cela, si la guilde des bons citoyens autoproclamĂ©s ne forme sans doute pas le nec plus ultra de la bourgeoisie colombienne ou du capital Ă©tranger qui pille les richesses du pays, elle n’en demeure pas moins un acteur privilĂ©giĂ© de la hiĂ©rarchie sociale. Appartenant aux classes moyennes supĂ©rieure et mĂ©diane, ces personnes Ɠuvrent massivement dans des professions libĂ©rales bien rĂ©munĂ©rĂ©es ou sont des petits propriĂ©taires dans des secteurs concurrentiels du capital. Ces fractions privilĂ©giĂ©es de la classe moyenne sont ainsi socialement enclines Ă  s’opposer au Paro nacional, spĂ©cialement lorsque celui-ci s’attaque directement aux commerces Ă  travers la pratique de l’émeute et du pillage. Dans la conjoncture actuelle, l’idĂ©ologie conservatrice spĂ©cifiquement colombienne connaĂźt une transformation de son contenu interne. L’ennemi intĂ©rieur y est substituĂ©, passant de la figure du guerrillero Ă  celle du vĂĄndalo, jeune des quartiers populaires qui ne respecte ni la police ni la propriĂ©tĂ© privĂ©e et qui refuserait d’entrer dans les circuits formels « respectables Â» d’ascension sociale (entendre ici : le travail salariĂ©)[10].

Ce que le concept de gente de bien cherche donc Ă  produire, c’est une distinction sociale, une opposition face aux gens qui, contrairement Ă  elle, ne seraient pas de « bons citoyens Â». C’est directement les classes populaires qui sont visĂ©es, celles qui n’ont pas des conditions suffisantes leur permettant d’adopter le mode de vie que cette bonne sociĂ©tĂ© vante comme le salut social dĂ©sirable. La figure du travailleur gagnant dignement sa vie Ă  la sueur de son front est alors opposĂ©e Ă  la rĂ©alitĂ© des quartiers populaires. NĂ©anmoins, lĂ  oĂč la gente de bien aimerait y voir une dĂ©monstration de bassesse morale et de paresse, une explication platement matĂ©rialiste permet de mettre en lumiĂšre les conditions de vie des classes dominĂ©es de la Colombie et les stratĂ©gies politiques qui s’en suivent.

On peut commencer par souligner le fait que la pandĂ©mie a durement frappĂ© le pays en termes de consĂ©quences sociales, le taux de pauvretĂ© national montant en flĂšche de 35 % Ă  42 %. Aujourd’hui, prĂšs d’un jeune adulte sur deux n’a pas accĂšs Ă  l’école et n’occupe aucun emploi. Le taux de chĂŽmage est en effet astronomique, au moment oĂč tous les surnumĂ©raires s’engouffrent dans une Ă©conomie informelle depuis longtemps saturĂ©e. Dans ces conditions matĂ©rielles d’existence intenables, l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie. Les affrontements violents avec la police et le recours Ă  l’émeute ne sont pas une question de choix Ă©thique, mais la seule stratĂ©gie politique viable pour ces jeunes prolĂ©taires en quĂȘte de transformations sociales. Cependant, les bons citoyens de tout acabit ont aussi un point de vue qui est bien Ă  eux : ils n’acceptent pas que leurs petits commerces soient saccagĂ©s par une masse qui remet en question leur collection de privilĂšges.

Manifestation dans le contexte de la grĂšve gĂ©nĂ©rale en Colombie. On y voit la Centrale unitaire des travailleurs de Colombie (CUT) et la FĂ©dĂ©ration colombienne des travailleurs de l’éducation (FECODE).

Citoyens exemplaires et actions violentes : la gente de bien comme paravent idĂ©ologique du paramilitarisme

Dans un contexte de remise en question profonde de leurs intĂ©rĂȘts matĂ©riels, le sacro-saint respect de la loi s’applique cependant Ă  gĂ©omĂ©trie variable pour ces personnes qui ont toujours eu les institutions sociales de leur cĂŽtĂ©. La question n’est donc pas de savoir si leurs pratiques politiques doivent se conformer au critĂšre de la lĂ©galitĂ©, mais si leur intervention dĂ©fend les institutions actuelles. Face Ă  l’intensitĂ© de la crise et Ă  l’histoire du conflit colombien, le chemin Ă  prendre est inscrit dans le ciel : celui des armes. Il y a ainsi un drĂŽle de glissement sĂ©mantique : partant du principe inviolable du respect de la loi, la gente de bien prend illĂ©galement les armes pour la dĂ©fendre[11]. C’est sans doute ce qui faisait dire au sĂ©nateur Gustavo Petro, chef du parti Colombia Humana et candidat Ă  la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle, que « les bons citoyens ne possĂšdent pas de fusil dans leur maison, ils ont plutĂŽt des livres et de l’amour pour leurs enfants Â».

Si cette citation frappe le bon sens, notre objectif n’est pas de prendre Ă  contre-pied le contenu idĂ©ologique du concept de gente de bien, mais plutĂŽt d’en distinguer une dimension formelle et une informelle. Formellement, il s’agit, comme nous l’avons vu, d’une apologie des institutions actuelles et des forces sociales qui la dĂ©fendent. Informellement, cependant, ce discours a une extension violente qui incite Ă  l’intervention proactive de civils pour dĂ©fendre le capital et le rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© qui le fonde. Au final, le concept de gente de bien est un Ă©cran idĂ©ologique pour l’action paramilitaire.

Culture de l’impunitĂ©, consolidation du bloc au pouvoir et pĂ©rennitĂ© de la dynamique paramilitaire

Comment se fait-il que dans un pays soi-disant dĂ©mocratique (« la plus vieille dĂ©mocratie d’AmĂ©rique latine Â» diraient certain.e.s apologistes), il soit possible de prendre les armes aux cĂŽtĂ©s de policiers dans l’objectif de tuer des manifestant.e.s et d’installer un climat de terreur ? Le premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est sans doute la culture de l’impunitĂ© qui forme l’alpha et l’omĂ©ga des institutions colombiennes. Ce laxisme face aux mĂ©canismes de rĂ©pression extrajudiciaire ne date pas d’hier, la corruption des membres du gouvernement par le narcotrafic dans les annĂ©es 1980 a aussi laissĂ© le champ libre aux sicarios pour commettre toutes sortes d’exactions sans avoir Ă  craindre une condamnation judiciaire digne de ce nom.

La montĂ©e en puissance du paramilitarisme dans les annĂ©es 1990 est aussi symptomatique de cette culture : pour cause de violence paramilitaire, pas moins 14 476 personnes ont Ă©tĂ© assassinĂ©es entre 1988 et 2003 selon les chiffres officiels (donc assurĂ©ment beaucoup plus) et plus de trois millions de personnes sont devenues des dĂ©placĂ©.e.s forcĂ©.e.s[12]. NĂ©anmoins, la conjoncture de la politique de sĂ©curitĂ© dĂ©mocratique enclenchĂ©e par Uribe n’a que renforcĂ© le clientĂ©lisme et la corruption des fonctionnaires d’État[13]. Toute cette violence a culminĂ© avec le plus rĂ©cent scandale des faux-positifs oĂč, sous les deux mandats d’Uribe, prĂšs de 6 400 jeunes hommes – surtout issus des quartiers populaires – ont Ă©tĂ© assassinĂ©s par l’armĂ©e et dĂ©guisĂ©s en guĂ©rilleros pour augmenter artificiellement les statistiques quant au dĂ©mantĂšlement de la guĂ©rilla[14]. Ces actions Ă©taient encouragĂ©es et rĂ©compensĂ©es par le gouvernement, en plus d’assurer des promotions dans la hiĂ©rarchie militaire ou quelques journĂ©es de vacances supplĂ©mentaires.

La culture de l’impunitĂ© – qu’elle soit paramilitaire ou simplement Ă©tatique – n’explique cependant pas Ă  elle seule comment des citoyens au cƓur pur peuvent dĂ©cider de s’armer afin d’en tuer d’autres. Certes, la police et l’armĂ©e appuient implicitement ces actions autonomes et jamais aucun de ces assassins ne sera rĂ©ellement puni, ce qui peut constituer un incitatif. Par contre, la culture de l’impunitĂ© n’est qu’une consĂ©quence de la stratĂ©gie de rĂ©pression qu’a choisie le bloc au pouvoir pour assurer la consolidation de son hĂ©gĂ©monie. C’est donc dire que les classes dominantes de Colombie utilisent la carte du paramilitarisme comme une maniĂšre d’asseoir leur pouvoir, notamment par l’instrumentalisation de la terreur Ă  des fins politiques.

Álvaro Uribe et Ivån Duque.

Conclusion : les classes moyennes fascisantes et la possibilitĂ© d’une dĂ©rive autoritaire

Finalement, la gente de bien, nous l’avons vu, comme fixation du conservatisme politique sur la formation sociale colombienne, reprĂ©sente l’idĂ©ologie dominante. Cette idĂ©ologie possĂšde une double dimension. D’un point de vue formel, il s’agit d’une idĂ©ologie qui possĂšde un caractĂšre interclassiste, oĂč mĂȘme les classes populaires peuvent adhĂ©rer aux idĂ©es de respect de la propriĂ©tĂ©, du travail, des traditions et des forces de l’ordre en tant qu’elles apparaissent comme gardiennes de ces institutions contre l’ennemi intĂ©rieur (guerrilleros ou vĂĄndalos, peu importe). Seulement, la haute formalitĂ© de ce discours est dĂ©passĂ©e par les faits, puisqu’elle n’est qu’une idĂ©ologie-Ă©cran de ce qu’elle dĂ©fend rĂ©ellement, Ă  savoir les intĂ©rĂȘts du capital Ă©tranger, de la bourgeoisie nationale et des grands narcotrafiquants.

D’un point de vue informel, le paramilitarisme est donc l’outil privilĂ©giĂ© pour se porter Ă  la dĂ©fense d’un ordre social fissurĂ© par ses contradictions. LĂ , nĂ©anmoins, l’activitĂ© paramilitaire de la gente de bien Ă©vacue toute rĂ©fĂ©rence interclassiste : elle est purement et simplement le fait d’une classe moyenne rĂ©actionnaire, hostile aux changements sociaux. La stratĂ©gie politique de la petite propriĂ©tĂ© est ainsi tiraillĂ©e : ses intĂ©rĂȘts matĂ©riels ne peuvent se dĂ©fendre que dans une alliance avec le bloc au pouvoir. Toutefois, en agissant en justiciers privĂ©s au service de l’État, ils ne dĂ©fendent plus leurs intĂ©rĂȘts immĂ©diats, mais plutĂŽt celui du capital monopolistique Ă©tranger. Si les fractions aisĂ©es des classes moyennes constituent donc des agents indispensables Ă  la cohĂ©sion de la structure de classe du bloc au pouvoir, elles en forment paradoxalement la couche la plus paupĂ©risĂ©e. Toujours est-il que ce support Ă  la grande propriĂ©tĂ© semble indispensable Ă  une classe moyenne qui est frontalement attaquĂ©e par la radicalitĂ© de la grĂšve actuelle. À cette radicalitĂ© dans la lutte des classes, l’officieuse gente de bien prend les armes et appuie l’État dans son opĂ©ration militaire de destruction du mouvement social. De ce fait, elle participe activement Ă  la suspension de l’État de droit, institution que ces pourfendeurs de la justice avaient pourtant jurĂ© de protĂ©ger.

L’avenir de la conjoncture politique colombienne est incertain, mais le chemin vers la dictature militaire est une option probable au moment oĂč la rĂ©pression sanglante de l’État a fait plus de 70 morts et des centaines de disparu.e.s. Si les Ă©lections prĂ©vues pour 2022 sont truquĂ©es, bafouĂ©es ou simplement inexistantes, ladite gente de bien aura Ă©tĂ© un agent important de l’éradication des derniers semblants de dĂ©mocratie en Colombie.


Notes

[1] Voir la publication faite par l’Equipo Juridico Pueblo, « Nueva agresiĂłn contra la protestaciĂłn social en el Catatumbo Â», 14 juin 2021, via Facebook.

[2] Colombia Informa, « Paramilitares disparan a campesinos movilizados en el Catatumbo Â», 13 juin 2021.

[3] El PaĂ­s, « Civiles armados disparan a grupos indĂ­genas y el caos se apodera de Cali Â», 10 mai 2021.

[4] Une vidéo troublante publiée sur Instagram montre la scÚne.

[5] Voir le tĂ©moignage d’Escobar mise en ligne : El Tiempo, « HablĂł AndrĂ©s Escobar, el civil que apareciĂł disparando en Cali Â», 2 juin 2021.

[6] À propos de la plus rĂ©cente montĂ©e en puissance de l’ELN (ArmĂ©e de libĂ©ration nationale) : Karen Arteaga GarzĂłn, Gwen Burnyeat, Andrei GĂłmez-SuĂĄrez et GermĂĄn OtĂĄlora Gallego, « Trump, Venezuela and the ELN: The Geopolitics of Peace in Colombia Â», Americas Quaterly, 1er juillet 2020.

[7] Au sujet des FARC-EP (Forces armĂ©es rĂ©volutionnaires de Colombie – ArmĂ©e du peuple) pendant la pĂ©riode de la sĂ©curitĂ© dĂ©mocratique : Daniel PĂ©caut, « Les FARC : longĂ©vitĂ©, puissance militaire, carences politiques Â», HĂ©rodote, no. 123, 2006-4, pages 9-40.

[8] Philippe Dufort, « Paramilitarisme et scandale de la parapolitique en Colombie Â», La chronique des AmĂ©riques, no. 17, octobre 2007, page 5.

[9] Ibid., page 3.

[10] DĂ©jĂ  en 1965, Camilo Torres, figure mythique du mouvement rĂ©volutionnaire colombien, mettait en garde contre l’inaccessibilitĂ© aux canaux officiels d’ascension sociale, car cette privation fait nĂ©cessairement naĂźtre des canaux illĂ©gaux. Torres, dĂ©jĂ  Ă  son Ă©poque, prenait l’exemple de la guĂ©rilla. Voir Camilo Torres, « La violencia y los cambios sociostructurales Â», El pensamiento de un revolucionario. Ocean Sur, 2015.

[11] Il est aussi Ă  noter que le paramilitarisme a Ă©tĂ© lĂ©galement encadrĂ© par la loi 48 de 1968 (et ce jusqu’en 1989). Voir Ă  ce propos : Leila Celis, Lucha campesinas en Colombia (1970-2016). Recesistencias y sueños, Ediciones desde abajo, 2018, pages 38-39.

[12] Carlos GutiĂ©rrez, « ImpunitĂ© pour les paramilitaires colombiens Â», Le Monde diplomatique, octobre 2005.

[13] Hernando Calvo Ospina,  « Ălvaro Uribe, un professeur embarrassant Â», Le Monde diplomatique, mars 2011.

[14] La Presse, « Plus de 6 400 civils exĂ©cutĂ©s par l’armĂ©e Â», 18 fĂ©vrier 2021.




Source: Archivesrevolutionnaires.com