Chers étudiants de la Transition écologique,

J’ai donc appris récemment que pour la deuxième année consécutive vous alliez, dans le cadre de votre « voyage découverte en partenariat avec la coopérative Oasis », rendre visite à notre bel écohameau de Verfeil-sur-Seye. Du moins si ce satané Covid-19 veut bien arrêter de semer la zizanie dans l’agenda de votre parcours initiatique. Oui au fait, c’est un habitant de ce même lieu qui s’adresse à vous. Comme lors de la première édition l’an passé, je ne vois toujours pas d’un bon œil la visite de votre « classe verte » pour futurs élites en quête de sens. Pour certains membres de notre collectif, accueillir des gens de votre trempe, ça semble d’une évidence indiscutable et limpide car nous aurions soi-disant des choses en commun à partager. Pas pour moi et je m’en explique.

S’agissant d’évidence, j’avais reçu l’année dernière comme tous les autres membres du collectif, un courriel d’un de vos mentors, Mathieu Labonne (actuel directeur des Colibris) sollicitant notre lieu de vie comme un passage obligé du T-Camp. A ma grande surprise, Labonne m’apprenait que nous étions « Un Oasis en Tous Lieux » Pouf ! Comme ça, par une sorte de vibration symbiotique peut-être, sans que cette question d’appartenance et de labellisation n’ait été clairement débattue chez nous et donc tranchée. Labonne devait penser qu’il était en terre conquise et que nous étions tous unanimement fiers que ce lieu soit dans les petits papiers des Colibris. Et là voyez-vous, « M. Colibris » se fourre le doigt dans l’oeil car chez moi ça coince. Imaginez ce lieu de vie pour lequel j’ai beaucoup donné faire partie de la mouvance « Oasis » ou « Colibris », ça me gratte quelque peu aux entournures.

Cette affiliation apparemment immanente, pour vous le dire tout net, je n’en veux pas. Je l’abhorre à un point que vous ne pouvez imaginer chers étudiants. Elle ne fait pas partie de mon ADN politique comme on dit aujourd’hui. Associer notre lieu à des slogans à la résonance creuse comme « fais ta part » ou bien encore « change-toi pour que le monde change », ce genre de bouillies servies par une écologie molle du ventre et dépolitisée, non merci ! De surcroît, quand ceux-ci sont l’héritage de psaumes rabâchés – bien rémunérés cela dit – d’un vieux monsieur, poète-paysan-philosophe-agroécologiste, bref un « sage » multi-cartes, au passé trouble, dont ses accointances avec la droite réactionnaire et catholique des années 60-70 ont été révélées et pointées du doigt à maintes reprises. Je parle effectivement de votre dieu-le-père aux connaissances agronomiques quelque peu contestables, votre pape de la « Sobriété heureuse » dont l’imposture humaniste n’a d’égal que sa quête à venir s’asseoir à la table des puissants pour se voir flatté et inspirant.

Oui je sais, je dois vous heurter, vous jeunes élites écolos, avec ma diatribe envers Rabhi et sa mystique de révolution intérieure. Mais ceci vous concerne au premier chef puisque vous êtes une des courroies de transmission de cette écologie bien lisse qui ne fait pas de vague, qui parle la novlangue managériale de manière déconcertante et qui ne dérange personne, surtout pas les puissants de ce monde qui voient en vous les produits d’appel de demain et à qui vous ferez sans doute souvent l’aumône. Aussi bien Rabhi que vous ses apôtres, êtes les vecteurs d’une vertu écologique autant mythifiée qu’inoffensive qui s’accommode plutôt bien avec une certaine forme de capitalisme. Vous jouez de concert le rôle parfait et sur mesure de « machine à laver ». Au vu des griefs que j’oppose à votre praxis, à votre ethos aussi, vous comprendrez dès lors pourquoi nous n’avons vous et moi pas grand-chose en commun.

Je dis « pas grand-chose » au lieu de « rien » parce que je sais que mon propre parcours pourrait susciter votre intérêt. Celui d’un ancien informaticien qui pour le compte de multinationales, s’est fait payer grassement à brasser de l’air et à se morfondre d’ennui dans l’univers des High Tech. Ayant au bout de 15 ans tout de même tourné le dos à ce « boulot de merde » et devenu après une reconversion très personnelle et autodidactique jardinier-permaculteur depuis 10 ans.

Il m’arrive moi aussi d’enseigner la Permaculture pour laquelle votre T-Camp a mis le paquet dans son cursus. Certes dans un contexte beaucoup plus modeste, moins prestigieux, moins tape-à-l’œil, moins sexy que le vôtre : un centre de formation professionnelle et de promotion agricole, pour de futurs maraîchers Bio qui pour la plupart n’ont pas pris les mêmes plis que vous dans le corps social. Dans leur habitus, c’est moins les poches pleines à pouvoir se payer 2 mois d’études à 3500 euros pour construire dans l’entre-soi la Transition écologique. Leurs aspirations sont plus modestes aussi, plus terre-à-terre – faire pousser des légumes en respectant le sol qu’ils cultivent et ce qui les entoure, c’est déjà pas si mal, non ?

Moi ça me plaît d’être avec eux, de les voir s’accrocher à ce que je leur raconte de mon expérience pratique de la Permaculture et de la vie en général. Je prends mon pied quand je leur transmets avec passion ce qui est issu de mon propre apprentissage. En l’occurrence savoir faire pousser des plantes, des arbres, contribuer à faire des sols vivants et fertiles, à capter ou préserver l’eau, à agencer tout ça. Ça les intrigue par ailleurs mon histoire. D’où je viens, mon parcours. Mais quand ils me voient si enthousiaste, si épanoui parmi eux, ils la comprennent ma bifurcation. Je ne leur raconte ni salades, ni contes de fée, ni success stories qui viendraient embellir une Permaculture beaucoup trop magnifiée à mon sens. Ils ont choisi un métier noble mais ils auront du mal à joindre les deux bouts pour la plupart.

Leur choix peut prendre même la forme d’un acte politique, certes des plus modestes mais respectable : nourrir des gens non pas avec des saloperies farcies de biocides mais avec des végétaux qui prennent soin de leur tube digestif et par la même occasion de leur santé. Ils feront donc « leur part » eux aussi, pour de vrai. Mais par opposition à vos croyances, je ne pense pas que la somme de ces individualités soit suffisante pour « changer le système ». Dans la cas contraire, ça ressemblerait presque à un miracle, vous ne trouvez pas ? Ce genre de perception, ça plairait peut-être à votre prêtre jésuite, économiste en chef à l’AFD, membre du comité scientifique du T-Camp, le très en vue et très occupé Gaël Giraud. Par ailleurs, je le rejoins suffisamment dans son exposé sur les symptômes du monde industriel et capitaliste, et sur l’état de la planète.

Par contre, où ça coince vraiment, c’est sur les moyens de résolution. Certes, je le suis très bien votre Gaël dans la méthode. C’est à peu près la même mais dans sa version gris pâle plutôt que vert pétard qui a mâtiné les illusions d’un citoyennisme régulateur du temps de la Taxe Tobin. Je sais de quoi je parle, j’en étais. Parions qu’il va sûrement vous convaincre que vous pourrez, vous futurs élites vertes, faire « votre part ». En l’occurrence, raisonner les puissances d’argent et l’infrastructure politique qui les porte. En réhabilitant cette social-démocratie si décatie, si cadavérique, si honteuse, si prompte à courber l’échine, à pantoufler, à se corrompre jusqu’à la moelle et à envoyer la troupe quand ça chauffe pour l’arrière-train du grand capital et le sien. Qui persiste et signe à pourrir nos existences, à mettre de la grisaille, de l’austérité, de la misère dans nos vies et à semer aujourd’hui la pandémie absolument partout. Votre curaton-trader repenti voudrait donc la sauver du déluge, avec vous comme apprentis.

Bien lui en fasse ! Bon courage à lui et à vous dans votre quête à aménager ensemble socialement et écologiquement le désastre durable, autrement dit un capitalisme qui dans un retour à son anthropologie originelle, « n’a même plus la reconnaissance du ventre » comme le dit si bien Lordon. Vous y saupoudrerez une dose d’éthique par ci et quelques vœux pieux bienveillants et humanistes par là. Vous essaierez c’est sûr, à travers vos think tank de la Transition déjà en route. Cela fait déjà un beau tableau de société des experts, avec courbes de la croissance verte qui enfument les esprits contre courbes de profit des marchés dérivés qui affament le tiers-monde et bientôt nous tous.

Comprenez-moi, dans les moyens que j’y vois, c’est plutôt ce que décrivent des intellectuels d’une gauche qui vous effraie, qui vous fait sûrement horreur. Qui pensent qu’une révolution écologique, sociale et politique ne peut se faire sans en changer la superstructure comme disait Marx. Qu’elle doit se débarrasser aussi de sa technostructure une bonne foi pour toute. Qu’elle doit se faire avant tout par le bas, vous voyez, par le peuple ou plutôt par quelque chose qui n’est pas uniforme, très hétérogène et non dogmatique dans les idées et les pratiques à défendre, une forme dont les Gilets Jaunes ont donné un aperçu très instructif, illustrant très bien le concept spinoziste de la potentia multitudinis ou puissance de la multitude si vous préférez.

Avec quel axe programmatique politique et idéologique me direz-vous ? Une conjonction des travaux de Friot et son salaire à vie avec ceux de l’Ecologie Sociale et du municipalisme libertaire de Bookchin, ça aurait je pense une sacré gueule. Tiens juste une pensée comme ça. J’y glisserais bien une ou deux références de leurs ouvrages à la « bibliothèque » en ligne du T-Camp, ou tout du moins à ce qui participe plus d’une bibliographie assez indigente que d’ouvrages consultables – quelques hyperlinks subversifs entre ceux des gentils Pablo Servigne et Cyril Dion, pour la rendre un peu plus consistante politiquement, ça vous dirait pas ?

Je dis ça comme ça, juste pour essayer de vous sortir un peu du cadre normatif de votre « formation engagée, de haut niveau académique » comme l’affiche si bien le site internet de votre campus vert. J’espère ne pas heurter la sensibilité de votre directrice Cécile Renouard, membre de « la congrégation catholique des Religieuses de l’Assomption », qui vous enseigne la philosophie et l’éthique je crois. Je vous envie chers étudiants du T-Camp, car quand je lis son parcours universitaire et professionnelle, je me dis qu’avoir en face de soi l’esprit fusionnel du mythe de Sisyphe et de Sœur Emmanuelle, ça doit être quelque chose. En effet, jeter son dévolu comme elle le fait depuis 2006 sur des missions comme aller prendre le pouls contributif « à la qualité du lien social et écologique dans différents territoires (Nigéria, Inde, Indonésie, Mexique, France) » d’entreprises telles que Danone, Total, Véolia, j’en passe et des meilleurs, et n’en sentir qu’une ou deux pulsations par an, cela doit bien relever d’une foi en son prochain irréprochable…et aussi peut-être de la bonté divine de leur gouvernance actionnariale.

Au fond, je ne vous en veux pas chers étudiants. Vos destinées ontologiques ne sont pas juste une affaire de contingence. Elles sont aussi une affaire de capital symbolique, d’appartenance de classe si vous préférez. J’ai la forte intuition, à regarder et écouter les témoignages de vos camarades de l’an passé dans « T-Camp 2019 : le film » que les vôtres seront du même tonneau. Un tonneau qui choisit de « flotter sans grâce plutôt que couler en beauté » pour reprendre le titre quelque peu modifié du magnifique et touchant petit essai de Corinne Morel Darleux.

Tant qu’on y est, voici ce qu‘elle dit de l’écologie de façade dont j’associe volontiers votre conception de sa « Transition » :

Il y a au mieux une forme de naïveté égoïste à cultiver son jardin en rejetant toute forme d’engagement politique, au pire une imposture quand l’écologie de vitrine va jusqu’à se marier avec les lobbies de l’industrie, faire appel au mécénat des grands pétroliers ou vendre des conférences à un grand patronat en quête de virginité. Dissocier l’écologie d’un positionnement politique clair sur le capitalisme, le libre-échange, la mondialisation et la finance, c’est la priver d’une ancre primordiale et prendre le risque de dérives inquiétantes.

A propos de dérive et pour finir, cela doit vous rappeler sûrement du beau monde parmi vos cercles d’influence. Allez chers étudiants. je ne vous embête pas davantage avec ce qui pourrait passer pour de l’acrimonie mal placée. A votre groupe « socio-politique », bon séjour chez nous si le Covid-19 le veut bien. Et rassurez-vous, je ne viendrai pas troubler la fête.

Daniel Vivas


Article publié le 08 Avr 2020 sur Paris-luttes.info