Genève, le vendredi 15 novembre 2019

Aux co-président·e·s de l’association Les Créatives,

À la Maire de Genève, en charge du Département des finances et du logement, ainsi que du Service Agenda 21,

Nous sommes 7 femmes* – artistes, curatrices et médiatrice – et avons été engagé·e·x·s, ceci sans contrat écrit pour garantir nos droits, puis renvoyé·e·x·s, sans que les salaires dus nous soient versés, par le festival Les Créatives dans le cadre d’un projet d’art dans l’espace public lors l’édition 2018 du festival. Il s’agit d’un projet co-organisé et financé par le Service Agenda 21 de la Ville de Genève, dans le domaine « égalité et diversité ».

Après plus d’une année d’échanges, de rencontres, de courriers, nous attendons toujours nos salaires suite à un renvoi sans raison valable. Nous n’avons à ce jour reçu qu’une maigre indemnité. Ne pas verser les salaires prévus lors de l’annulation d’un projet va à l’encontre des usages dans le milieu du travail. De plus l’une de nous était enceinte au moment des faits et les directrices du festival étaient au courant. Personne n’a à ce jour assumé la responsabilité des torts causés. Nous avons donc décidé de rendre publiques notre demande et les circonstances de cette affaire, ceci afin de recevoir nos salaires, mais surtout pour que ce genre de situations ne se reproduisent plus. Nous vous écrivons aujourd’hui parce que nous sommes déçues, tristes et en colère.

Trois d’entre nous avons été engagé·e·x·s comme curatrices et responsables du projet La rue est à nous toutes qui consistait en une série d’interventions artistiques dans des arrêts de bus/tram au centre-ville de Genève. Le thème était la violence faite aux femmes dans l’espace public. Nous avions dû alors nous coordonner notamment sur l’inclusion des personnes trans* ou non binaires qui n’avaient pas été considérées d’emblée. Le cahier des charges des curatrices consistait à proposer puis à travailler avec trois artistes ainsi qu’une médiatrice que les directrices ont accepté d’engager. Nous tenons à préciser ici qu’il ne s’agissait pas d’un appel à projets – dans le cadre duquel les projets auraient pu être refusés – mais bien d’un engagement.

Après plusieurs semaines de travail, les projets des trois artistes ont été transmis aux directrices, qui ont répondu par email ne pas être convaincues par les propositions. Des propositions qui n’étaient pourtant en rien des surprises et s’inscrivaient très clairement dans le travail des artistes que les directrices connaissaient pour avoir consulté leur portfolio. Les directrices nous ont ensuite rapidement annoncé qu’elles mettaient fin à notre engagement, et ce sans discussion possible. Elles ont eu l’inélégance de nous balancer la nouvelle dans la rue, entre deux rendez-vous, sans avertissement, ni recherche de compromis ou de solution, sans même prendre le temps de nous offrir un café, ni de considérer les effets émotionnels d’une telle annonce, loin d’être anodine. Nous l’avons reçu très violemment car nous sommes constamment confronté·e·x·s – en tant que femmes* et/ou personnes racisées – à ce genre de comportement sans respect ni intégrité de notre personne, et qui, à chaque fois, fragilise notre estime.

Une des raisons invoquées par les directrices pour l’annulation du projet était qu’elles imaginaient quelque chose de « plus rassembleur, de plus simple et direct » que les propositions présentées par les trois artistes, et que les enjeux étaient importants pour elles, car il s’agissait de leur première édition à la tête du festival. Elles ont cependant tout d’abord pris sur elles la faute de ce renvoi, plaidé leur inexpérience dans le domaine de l’art contemporain et avoué n’avoir jamais exprimé assez clairement leur vision du projet.

Le projet avait pour but de renforcer la confiance, la légitimité et la parole des femmes*, personnes trans* et non-binaires dans l’espace public. Les directrices ont clairement choisi de privilégier leur propre point de vue et expérience au détriment d’une pluralité d’opinions et de perspectives sur ce que sont les violences dans l’espace public et la manière dont celles-ci doivent être rendues visibles, que ce soit dans la forme ou le contenu. Françoise Vergès, invitée cette année au festival, nous rappelle dans son livre Un féminisme décolonial qu’« une féministe ne peut prétendre posséder LA théorie et LA méthode. Elle se pose la question de ce qu’elle ne voit pas. » Vergès défend l’idée que l’expérience d’une femme n’est pas universelle, et que les luttes se jouent sur de multiples terrains. La revendication même du festival est de rendre visible les créations réalisées par des femmes*, car écarté·e·x·s et minoritaires dans la création culturelle. L’annulation du projet, de ce fait, invisibilise le travail et le propos de 7 femmes*, dont trois sont racisées, car les propositions n’étaient « pas celles que les directrices attendaient ».

Il va sans dire que nous avions, à ce stade du projet, tout·e·x·s investi énormément de temps et d’énergie, organisé notre emploi du temps en fonction, parfois dû refuser d’autres propositions rémunérées pour être disponible, sollicité des personnes de notre entourage et de notre réseau, compté sur l’opportunité de montrer notre travail publiquement et attendu un salaire. Certaines d’entre nous avaient par ailleurs déjà dépensé de l’argent pour des frais de production, qui n’ont pas été remboursés. L’annulation du projet nous a mis dans des situations extrêmement délicates, précaires et a contribué à fragiliser nos réputations professionnelles. Nous pouvons mentionner également le temps consacré, et la vigueur déployée, à nous défendre.

Après l’annonce de l’annulation, nous avons envoyé un email signé de nos 7 noms aux directrices demandant que le projet ait lieu malgré tout, et proposant un rendez-vous pour discuter de la situation. Elles ont accepté de nous rencontrer tout en précisant que le projet ne pouvait plus avancer car, notre « ton étant menaçant », la communication n’était plus possible. Nous n’avions alors fait que souligner la violence de ce renvoi et les informions que nous nous étions renseigné·e·x·s sur nos droits auprès d’une avocate. Le tone policing (la police du ton) est « cette façon qu’ont les personnes en position de pouvoir de demander aux opprimé·e·x·s de se défendre avec calme, ou comment s’offusquer de la forme pour ne pas avoir à réfléchir au fond et se remettre en cause » comme l’explique l’illustratrice Emma, invitée au festival cette année, dans sa BD Le fond ou la forme. Nous avons trouvé déplorable que cette méthode soit utilisée contre nous. Revirement de situation : après ledit rendez-vous, les directrices ont proposé aux artistes de continuer à travailler sur le projet mais sans la médiatrice, ni les curatrices, motivant cette fois-ci le renvoi pour cause de communication difficile avec ces trois dernières et de vision différente du projet. La condition pour que le projet ait tout de même lieu aurait donc consisté à se désolidariser, à effacer du projet plus de la moitié de l’équipe. Le travail des curatrices aurait alors été invalidé et approprié. Et comment ne pas relever l’incohérence qui consiste pour les directrices à plaider deux visions incompatibles du projet – la leur et celles des curatrices – en proposant finalement de travailler tout de même avec les artistes proposées par ces dernières ?

Diviser pour mieux régner est une stratégie qui ne rime pas du tout avec les féminismes que nous avons envie de porter, ceux qui sont solidaires, bienveillants, et qui nous redonnent de la force de créer, de vivre, de respirer, d’être ensemble, qui guident nos luttes artistiques et politiques. Cette proposition choquante, inadmissible, irrespectueuse a été rejetée par les artistes qui avaient perdu toute confiance dans la relation de travail avec les directrices.Vous écrire cette lettre aujourd’hui est un acte très difficile pour nous tou·te·x·s. Les violences psychiques, les négations, et l’absence totale de reconnaissance du traitement injuste que nous avons vécu, c’est douloureux. Nous sommes écoeuré·e·x·s par le caractère récurrent de ce genre de situations dans les milieux artistiques et fatigué·e·x·s par les conditions précaires dans lesquelles nous sommes contrainte·x·s de travailler en permanence, et ceci davantage en tant que femmes* et personnes racisées.

Parmi les violences que nous subissons dans l’espace publique, le thème du projet annulé, il y a celles dont nous vous faisons part ici et que vous – co-président·e·s de l’association Les Créatives, et Maire de Genève – contribuez également à reproduire. En effet, en ne prenant pas en considération nos demandes de salaires dans les précédents courriers que nous vous avions adressés, vous légitimez tacitement ce genre de comportement. Si vous étiez à notre place, auriez-vous aimé être traité·e·s ainsi ? Nous sommes très en colère et, ironie du sort, la colère est le thème de l’édition 2019 du festival. Si nous avons décidé de ne pas rendre publics nos noms, c’est par peur des représailles dans un milieu culturel si petit. Sara Ahmed, également invitée au festival cette année, écrit que « même si l’on considère une plainte comme constructive, cela ne signifie pas qu’elle sera reçue de cette façon. Localiser un problème, c’est devenir la localisation du problème. Une plainte peut être redirigée vers la plaignante, et des tentatives vont être déployées pour discréditer celle-ci. » (Diversity Work as Complaint, 2017). À l’instar des Guerrilla Girls, participant également au festival, garder l’anonymat garantit une parole libre pour dénoncer les abus tout en minimisant les conséquences sur nos carrières professionnelles. Nous publions cette lettre car nous pensons qu’il est nécessaire et urgent d’évoquer publiquement l’asymétrie des rapports à l’oeuvre dans les relations de travail au sein des milieux artistiques et culturels. Nous voulons dénoncer la déresponsabilisation des institutions ou des personnes en position de pouvoir, leur refus de se confronter et de s’investir dans une compréhension approfondie des expériences vécues par les femmes*, les personnes trans* et non-binaires, les personnes racisées, les personnes en situations de handicap ainsi que des membres d’autres groupes marginalisés, et s’interroger sur la marchandisation de plus en plus courante de ces expériences.

Le festival Les Créatives se proclame féministe, il devrait donc en incarner les valeurs et ceci non seulement dans sa programmation mais aussi dans son fonctionnement interne. Les féminismes que nous défendons consistent en un travail constant de remise en question des rapports de pouvoir en place dans la société, dans les relations de travail et interpersonnelles. Les directrices du festival sont en position de pouvoir dans cette affaire car, par exemple, elles seules peuvent décider, lors de l’annulation du projet, de ne pas verser les salaires dus.

Personnellement, nous avons dû et devrons encore, à maintes reprises, abandonner fierté mal placée, interroger nos positions, prendre conscience de nos privilèges et considérer les asymétries qui structurent notre société. Présenter ses excuses, reconnaître ses erreurs et agir en conséquence sont des exercices difficiles mais pourtant nécessaires pour plus de justice sociale.

Nous voulons continuer à travailler dans les milieux culturels, mais dans un environnement plus sain et respectueux de tou·te·x·s, et nous espérons, par cette lettre, y contribuer. Nous demandons donc que le Festival Les Créatives et le Service Agenda 21 prennent leurs responsabilités dans cette affaire, nous présente des excuses, et nous paie les salaires dus, afin de donner l’exemple et de montrer à la communauté artistique que ce genre de comportement ne sera plus toléré à l’avenir.

Depuis cet incident, nous avons reçu oralement de nombreux témoignages à propos de ce festival et de ses deux directrices, autant sur les questions trans* que sur leur manière de travailler avec la scène locale. Nous exigeons une réelle remise en question de la part de la direction du festival sur la transinclusivité ainsi que sur leur rôle en tant qu’employeuses et organisatrices culturelles. Nous voulons un festival vraiment féministe dans notre ville.

En solidarité avec toutes les personnes ayant vécu des expériences similaires,

7 femmes* artistes, curatrices, médiatrice


Article publié le 18 Nov 2019 sur Renverse.co