Lettre ouverte à Wajdi Mouawad

Autant vous le dire en toute franchise.

Genève, le 20 août 2019

Cher Monsieur,

Votre création Tous des oiseaux est accueillie en cette fin d’été par le festival La Bâtie Genève, en Suisse. Tout au long de la longue tournée de ce spectacle, commencée en janvier 2018, nous avons remarqué que les indications sur la production de cette réalisation ne sont pas toujours exhaustives. Tantôt on mentionne, tantôt on omet de signaler qu’elle a bénéficié du soutien des « services culturels de l’Ambassade israélienne en France ».

Pour sa programmation chez nous, la Bâtie s’est contentée d’une ligne laconique sur son site internet alors que le Théâtre de Carouge a soudainement fait disparaître des informations plus fournies au début du mois de juillet, après les avoir publiées pendant plusieurs semaines (capture d’écran du 28 juin 2019, ci-dessous).

Lettre ouverte à Wajdi Mouawad : Autant vous le dire en toute franchise.

La communication erratique qui entoure la production et la tournée de Tous des oiseaux est révélatrice d’un malaise que nous pourrions comprendre, mais en tant que militant-e-s du mouvement BDS, il nous importe que le soutien institutionnel que le régime israélien apporte à certains spectacles soit clairement mentionné. Ces informations nous permettent en effet de mesurer si un produit culturel entre dans les critères du boycott académique et culturel d’Israël, le volet culturel du mouvement Boycott Désinvestissements Sanctions (BDS).

Notre rôle est d’informer le public sur les différentes raisons pour lesquelles cette production devrait être boycottée.

En préambule, rappelons que le mouvement BDS répond à l’appel lancé en 2005 par 170 syndicats, associations de défense des Droits humains, actrices et acteurs culturels, représentatifs/ves de la société civile palestinienne. Le but du mouvement BDS est de soutenir par le boycott pacifique les revendications du peuple palestinien dans sa lutte pour l’existence. Ces revendications sont simples : la fin de l’occupation militaire et coloniale des territoires palestiniens occupés par l’État israélien, la fin du blocus de la bande de Gaza, le respect des droits civils des Palestinien-ne-s soumis-e-s au régime israélien où qu’ils/elles se trouvent, le droit des réfugié-e-s palestinien-ne-s de rentrer dans les foyers dont ils/elles ont été expulsé-e-s depuis 1948.



Aussi longtemps qu’un système d’apartheid soutiendra le régime israélien, tout produit culturel bénéficiant d’une subvention en espèces ou en nature du Ministère israélien des Affaires étrangères est condamnable et peut être boycotté.

La campagne Boycott Désinvestissements Sanctions n’est pas un embargo imposé par un gouvernement soutenu par un arsenal juridique et répressif. C’est un processus de conviction, un appel à chacun et chacune, invité-e-s à agir pacifiquement, avec responsabilité, face à un régime qui, profitant de la passivité complice des grandes puissances, défie les Droits humains, les droits des peuples et toutes les résolutions des Nations Unies sur les Territoires palestiniens occupés. Pourtant, certain-e-s artistes missionnaires trouvent plus audacieux de « résister » au boycott demandé par les activistes des Droits humains que de refuser de jouer à la cour des puissants.

Les régimes oppresseurs aiment les bardes qui par leurs œuvres valident leurs politiques les plus répugnantes. Le Théâtre Cameri de Tel Aviv est de ceux-là. En 2012, Peter Brook avait refusé d’y jouer sa célèbre pièce The Suit (Le Costume) en signe de protestation contre l’implication du Cameri dans l’offensive coloniale en Cisjordanie. Ce même théâtre Cameri qui a accueilli votre pièce Tous des oiseaux, en novembre 2018, dans le cadre de la saison culturelle France-Israël. Autant vous le dire avec franchise : C’est consternant !

Pouviez-vous ignorer que des dizaines d’artistes en France avaient eu le courage d’appeler au boycott de la Saison France-Israël, la plus grande opération de whitewashing menée en France en 2018 ? Nous tirons notre chapeau à ces artistes qui ont eu la lucidité d’y voir une puissante machine de propagande : Simone Bitton, Irène Bonnaud, Nicolas Bouchaud, Robert Cantarella, Enzo Cormann, Valérie Dréville, Jean-Luc Godard, Leslie Kaplan, André Markowicz, Maguy Marin, Adeline Rosenstein, François Tanguy et tant d’autres. Nous aurions préféré vous voir élever votre voix à leur côté, au côté de Peter Brook (2012), de Simon McBurney (2015), de Tiago Rodrigues, directeur artistique du Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne (2018), ou encore de l’acteur israélien Itay Tiran (2018). Nous aurions préféré vous entendre défendre la liberté d’expression de la poétesse palestinienne Dareen Tatour, emprisonnée et continuellement harcelée par le pouvoir israélien à cause de ses poèmes.

Dans la communication de Tous des oiseaux nous avons aussi été très étonné-e-s de voir, à plusieurs reprises, le nom de l’acteur palestinien Saleh Bakri dans les remerciements, juste en dessous de la mention du soutien de l’ambassade israélienne. Une association pour le moins improbable, car nous connaissons bien l’engagement courageux et déterminé de Saleh Bakri contre toute collaboration artistique avec l’apartheid israélien. En 2015, il avait exposé sa position devant la presse au festival de Locarno. Associer le nom de Saleh Bakri à l’ambassade israélienne est une violation de son exigence éthique. Une institution aussi importante que le Théâtre national de la Colline devrait se montrer exemplaire dans la protection des artistes engagé-e-s et respecter les cadres éthiques qu’ils/elles s’imposent.

Nous espérons que notre lettre aura été utile à votre compréhension du sens du boycott culturel du régime de l’apartheid israélien et vous adressons, cher Monsieur, nos cordiales salutations.

Collectif BDS-Genève


Article publié le 22 Août 2019 sur Renverse.co