FĂ©vrier 22, 2021
Par Archives Autonomie
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RĂ©daction de “l’Adunata”, Newark (N. J.) U. S. A.

Chers camarades,

Je viens seulement d’entrer en possession de votre numĂ©ro du 28 janvier. J’y trouve Ă  la rubrique “Della guerra” une sĂ©rie de citations et de commentaires, Ă  l’occasion de la courte dĂ©claration envoyĂ©e par moi, il y aura bientĂŽt un an, Ă  la revue “Studi Sociali” de Montevideo.

Je ne m’attendais pas, je l’avoue, Ă  voir ce texte dĂ©jĂ  ancien servir de base Ă  toute cette polĂ©mique dont les protagonistes ne sont autres que Gigi Damiani, Luigi Bertoni et Luce Fabbri, c’est-Ă -dire les Ă©crivains anarchistes les plus en vue de tout le mouvement italien. Cependant, comme je n’ai rien Ă  retrancher Ă  ce que j’écrivais en avril 1938, et comme une sĂ©rie de questions me sont posĂ©es par la voie de votre journal, je pense que vous trouverez bon d’insĂ©rer ma rĂ©ponse.

Je rappellerai d’abord en quelques mots le sens de mon intervention :

La guerre d’Espagne pouvait ĂȘtre Ă©largie internationalement comme guerre de classe entre le prolĂ©tariat et la bourgeoisie ; elle ne l’a pas Ă©tĂ©. ExtĂ©rieurement elle a pris l’aspect d’une guerre idĂ©ologique pour ou contre la dĂ©mocratie et le fascisme. Cette guerre idĂ©ologique n’est que le prĂ©texte sous lequel se sont dissimulĂ©s les visĂ©es impĂ©rialistes de l’Italie, de l’Allemagne, de la Russie, et des autres grandes puissances.

Le prolĂ©tariat espagnol et international s’est sottement laissĂ© prendre au piĂšge de cette guerre impĂ©rialiste ; en se solidarisant avec les diverses fractions de la bourgeoisie, il s’est laissĂ© dĂ©pouiller de sa finalitĂ© propre, de son idĂ©al et de son drapeau.

Aujourd’hui il n’est question de rien moins que d’une guerre gĂ©nĂ©rale pour la possession du monde, dans laquelle le prolĂ©tariat mondial, et non seulement espagnol, sera invitĂ© Ă  se battre pour ses maĂźtres des nations fascistes dites “prolĂ©tariennes” et des nations capitalistes soi-disant “dĂ©mocratiques”.

Certains camarades voient dans cette guerre mondiale un suprĂȘme conflit entre la libertĂ© et l’autoritĂ©, auquel il convient de se prĂ©parer avec ardeur. Ils croient que la rĂ©volution espagnole serait sauvĂ©e dans la catastrophe gĂ©nĂ©rale. Ils encouragent les peuples Ă  choisir “la mort de prĂ©fĂ©rence Ă  la servitude.” Tout cela est absurde et criminel :

1° Parce que les puissances dites “dĂ©mocratiques” ne sont nullement disposĂ©es Ă  entreprendre une guerre idĂ©ologique, pas plus d’ailleurs que les puissances “fascistes”. Les unes et les autres veulent mettre Ă  profit les menaces de guerre et Ă©ventuellement la guerre elle-mĂȘme pour mater dĂ©finitivement les peuples, pour rĂ©duire le prolĂ©tariat en complĂšte domesticitĂ© et pour rĂ©aliser ou consolider la domination de classe la plus absolue ;

2° Parce que l’intervention guerriĂšre du prolĂ©tariat ou des masses paysannes ne pourra revĂȘtir nulle part un caractĂšre organiquement ou moralement rĂ©volutionnaire. Les forces anarcho-syndicalistes en Espagne (qui reprĂ©sentaient au moins 50% des forces rĂ©publicaines effectivement combattantes et qui avaient leurs formations spĂ©ciales, presque indĂ©pendantes) n’ont pas rĂ©ussi Ă  conserver Ă  la guerre civile une signification rĂ©volutionnaire. Il est hors de doute qu’une fois nos forces incorporĂ©es dans une guerre mondiale comme une sorte de lĂ©gion Ă©trangĂšre employĂ©e par le Grand Etat-Major capitaliste sur un des secteurs secondaires de la lutte, notre rĂŽle de dĂ©fenseurs de la libertĂ© serait du mĂȘme coup totalement annihilĂ© ;

3° Parce que s’associer en ce moment aux puissances qui occupent dans le monde la position la plus faible, la plus compromise, la plus directement menacĂ©e de ruine, c’est participer du mĂȘme coup Ă  la dĂ©route inĂ©vitable, tant morale que matĂ©rielle qui ne saurait manquer de frapper en cas de conflit les bourgeois dĂ©fenseurs du TraitĂ© de Versailles, les impĂ©rialistes gavĂ©s, les bureaucrates ignares et incapables de l’URSS, et toute la pourriture des nations “dĂ©mocratiques”.

Chers camarades, il me semble que les Ă©vĂ©nements survenus depuis six mois pourraient me dispenser de toute argumentation en faveur de la thĂšse publiĂ©e par Studi Sociali. L’axe Berlin-Rome a jetĂ© le masque de la guerre “idĂ©ologique” : il combat aujourd’hui ouvertement pour des dĂ©bouchĂ©s, pour des matiĂšres premiĂšres, pour des colonies (europĂ©ennes ou extra-europĂ©ennes). L’axe Paris-Londres-Moscou, de son cĂŽtĂ©, a dĂ©montrĂ© son parfait mĂ©pris du droit international, de la dĂ©mocratie et de la libertĂ© des peuples, en livrant Ă  Hitler la TchĂ©coslovaquie toute entiĂšre, et en assurant en Espagne le triomphe de Franco, dont l’Entente veut maintenant se faire un alliĂ©. La guerre que menait le peuple espagnol contre l’armĂ©e factieuse et contre l’invasion Ă©trangĂšre a tournĂ© en dĂ©route par l’abdication des postulats rĂ©volutionnaires et par la trahison organisĂ©e des autoritĂ©s rĂ©publicaines. La dĂ©bilitĂ© et l’impuissance des “dĂ©mocraties s bourgeoises Ă©clatent Ă  tous les yeux. Elles ne sont mĂȘmes plus capables de dĂ©truire les armes dont elles ne savent plus se servir. Elles remettent purement et simplement leur matĂ©riel et leurs troupes Ă  l’adversaire, avec les finances, les appareils policiers et gouvernementaux au grand compte ainsi 20 divisions de plus. Les autoritĂ©s tchĂšques ont Ă©tĂ© modernes d’Europe par l’équipement, la mieux entraĂźnĂ©e au dire des spĂ©cialistes, vient d’ĂȘtre incorporĂ©e Ă  l’armĂ©e allemande, qui compte ainsi 20 divisions de plus. Les autoritĂ©s tchĂšques ont Ă©tĂ© les premiĂšres Ă  livrer Ă  “l’ennemi” ou Ă  passer par les armes, les antifascistes assez naĂŻfs pour tenter l’ombre d’une rĂ©sistance. Sont-ce lĂ  les alliĂ©s avec lesquels nous devons dĂ©fendre la “derniĂšre tranchĂ©e de la libertĂ©” ? Sont-ce lĂ  les gens qui apporteront la dĂ©livrance rĂ©volutionnaire aux peuples courbĂ©s sous le fascisme ?

* * *

Je veux pourtant rĂ©pondre Ă  l’interrogatoire de Gigi Damiani qui me demandait, parait-il, dans un numĂ©ro du Risveglio que je n’ai pas reçu :

“Crois-tu que dans l’état de dĂ©gradation dans lequel se trouve les dĂ©mocraties, notre fonction soit de favoriser l’aggravation de cette dĂ©gradation et de la faire nĂŽtre, sinon dans les paroles, du moins dans les faits, en soutenant que tout est prĂ©fĂ©rable Ă  la rĂ©sistance devant l’invasion fasciste ?”

Cher camarade Damiani, Voronoff lui-mĂȘme serait incapable de rendre Ă  la bourgeoisie libĂ©rale de France et d’Angleterre le moindre semblant de virilitĂ©. Tout l’espoir d’une rĂ©sistance effective contre le fascisme — que le masochisme de nos Blum et de nos Chamberlain appelle de tous ses vƓux — c’est la constitution d’une force indĂ©pendante, capable d’intervenir dans l’arĂšne sociale avec ses forces vierges, sa finalitĂ© propre, ses mĂ©thodes de lutte spĂ©cifiquement rĂ©volutionnaires, de maniĂšre Ă  balayer la pourriture capitaliste et politicienne et d’en faire table rase.

Cette force explosive peut ĂȘtre trouvĂ©e dans une rĂ©volte gĂ©nĂ©rale des colonies contre les colonisateurs ? Dans un mouvement de rĂ©sistance des paysans Ă  la guerre “impĂ©riale” qu’on nous prĂ©pare ? Dans une nouvelle occupation des usines, transformĂ©es en forteresse du peuple contre la “mobilisation” bourgeoise ? A coup sĂ»r ce n’est pas dans le mythe de la “guerre idĂ©ologique” que peut ĂȘtre trouvĂ© la source d’énergie qui remettra le peuple sur ses pieds. C’est pourquoi je ne saurais ĂȘtre d’accord avec toi quand tu dĂ©clares :

“Tous nous voulons la rĂ©volution. Mais la rĂ©volution c’est aussi la guerre et nous ne pouvons agir aujourd’hui que sur le terrain guerre — pour l’Espagne, pour la RĂ©volution.”

La lutte contre la guerre, et contre les mesures de rĂ©action et d’asservissement imposĂ©es Ă  l’occasion des menaces de guerre, sont au contraire le seul point de dĂ©part possible d’une action rĂ©volutionnaire, ici, aujourd’hui, dans notre mouvement. Le capitalisme anglo-français et amĂ©ricain prĂ©pare sa guerre (et son totalitarisme fasciste) pour dans deux, trois ans au plus. D’ici lĂ , nous devons nous relever de nos dĂ©faites, sans perdre un seul instant.

* * *

Une autre question soulevĂ©e par Damiani et Bertoni est celle de la domination stalinienne en Espagne RĂ©publicaine. Pour Damiani, cette domination n’était pas effective, au moment oĂč il a pris la plume. Pour Bertoni, il s’agit “d’un mensonge fasciste qu’il est Ă©trange de trouver dans la bouche d’un anarchiste”. Tous deux pensent que la guerre mondiale des antifascismes contre le fascisme a sa raison d’ĂȘtre “et nous serions d’étranges antifascistes si nous ne la voulions pas”, ajoute le camarade Bertoni.

La guerre entre fascistes et antifascistes a pratiquement cessĂ©, mĂȘme en Espagne, et Ă  l’heure ou nous Ă©crivons, tous les efforts du ComitĂ© National de DĂ©fense, oĂč siĂšgent les anarchistes Eduardo Valls et Gonzales Marin, consistent Ă  arracher aux griffes des agents de Staline ce qui reste de l’Espagne rĂ©publicaine. Cela suffit, je pense, Ă  dĂ©montrer que le peuple espagnol, sous la botte des Lister, des Rojo, El Campesino et autres KlĂ©ber, ne se sentait pas libre de faire d’autre guerre ni d’autre paix que celle que lui imposaient les moscovites. Luigi Bertoni peut ĂȘtre maintenant certain que si les staliniens avaient rĂ©ussi Ă  transformer leur guerre d’Espagne en guerre mondiale, cette guerre ne serait pas devenue pour cela notre guerre, celle dont parle si bien la camarade Luce Fabbri lorsqu’elle Ă©crit dans “Studi Sociali” :

“Nous nous battrons pour notre guerre, pour la guerre civile europĂ©enne, la guerre des esclaves contre les patrons… Cette guerre civile qui seule peut sauver de l’autre est proprement l’élargissement de la guerre qui se livre en Espagne et dont parle Prudhommeaux avec tant d’horreur.”

* * *

Non, chĂšre camarade Fabbri, je ne suis devenu ni Tolstoien ni Munichois, mais je pense qu’une lutte armĂ©e rĂ©volutionnaire Ă  l’échelle mondiale, ne peut ĂȘtre engagĂ©e Ă  l’heure actuelle, dans la situation prĂ©sente et l’état misĂ©rable de nos forces. Le recul est trop gĂ©nĂ©ral depuis Juillet 1936 pour nous laisser une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre propre cause, alors que nous avons tant de plaies Ă  panser et de vides Ă  combler.

Quant Ă  nous faire crever la peau pour le capitalisme, trop des nĂŽtres sont dĂ©jĂ  tombĂ©s, en Espagne et ailleurs !




Source: Archivesautonomies.org