Dans une tribune pour Ouest-France du 27 juillet, vous proclamiez  : « Dans mon esprit, la nettetĂ© de cette rĂ©ponse (Ă  la question : « l’écologie est-elle une prioritĂ© ? Â») a sans doute Ă©tĂ© retardĂ©e par les tenants d’une Ă©cologie punitive et dĂ©croissante, d’une Ă©cologie moralisatrice voire sectaire qui, sans doute de parfaite bonne foi, ont beaucoup nui et continuent de desservir la cause Â» !!

VĂ©ritable insulte Ă  tous ceux qui Ĺ“uvrent pour retarder la dĂ©gradation des milieux de vie, ce procĂ©dĂ© odieux, abject, peut, sans exagĂ©ration, ĂŞtre qualifiĂ© de stalinien. Parce que – chacun l’aura compris – les responsables du dĂ©sastre Ă©cologique actuel, selon vous, ce ne sont pas les multinationales qui pratiquent l’extractivisme Ă  outrance depuis des dĂ©cennies avec des technologies de plus en plus dĂ©vastatrices, les banques qui financent les projets pĂ©troliers les plus fous, les castes politiques qui Ă©laborent un cadre juridique sur mesure pour les prĂ©dateurs de haut vol, la justice de classe qui assure l’impunitĂ© de ceux qui assassinent l’avenir des gĂ©nĂ©rations futures, les requins de l’agro-business qui stĂ©rilisent les sols et assèchent les nappes phrĂ©atiques, les grandes firmes semencières qui privent les paysans du droit le plus fondamental – la reproduction de la vie, les publicitaires qui forgent l’hyper-consumĂ©risme en colonisant l’imaginaire de dĂ©sirs artificiels, les grands mĂ©dias qui leur prĂ©parent du temps de cerveau disponible, les ingĂ©nieurs longtemps payĂ©s Ă  la longueur de haies abattues… et tous ceux qui ont assimilĂ© la puissance Ă  la libertĂ©, qui ont transformĂ© la planète en chantier permanent, l’amĂ©nagement du territoire en arme de destruction massive, c’est-Ă -dire crĂ©er l’irrĂ©versible.

Les responsables, selon vous, de cette dĂ©vastation, ce ne sont pas les politiques publiques mises en place pendant les Trente glorieuses et poursuivies avec zèle par la faune des politiciens Ă  laquelle vous appartenez dĂ©sormais : l’expansion dĂ©lirante du « complexe militaro-industriel Â» comme instrument illusoire de la paix, le règne de la voiture individuelle au dĂ©triment des modes de transport collectifs, l’encouragement au tourisme de masse, l’agriculture chimique et lourdement mĂ©canisĂ©e contre l’agro-Ă©cologie, le dĂ©veloppement des filières viande et lait aux dĂ©pens des productions de fruits et lĂ©gumes, l’expansion d’un urbanisme dĂ©lirant qui fragilise l’équilibre psychique en dĂ©truisant les terres agricoles, la transformation des forĂŞts en usines Ă  bois, le nuclĂ©aire (aujourd’hui fiasco industriel et financier) et le gaspillage au lieu des Ă©nergies renouvelables et la sobriĂ©tĂ©, les incitations Ă  la natalitĂ© dans un monde dĂ©jĂ  surpeuplé… et le rĂŞve fatal de tout obtenir sans qu’il en coĂ»te rien, la rĂ©surgence de la pensĂ©e magique.

Les responsables, selon vous, du saccage de la planète ne sont pas ceux qui ont transformĂ© l’utopie des Lumières en un mythe mortifère d’expansionnisme Ă©conomique, ceux qui ont accĂ©lĂ©rĂ© la spĂ©culation sur les produits agricoles, la marchandisation du vivant, la financiarisation de la nature dans une fuite en avant Ă©perdue pour alimenter leurs comptes en banque, mais plutĂ´t les « lanceurs d’alerte Â» – chercheurs, mĂ©decins, employĂ©s, simples citoyens – qui ont voulu avertir, Ă  l’aide d’une argumentation pertinente, d’un danger potentiel et l’ont payĂ© souvent très cher : menaces, diffamations, rĂ©ductions de crĂ©dits, suppressions de postes, ostracismes ou « placardisations Â» au sein de leur entreprise, assignation en justice, parfois jusqu’au suicide.

Les responsables, selon vous, de l’extermination des espèces animales et vĂ©gĂ©tales, ce sont les centaines de militants Ă©cologistes assassinĂ©s depuis plusieurs dĂ©cennies (212 en 2019) pour s’être opposĂ©s aux projets miniers, forestiers ou agroalimentaires conduits par les États, les mafias (la diffĂ©rence est parfois mince) et les multinationales. Les responsables, selon vous, des dĂ©rives de l’agriculture, ce sont les associations environnementales qui luttent contre les projets d’usines Ă  vaches ou l’importation massive de soja transgĂ©nique, les maires qui prennent des arrĂŞtĂ©s contre les poisons chimiques, les dizaines de milliers de paysans qui ont choisi l’agriculture biologique. C’est pourquoi le projet Demeter (cellule militaire pour surveiller les opposants Ă  l’agro-industrie) au service de la mafia FNSEA, est de la plus haute importance !

Si vous fustigez une Ă©cologie « punitive Â», ce n’est pas par excès de sensibilitĂ© ou par nostalgie de Mai 68 oĂą il Ă©tait « interdit d’interdire Â», mais parce que la cible n’est autre que les multinationales, ces « zones Ă  dĂ©fendre Â» du capitalisme. Qui s’indigne en effet de cette « Ă©cologie punitive Â» ? Le patronat, les constructeurs automobiles, le lobby pĂ©trolier, le secteur de la chimie… ceux qui n’ont jamais Ă©tĂ© mis Ă  contribution pour les dĂ©gâts qu’ils ont occasionnĂ©s. Sous couvert de « responsabilisation Â», il s’agit de dĂ©fendre un microcosme de privilèges jamais remis en cause, de pouvoir continuer Ă  piller et Ă  polluer sans vergogne. Directeur de la rĂ©daction du Figaro magazine, G. Roquette rĂ©sumait la Convention citoyenne pour le climat, qui n’est pourtant qu’un rĂ©el enfumage : « Un interminable catalogue de contraintes, d’obligations, d’interdictions, de sanctions et de taxes en tout genre. L’écologie punitive dans toute sa splendeur !!! Â» Alors que l’imposture du dĂ©veloppement durable n’a accouchĂ© au contraire, depuis trente ans, que de lĂ©gislations peu contraignantes, de « chartes Ă©thiques Â» sans engagement rĂ©el et de rares condamnations, avec par contre d’allĂ©chantes incitations financières ; le leitmotiv Ă©tant de faire confiance au marchĂ©, de surfer sur la bonne volontĂ© des rapaces… qui savent utiliser le chantage Ă  l’emploi ou Ă  la dĂ©localisation, et contourner les lois nationales ou les cours de justice.

On aimerait que cette aversion pour la sanction s’applique aussi aux employĂ©s licenciĂ©s Ă  la moindre faute, aux automobilistes verbalisĂ©s Ă  la première nĂ©gligence, aux bĂ©nĂ©ficiaires de minimas sociaux assimilĂ©s Ă  des fraudeurs systĂ©matiques, aux citoyens lambdas pĂ©nalisĂ©s Ă  la plus petite entorse aux procĂ©dures administratives… Mais il semblerait que la bienveillance, la mansuĂ©tude ou le discernement soient rĂ©servĂ©s aux puissants, la sĂ©vĂ©ritĂ©, l’intolĂ©rance et la rigueur aux « gens de rien Â». Vous vous annoncez favorable « au dialogue, Ă  la concertation Â». C’est aussi ce que souhaiteraient les manifestants lorsqu’ils revendiquent de la dignitĂ©, des libertĂ©s, des droits, dont celui de vivre dans un « environnement Â» sain. Or en guise d’écoute, c’est la brutalitĂ© de la rĂ©pression policière qu’ils reçoivent.

L’écologie Ă  laquelle vous croyez, c’est l’écologie de proximité… qui Ă©vite de penser globalement, c’est l’écologie technocratique qui enterre l’écologie radicale et pourrait devenir totalitaire pour sauver ce qui peut encore l’être. C’est l’écologie « politiquement correcte Â», consensuelle, qui Ă©vacue les intĂ©rĂŞts antagonistes des classes sociales, celle des petits gestes quotidiens auxquels s’astreignent les « bons citoyens Â» (de prĂ©fĂ©rence ultra-connectĂ©s) pendant que se poursuivent les « purges Â» des navires en haute mer qui ont un impact majeur sur la biodiversitĂ© marine et les fonctions Ă©cologiques de l’ocĂ©an. C’est celle qui fait croire que les efforts conjoints du capitalisme et de l’État vont rĂ©soudre la question Ă©cologique ; celle du dĂ©veloppement durable Ă  propos duquel L. Schweitzer, ex-PDG de Renault, reconnaissait qu’il n’était « ni une utopie ni mĂŞme une contestation, mais la condition de survie de l’économie de marchĂ© Â» ! Une Ă©cologie compatible avec le soutien sans faille Ă  l’aĂ©ronautique, au tourisme ou Ă  l’automobile, sous couvert de « relance verte Â».

Vous ne pouvez ignorer que les contraintes mises en Ă©vidence par l’écologie sont rigoureusement incompatibles avec les exigences du capitalisme, notamment l’opposition irrĂ©ductible entre le temps long des processus biophysiques et la rentabilitĂ© Ă  court terme. Non seulement ce système ne peut donc offrir la moindre solution, mais il constitue le cĹ“ur mĂŞme du problème, puisqu’il exige une croissance continue ; or une croissance illimitĂ©e – mĂŞme verte (ce qui est une imposture) – dans un monde limitĂ© est strictement impossible. De plus, la croissance ne se rĂ©alise qu’à la condition d’en faire porter le poids et le prix sur la nature, les conditions de travail des salariĂ©s, la santĂ© des consommateurs et les gĂ©nĂ©rations futures. Et le discours autour d’une prĂ©tendue dĂ©matĂ©rialisation de l’économie est un leurre qu’avouent eux-mĂŞmes beaucoup de partisans du numĂ©rique. Vous n’ignorez rien de cette rĂ©alitĂ© ; vous placez seulement – sans doute au nom d’un service rendu Ă  la nation – vos ambitions personnelles au-dessus d’un « intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral Â» : le maintien des conditions d’habitabilitĂ© de la planète.

Le refus, collectif mais surtout des « Ă©lites Â», d’assumer les consĂ©quences de ses actes, le dĂ©ni consternant des rĂ©alitĂ©s gĂ©ophysiques de la Terre, le prĂ©lèvement des « ressources Â» plus rapide que le rythme de leur renouvellement ont rendu insoutenables nos modes de vie, ont conduit l’humanitĂ© Ă  dĂ©passer de nombreuses limites de la planète jusqu’à atteindre des « points de basculement Â», prĂ©lude Ă  un effondrement dont nul ne sait ce qui peut Ă©merger. Le seul espoir de maintenir les conditions d’une vie dĂ©cente sur la planète est l’anĂ©antissement du capitalisme. Garant de ce système en tant que Premier ministre, vous constituez un obstacle non nĂ©gligeable Ă  l’émancipation de l’humanitĂ©, et mĂŞme Ă  sa seule survie. Ce qui devrait vous dissuader d’assĂ©ner des leçons.

« Une Ă©cologie punitive et dĂ©croissante, une Ă©cologie moralisatrice voire sectaire qui ont beaucoup nui et continuent de desservir la cause Â», dites-vous. Coluche aurait sans doute glissĂ© : « Quand on n’a que ça Ă  dire, on devrait fermer sa gueule Â» !

Jean-Pierre Tertrais, août 2020


Article publié le 05 Oct 2020 sur Monde-libertaire.fr