Décembre 13, 2021
Par Lundi matin
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Printemps 2020

À tout égard cet épisode fut pour moi extraordinaire, au sens étymologique : hors de l’habitude, non commun. Ma région fut vraiment impactée. Passé l’effroi initial une stratégie d’urgence fut mise en place. Je ne participai pas à son l’élaboration (qui dut avoir lieu entre l’ARS, la direction et les chefs de pôle médicaux) mais j’y trouvai immédiatement ma place. Un coup de téléphone aux chefs de pôle : je suis là – on a besoin de toi pour faire ça – ok j’y vais. Et c’est ainsi que je me retrouvai en charge d’un secteur de soins intensifs covid installé dans un ancien secteur médical. Nous eûmes deux jours de répit avant que les malades ne déferlassent, ce qui nous permit de nous organiser et de prendre conscience de tout ce qui allait nous manquer. Nous ? c’était l’équipe de bric et de broc constituée pour l’occasion. Soit votre serviteur, un autre médecin absolument pas rompu aux soins critiques mais volontaire, un interne d’une autre filière, des infirmières, un cadre infirmier et des aides-soignantes. L’équipe paramédicale se connaissait, et si certains avaient fait de la réanimation par le passé, ce n’était plus du tout leur mode d’exercice actuel. Quant aux locaux il s’agissait d’un banal secteur de médecine. Si les équipes techniques avaient pu nous installer des moniteurs de surveillance (les écrans avec les courbes de toutes les couleurs dans les séries télé), aucune porte n’était vitrée, or la surveillance visuelle est fondamentale chez les patients graves (ce n’est pas par facilité ou impudeur que les réanimations sont vitrées). Enfin le matériel : pas de cathéters artériels (j’ai tout de suite renoncé à m’en servir), des lunettes anti-projections en nombre juste (attention à ne pas les casser), ainsi que des caisses de masques, de gants et de blouses, mais pour combien de temps ? Je savais de source sûre que le stock de l’hôpital était de quelques jours et que nous étions suspendu à un approvisionnement précaire.

Mais tout ceci en serait presque banal par rapport à ce qui fut authentiquement extraordinaire. Ce qui fut extraordinaire, ce fut que cela marchât. Notre équipe bigarrée, mal installée et mal approvisionnée fonctionna. Car nous fûmes, ou plutôt nous sûmes être une équipe. Nous nous parlions, nous nous écoutions, nous travaillions ensemble. D’ailleurs quand je parle de cette période, jamais je ne dis que je dirigeais, je dis que j’étais en charge. En charge de nous, eux et moi, moi et eux. Le plus bel exemple fut celui des masques FFP2. Dans le contexte du moment nous n’avions pas beaucoup de masques FFP2 et nous en mettions pour approcher chaque patient. Or un masque FFP2 est désagréable à porter sur la durée et comme nous les utilisions scrupuleusement nous devions les jeter dès qu’ils étaient enlevés (hors de question de les retoucher). Il fallait donc que seuls ceux qui devaient entrer dans les chambres en portassent, et qu’ils les gardassent sur le nez le plus longtemps possible (deux à trois heures semblant être au final le maximum tolérable). Je savais que d’autres unités avaient trop rapidement consommé leur matériel ce qui risquait de créer des tensions car l’avenir immédiat était totalement opaque. Nous avions donc convenu d’une gestion raisonnée des masques FFP2 selon les divers papiers et recommandations qui circulaient et selon l’avis de quelques confrères et de l’équipe paramédicale (au cas où vous vous poseriez la question : aucun des futurs grands prêtres cathodiques du masque obligatoire partout tout le temps n’avait daigné nous illuminer de sa science à ce moment-là). Personnellement je considérais que je ne risquais pas grand-chose en raison de mon âge. En revanche il y avait dans l’équipe au moins trois infirmiers qui cumulaient les facteurs de risque mais qui n’avaient pas d’autre choix que d’être là car ils ne pouvaient pas se permettre de perdre des jours de salaires (ils me l’avaient dit clairement, sans colère, d’un ton neutre). Je n’osai ni leur dire de faire comme bon leur semblait, ni regarder comment ils géraient leurs masques (de quel droit l’aurais-je dit ou fait ?). En revanche je savais que si l’un d’eux tombait malade ma conscience en porterait la responsabilité.

Plus largement, l’hôpital offrait un spectacle lunaire : calme, vide, à la limite du silence. Seuls ceux qui avaient quelque chose à y faire étaient présents. Pas de vigile à l’entrée, pas de responsable du protocole sanitaire faisant son office policier. Nous gérions nous-mêmes ces choses-là selon ce que nous savions et ce que nous acceptions. Ainsi mangions-nous tous ensemble en deux roulements (surveillance des patients oblige) dans la petite salle du fond du service. Pour ma part je ressentais cette convivialité comme indispensable au milieu de cette crise qui atomisait brutalement les individus, distendant les liens sociaux.

La prise de conscience du caractère extraordinaire de la chose n’arriva que vers la fin avril, quand il fut question de reprise de l’activité à l’hôpital. La pénurie (presque un euphémisme) chronique de médecins anesthésistes aidant, je me retrouvai projeté dans quelque vague instance hospitalière. Instance virtuelle, tout se faisant en visioconférence. Je vis alors reparaître bon nombre de « coordinateurs, responsables, directeurs délégués de » qui avaient complètement disparu tant physiquement que virtuellement à l’acmé de la crise hospitalière. Manifestement ils avaient mis ce temps de confinement domiciliaire à profit, car ils revenaient en force nous expliquer pourquoi nous n’y comprenions rien au covid et comment il fallait reprendre les activités.

Je mesurai alors l’extraordinaire de ce qui venait de se passer. Pendant six semaines, la machine s’était mise à l’arrêt. Seul l’essentiel, l’urgent avait subsisté. Et ça avait marché. Les gens présents avaient su s’organiser et faire face appuyés par des structures organisationnelles minimales. Un peu comme un avion dont le moteur se couperait et qui continuerait de voler en planant. Alors certes, cela ne peut durer qu’un temps, celui de l’urgence, car la machine telle qu’elle est conçue ne peut pas fonctionner de la sorte de manière pérenne, de même que l’avion qui plane risque fort de s’écraser. Mais cela avait ouvert une possibilité : autre chose était possible, une autre organisation de l’hôpital, d’autres rapports de travail. L’avion devait relancer son moteur, mais il était apparu qu’il pouvait voler autrement.

Hiver 2020-2021

L’organisation n’était plus la même, et pas nécessairement pour le pire. En effet, l’expérience globale ayant progressé, nous ne faisions plus de réanimation « hors les murs », seulement dans des services compatibles (principalement des soins continus rééquipés), et nous travaillions avec des équipes paramédicales issues des réanimations ou des soins intensifs. Objectivement c’était bien meilleur pour la qualité des soins que nous offrions.

L’ambiance en revanche n’avait plus rien à voir. Cette fois l’hôpital ressemblait bien plus à la ruche qu’il est habituellement. Mais surtout le contrôle était bel et bien en place. Sur le papier (ou plutôt le mail) cela prenait la forme du protocole sanitaire, en vigueur, modifié, remodifié. Une liste de choses à respecter, afin que nos corps pussent évoluer dans une bulle d’isolement salvatrice. Car désormais nous vivions sous le règne de la science médico-épidémio-hygiéniste (il s’en fallut de peu qu’on employât les termes de Raison voire Vérité, avec une majuscule s’il vous plaît). Des études disaient, la science disait, etc. Je doute fort que ceux qui employaient ce mot à tout-va eussent jamais ouvert un cours d’épistémologie. J’aurais bien ri de ces un mètre cinquante de séparation, ou de ce nombre de mètres carrés par personne (bientôt ajusté sur les mètres cubes), si ce n’avait été édicté avec un sérieux implacable. Ce sérieux se manifestait physiquement par des croix sur le sol de la file d’attente du self, des cadres mesurant les salles de repos pour y afficher un panonceau précisant le nombre de convives autorisés, des chaises enlevées du restaurant du personnel afin de prévenir toute velléité d’attablement de groupe. Il était d’ailleurs interdit de manger face-à-face (une feuille était scotchée sur chaque table pour le rappeler), aussi mangions-nous

en diagonale et pivotions de trente degrés pour parler, la dizaine de centimètres ainsi gagnés devenant une barrière antivirale absolue.

Et puis d’autres mails arrivaient, menaçant de fermer le self car trop de comportements interdits y étaient observés, ou bien rappelant que chaque agent était en droit d’exiger des autres qu’ils le protégeassent en respectant scrupuleusement le protocole (j’en déduisais logiquement que ce droit devait implicitement se prolonger par le devoir de dénonciation nominative des déviants).

Cependant, la capacité de résistance humaine, aussi consciente qu’inconsciente, ne tarda pas à s’insinuer dans tous les angles morts. J’observai ces prises de liberté principalement parmi celles et ceux (les équipes en fait) qui avaient été sur le pont au contact des malades dès le printemps 2020. Ceux qui avaient connu le « débrouillez-vous, improvisez ». Les membres de l’administration mangeaient bien sagement en quinconce, mais derrière les larges piliers de la salle du restaurant les internes s’attablaient comme avant. Un système de plats à emporter était mis en place et encouragé ? Tant mieux, cela permettait de manger en groupe dans une petite salle du service. Et la nuit et les week-ends, quand l’hôpital n’appartient vraiment qu’à ceux qui ont une raison impérative d’y être, les salles de pose reprenaient leurs allures d’antan.

Cette fois plus question de sentir l’avion planer, on ne pouvait plus qu’en rêver en entrouvrant discrètement le store baissé du hublot donnant sur l’aile.

Rentrée 2021

Je ne vais pas refaire la critique du pass sanitaire, des auteurs plus fins l’ont déjà fait dans vos colonnes. Disons que je suis autant favorable à la vaccination que je suis farouchement opposé au pass sanitaire. Mais j’ai la lucidité de ne pas confondre une innovation aussi époustouflante qu’un vaccin à ARNm avec une objet sacré, le sacré tolérant assez mal la moindre faille.

La presse recensant un certain nombre de cris d’alerte relatifs à la déliquescence avancée et organisée de notre hôpital public, je voudrais attirer l’attention sur un fait nouveau au sein des équipes hospitalières : la haine. La haine sourde qui commença à poindre contre les non-vaccinés. Haine qui apparut dans le sillage de l’allocution jupitérienne de juillet et de la désignation comme boucs-émissaires de celles et ceux qui refusaient ou simplement hésitaient et attendaient. Le choix du mot haine n’est pas fortuit, car ce qui pointa dans les équipes dépassa largement les affects assez fréquents (et légitimes somme toute) d’agacement ou de colère que l’on peut ressentir face à certains patients, tel le diabétique hospitalisé pour une énième complication mais qui persévère dans son inobservance thérapeutique depuis dix ans. Moi-même je m’agace par moment face à ces patients. Mais jamais il ne m’a traversé l’esprit de refuser de les soigner, ou de les mettre en concurrence avec d’autres patients. En cas de manque de ressources (par exemple plusieurs blessés graves sur un accident et un seul SAMU disponible) seul compte normalement le bénéfice selon l’état du patient (on priorisera celui qui a le plus de chance, pas celui que l’on juge moralement digne d’être sauvé). Alors que cette fois il fut ouvertement et régulièrement dit par des personnes d’âge et de profession différents qu’il était envisageable selon eux de ne pas soigner les non vaccinés. Le tout appuyé par l’intégration du discours officiel basé sur le degré zéro des notions de liberté et de responsabilité (un collègue soixantenaire bronchitique chronique a pu me soutenir ces idées pendant sa pause cigarette). Un sentiment de haine, insidieusement distillé par le haut (pour une fois que la théorie du ruissellement se vérifie), et alimenté par les difficultés extrêmes que rencontre actuellement le service public hospitalier. Un sentiment de haine déchargeant une colère qui devrait s’orienter vers les mêmes qui ruinent l’hôpital depuis de nombreuses années. Un sentiment tellement brut qu’il en aveugle ses dépositaires quant à ses implications : soignera-t-on demain le jeune homme qui se plante ivre en voiture ? Le fumeur qui fait un infarctus ? Ou un cancer du poumon ? Le niveau de soins sera-t-il basé sur un certificat de bonne vie hygiénique ? Cette dernière éventualité paraît extrême, mais notons que la science-fiction s’en est déjà emparée.

Par chance ce rappel de la charité inhérente au soin calme aisément les ardeurs, mais l’entaille est malgré tout déjà faite et il est toujours à craindre qu’elle s’élargisse. Pour le bien de l’humanité doublons le nombre d’heures de philosophie au lycée.




Source: Lundi.am