Le journaliste anarchiste Soheil Arabi a réussi à faire sortir un texte de sa prison de Téhéran, dans lequel il appelle à soutenir les jeunes jetés dans les geôles du régime suite au mouvement de novembre 2019 (voir Monde libertaire de janvier 2020). Rappelons un extrait de «  Tirons l’anarchiste Soheil Arabi des pattes de la théocrature iranienne ! », communiqué de la Fédération anarchiste du 1er février 2018 :
« Soheil Arabi est derrière les barreaux de la prison d’Evin depuis novembre 2013 pour des écrits dans ses blog et pages Facebook. Il a été ́accusé de « propagande contre l’État », « apostasie », « blasphème contre le Prophète et insulte à la sainteté », pour avoir publié des photos du soulèvement de 2009, caricaturé Khamenei, et posté des articles sur internet. Condamné à mort par la Cour criminelle de Téhéran, sa peine à été commuée en sept ans et demi d’incarcération ».

Soheil Arabi* : « Que la voix de ces jeunes soit entendue. »
Je voudrais t’accompagner, écoute ma voix camarade.

J’ai conscience que l’on accroît la pression sur moi, à chaque fois que je relaie la voix de mes codétenus opprimés. Mais l’humain doit accepter la difficulté d’un devoir et aucun devoir n’est plus grand que celui d’accompagner les opprimés. Nous devons relayer le cri des Meytham sans avoir peur de 2A, 209 et A1 [note] et des d’autres geôles encore plus dures du régime. Meytham a 18 ans. Il a été arrêté en novembre 2019 pendant les protestations contre le triplement du prix des carburants à Parand. Ce sont les pasdarans [note] de Sarollah qui l’ont arrêté. Il est à la prison du Grand Téhéran pour avoir attenté à la sécurité de l’État.

Ses mains sont déjà calleuses : son père est décédé, il y a 5 ans, dans un accident. Il a alors dû travailler pour aider sa mère et sœur. Il livre des repas du matin au soir à motocyclette et essaye de continuer ses études la nuit. Il est descendu dans la rue contre l’augmentation du prix des carburants : il affirme que cela rend sa vie encore plus difficile.

Il n’a jamais eu de vacances, ni pu voyager. L’augmentation des carburants l’empêche de payer le loyer, les aliments et les factures d’électricité et d’eau. « Qui nous entend ? » demande Meytham : « Personne ! » il a déjà reçu des coups de bâton et de taser pendant les interrogatoires. Le tortionnaire-interrogateur lui a dit : « Écris que les Ètats-Unis et Israël t’ont provoqué. Avoue être membre de tel groupe qui veut renverser notre système. » Il lui répond : « Je ne sais même pas où sont ces pays. Je ne suis même pas allé plus loin qu’Abdolazim. Nous voulons un salaire décent et une économie saine. Je ne sais pas ce que c’est le renversement. » Mais l’interrogateur insiste : « Si tu veux que je t’aide, écris ce que je te dis. » Meytham répond : « Pourquoi dois-je avouer ce que je n’ai pas fait ? Je ne connais rien de ce que vous dites. Je sais seulement comment il faut livrer une pizza à un client au quatrième étage, sans l’abimer tout en souriant, pour qu’il me donne un peu de pourboire afin de pouvoir acheter un gâteau d’anniversaire pour ma sœur pour qu’elle ne soit pas trop triste. Son anniversaire est justement à la fin du mois. Je suis déjà beaucoup plus endetté. Si je reste en prison, qui paiera le loyer et la bouffe à ma mère et ma sœur ? » L’interrogateur ne veut rien savoir. Il veut un bon dossier présentable aux autorités judiciaires. Il veut être remercié pour faire avouer un prévenu dangereux à la solde des Etats-Unis et d’Israël…
Meytham Khaki, Milad Arsandjani, Abolfazl Karimi et des dizaines d’autres jeunes ont été arrêtés pendant les protestations de novembre 2019. Ils sont des quartiers pauvres. Ils n’ont même pas eu minimum pour vivre. Il faut relayer leur voix. Le responsable du 209 me dit qu’écrire ce que j’écris me met dans plus de difficultés. Il me promet des conditions de détention plus terribles et dures. Je lui réponds que si nos voix ne sont pas entendues, c’est vous qui aller avoir plus de problèmes. Je lui signale que ses semblables ont arrêté Soheil, Arach, Madjid, Athéna, Golrokh et d’autres femmes et hommes et ont tué des Pouria, mais ils n’ont pas pu empêcher les Meytham et Milad de descendre dans la rue. Je lui dis qu’ils ont mis des gens dans les prisons d’Evin, du Grand Téhéran, de Ghartchak et de Gohar-Dacht. Vous pouvez construire des milliers de prisons mais vous ne pourrez jamais éteindre le désir de l’humanité pour la justice, la liberté et l’égalité. Vous devez entendre les opprimés, sinon le renversement de votre régime d’oppression et de corruption sera évident et adviendra bientôt.

Nous voulons la liberté, la justice, l’égalité et la sécurité. Nous sommes contre l’oppression, la corruption, l’inégalité, la répression et le chaos. Nous luttons pour nos revendications jusqu’à la victoire. Les amoureux de la liberté n’ont peur ni de la prison ni de la mort.

P.S. : Le responsable du secteur 209 de la prison m’a mis en garde pour les textes que j’écris. L’adjoint du procureur m’a dit aussi que je dois penser à ma fille et arrêter d’écrire. Certes la prison est un mauvais endroit, ses quartiers d’isolement sont pires. Les tortures sont monnaie courante. Un simple coup de téléphone peut être interdit par décision des matons. Mais cette même prison n’est pas le pire des endroits pour les combattants de la liberté. Elle ne peut pas détruire la lutte. Elle rend le combattant encore plus déterminé.

Un anarchiste lutte pour la fin de l’oppression et de la corruption et ne reconnaît ni mur ni frontière. C’est pourquoi la prison est un échec pour le pouvoir. Les tortures qu’utilise ce dernier deviennent une arme pour son renversement. Ils m’ont relégué à la prison du Grand Téhéran. Savaient-ils que je serai encore plus content d’être aux côtés des jeunes épris de libertés ?

Vive la résistance !

Soheil Arabi
Prison du Grand Téhéran
Bahman 1398 (du 21 janvier au 19 février 2020)
Traduit par : Nader Teyf – Groupe Henri Poulaille de la FA


Article publié le 17 Fév 2020 sur Monde-libertaire.fr