Centre ville de Beyrouth, Samedi 19 Octobre. J’arrive avec mon amie vers 16h à la place des Martyrs. Nous avons ramassé des cônes de signalisation sur notre chemin, afin de pouvoir neutraliser les grenades de gaz lacrymogène, en nous inspirant des vidéos des manifestations à Hong Kong. La scène est stupéfiante. Des centaines de milliers de personne dans les places, devant la mosquée, sous la statue des martyrs, dans les parkings… Sachant que la veille les forces de sécurité ont chassé les manifestants au moyen d’une brutalité excessive. Pas très loin, un bâtiment abandonné que les libanais nomment “l’oeuf” ou “le dôme”, destiné à être un cinéma dans les années 70 et dont la construction avait dû être arrêtée avec la guerre civile. Aujourd’hui, et pour la première fois depuis sa construction, l’oeuf s’est transformé en espace public.

Place de Riad Al Solh, sous le Grand Sérail, 20h30. Les gens, aussi nombreux qu’avant, chantent, dansent la dabké, un van équipé avec des enceintes diffusent des chants nationaux, des musiques révolutionnaires Égyptiennes, du rap libanais contre le gouvernement. Mes amis et moi sommes anxieux. Dans nos sacs des oignons, des masques de ski, des t-shirts et des torchons trempés d’eau et des vinaigre. Nous sommes frustrés. À quoi va servir ce carnaval ? Les gens ne se révoltent pas, ils font la fête. C’était plus fort hier, on se dit. Devant nous il y a un groupe de jeunes hommes chiites. Inconsciemment je me méfie d’eux. Je m’en veux. Je suis conscient que penser de cette manière est grave. Mais malgré nous, les jeunes, nous avons hérité d’un ressentiment collectif qui nous sépare les uns des autres, et qui est renforcé par le morcellement confessionnelle du pays. Un de ces jeunes hommes se tourne vers moi : “Tu sais ce que tu dois faire avec ce cône ?” Oui. “Mais tu dois couper le bout pour pouvoir verser de l’eau dedans, t’as un canif ?” Non. Il sort un petit canif de sa poche et m’aide à le couper.

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Depuis longtemps déjà le peuple libanais souffre de la crise socio-économique qui paralyse le pays. Alors que des incendies ont ravagé plusieurs régions du Liban la semaine dernière, l’incapacité du gouvernement à apporter une réponse n’a fait qu’accroître la colère des Libanais et Libanaises à l’égard de leurs dirigeants. L’annonce de taxes supplémentaires sur les appels en ligne, ce jeudi 17 octobre, a échauffé la population qui est descendue manifester son opposition – opposition qui très vite a dénoncé la corruption de l’ensemble des dirigeants. Les manifestants qui s’étaient rassemblés dans l’après-midi à Riad al Solh ont entamé une marche à travers Achrafieh et Hamra pour aller chercher des gens, en indiquant en direct leurs déplacements sur les réseaux sociaux. Vers 22h, ils étaient de nouveaux à Riad al Solh. C’est à ce moment là que je suis arrivé avec mon cousin. Il y avait beaucoup de gens dans la rue, partout, on ne pouvait dire d’où ils venaient. Certains poussaient les policiers pour les faire reculer et atteindre le Grand sérail, la résidence du premier ministre. D’autres ont réussi à arracher leurs casques et bâtons. Les policiers répondaient avec la violence, et cela a duré pendant des heures.

Nous chantions tous :

الشعب†يريد†إسقاط†النظام

Le peuple veut la chute du régime !

Très vite on a commencé à voir, à travers les médias, les manifestations se propager à Tripoli, à Tyr, dans la Bekaa, Byblos, Batroun…

#لبنانflينتفض

#leLibansesoulève

À minuit, mon cousin a souhaité rentrer. C’est en atteignant Bechara al Khoury qu’il m’a envoyé un message en m’expliquant l’ampleur du rassemblement. Après des heures de confrontations avec la barrière de policiers anti émeutes qui nous séparaient du Grand Sérail, quelques manifestants se sont mis à lancer des pierres. La réponse a été immédiate : utilisation de gaz lacrymogènes.

C’était pour moi comme pour beaucoup de personnes la première confrontation avec ces gaz, ce qui a entraîné un mouvement de panique vers la place des Martyrs. À 4h45, l’armée est descendue dans la rue pour chasser les manifestants. Vendredi matin, je me souviens avoir ouvert mon téléphone et reçu les premiers messages sur les manifestations prévues. J’ai alors appelé mon amie de Ramallah pour qu’elle me parle des réponses à adopter face à la répression policière et contre les gaz lacrymogène. Je me suis préparé. Je recevais en chaîne des messages pour anticiper la répression, avec des numéros d’avocats en cas d’arrestation.

Je suis arrivé à 16h30 à la rue qui mène à Riad Al Solh, la soeur de mon amie avait commencé à travailler sur une carte en ligne. Elle faisait du live updating, à partir d’un groupe de contacts, sur les lieux de manifestation, les rues bloquées, et les morts (le garde du corps d’un politicien a tiré sur un manifestant a Tripoli, et deux travailleurs syriens sont morts à cause d’un incendie dans une usine dans laquelle ils dormaient).

On est parti en direction de Riad Al Solh vers 18 heures. C’est vite devenu violent, les gens étaient chauds, poussaient les policiers, leur lançaient des bouteilles en plastique qui pouvaient retomber sur les gens. Ils cassaient les feux de circulation. Quelqu’un a escaladé un panneau indiquant « place de l’étoile » pour remplacer le mot étoile par “Peuple”. Sachant que cette place de l’étoile, c’est la place du parlement, mais aussi une place privée. C’est la propriété de Solidere, une société qui après la guerre civile a privatisé tout le centre-ville. La tension montait. Les gens arrachaient les barrières de chantier pour alimenter les feux qui bloquaient les rues. Vers 20h30, tout près de nous, quelqu’un a lancé la première pierre en direction des policiers. Dans la foulée, les policiers ont tiré les premiers gaz sur la foule. Seul un passage étroit sur la gauche, par lequel la foule en panique s’est engouffrée. La plupart des gens couraient et se poussaient les uns les autres, il fallait escalader une voiture pour continuer. Les gaz continuaient derrière nous. Avec mes ami-e-s, nous sommes restés un temps à Bechara el Khoury pour observer le désordre depuis le pont et sa vue panoramique, avant de se réfugier dans un bâtiment non loin de là. On a vu au moins une trentaine de grenades être lancées sur les manifestants. Une demi-heure plus tard, je suis retourné à la Place des Martyrs. Il y avait beaucoup de jeunes, dans cette rue qui mène à Riad el Solh. Au moins deux mille personnes essayant d’accéder à la place, et la police qui rétorquait par des gaz lacrymogènes. Des émeutiers ont détruit les façades d’une banque, d’une agence de poste et d’une agence de tourisme. Un jeu d’allers retours. Les manifestants s’habituaient aux gaz et faisaient front. On a vu s’approcher deux lignes de policiers anti-émeutes suivies d’un canon à eau. Echanges de tirs de pierres, de tout ce que les gens trouvaient. Face à la ténacité des manifestants, une centaine de militaires sont alors descendus dans la rue pour disperser la foule. Avançant en criant sur les manifestants pour les faire reculer. Certains militaires s’appropriaient alors les pierres pour les lancer à leur tour. Ils brusquaient les gens avec le dos de leurs fusils. En sortant de la place, j’ai vu que la plupart des manifestants étaient partis. Les militaires ont alors commencé à tirer des LBD. Je suis arrivé à la place Sassine pour retrouver des amis. Un agent de sécurité regardait les informations, j’ai ralenti, la tension était palpable et l’agent m’a pris à parti : des personnes restées là-bas se faisaient arrêter, même lorsqu’elles cherchaient à partir. Elles se faisaient alors violenter par les policiers. Des vidéos ont également circulé sur les réseaux sociaux montrant des policiers encerclant un jeune homme isolé, un parmi eux s’attaquant à lui avec des coups de bâton. La manifestation du vendredi s’est terminée ainsi. Le gouvernement, clairement, à regarder la réponse de ses forces armées, était secoué.

Le Liban n’a jamais vécu un tel phénomène. Il y a déjà eu d’importantes manifestations à Beyrouth en 2005 et 2015, mais jamais au niveau du pays. Ce samedi 19, c’est le peuple entier, toutes ses communautés et ses confessions, qui étaient dans les rues. Le quart de la population. Nous sommes tous d’accord sur une chose : un changement radical est nécessaire.

Je comprends maintenant l’importance d’un “festival” comme celui du 19 octobre. Il permet de casser les frontières confessionnelles montées par le régime et les forces coloniales depuis la création de l’Etat libanais. Pour une fois les gens sont rassemblés dans un espace public, criant les mêmes slogans contre un ennemi commun : le gouvernement. On arrive a comprendre que nous, on souffre, et les autres aussi, ils souffrent. C’est un vrai mouvement non partisan. J’espère que ça va continuer encore quelques jours. En même temps, ce qui est évident, ou au moins de mon point de vue, c’est qu’il ne suffit pas seulement de danser et de chanter ensemble. Il ne faut pas oublier le but. Et pour moi, le but est clair. Dépasser les barrières de Riad Al Solh, occuper le Grand Sérail, et attendre la démission de chaque membre du gouvernement et celle du président de la république. En espérant que ce qui va suivre, c’est un changement total, non seulement du parlement, mais aussi de la constitution. Une transition d’une constitution basée sur le confessionnalisme politique, vers une autre laïque, civile, avec des lois anti-corruption claires.


Article publié le 21 Oct 2019 sur Lundi.am