Mon révérend Père,

Peut-être ne serez vous point trop surpris de lire ici que c’est sous l’invocation du nom de Pascal que je me risque à vous adresser la présente.

« Quel contexte », écriviez-vous dans la Lettre parue le 16 avril dans Lundi matin #187, « Quel contraste entre ce sombre manège et le spectacle solennel que les rues de Paris offraient hier soir : l’antique passion du feu nous réunissait, et le silence du recueillement planait sur la ville, un silence de feu qui me rappelait celui des extases pascaliennes, un silence que nul faste, nulle cagnotte, nul don défiscalisé n’achètera jamais. »

Et, joignant à celui de Pascal le souvenir de Marcel Proust, vous ajoutiez ceci : « Nous avons vécu la grandeur d’un moment de temps pur… [« un peu de temps à l’état pur » – Le temps retrouvé].

Proust était un Parisien rive-droite mais, vous le savez, Pascal n’a jamais vécu qu’à moins d’une lieue, une lieue et demie, de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Pensiez-vous au mémorial du lundi 23 novembre de l’an de grâce 1654 : « Feu. Dieu d’Abraham… » ; ou bien au « silence éternel… » ?

Si Pascal, quittant son domicile d’alors de la rue des Francs-Bourgeois – Saint Michel, aujourd’hui 54 rue Monsieur le Prince, et descendant notre Boul’ Mich’, celui du baron Haussmann et des Derniers jours de Raymond Queneau, se fût trouvé à la hauteur de Notre-Dame ce lundi 15 avril 2019 vers 19 heures, qu’eût-il dit ? Peut-être simplement ceci : « Nous sommes les témoins » (Le Guern 748, Sellier 799, Lafuma 965).

Permettez-moi de rallonger encore un peu cet exorde en nous rappelant la fin de la douzième Provinciale, rappel inéluctable :

« C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. »

Pascal nous est cher, le plus cher des grands écrivains français, et l’un des seuls à connaître de notre cœur le chemin le plus difficile, parce qu’en tout il voit l’incommensurable, et que l’incommensurable est la clef de tout.

Assis dans la voiture de mon frère le musicien, qui était venu me chercher à Odéon, ce 15 avril, à 18h 53, et avec lui voyant brûler Notre-Dame de Paris depuis un pont, je sus que nous voyions ce que nos yeux jamais n’auraient dû voir.

Et puis, en vous lisant, je me suis dit, dans un sentiment analogue de clairvoyance, d’oscurovisione : cet homme a raison.

Et tout d’abord en effet, une fois rentrés, mon frère pour la première fois de l’année ayant allumé sa télé, je me suis demandé, tout comme vous : « Ceux qui nous gouvernent ne se sont-ils pas demandé quelle main les avait frappés ? Sont-ils à ce point orgueilleux que même la catastrophe la plus inattendue ne puisse prendre à leurs yeux la figure d’un présage ? »

Et je me dis que c’est peut-être au fin fond du Népal ou de l’Afrique qu’un roi inconnu s’est, pour nous, couvert de cendres le visage.

« J’entendais », écrivez-vous ensuite, « une voix s’exclamer : ‘‘C’est beau.’’ Et une autre : ‘‘ J’aimerais qu’ils ne reconstruisent jamais.’’ Je ne suis pas loin de lui donner raison… »

Je me range à votre avis. c’est l’objet de cette lettre.

Faut-il préciser que, même si, par un impensable et nouveau coup de théâtre, l’abjection spectaculaire et marchande qui nous engloutit se changeait miraculeusement en la meilleure des sagesses possibles, vous n’avez aucune chance d’être entendu ?

Et pourtant. Car vous avez encore raison en soutenant ceci : « Chaque cœur murmurait : ‘‘Eh quoi ! voilà qu’on nous enlève cette bâtisse majestueuse, cette maison abandonnée de Dieu, ce legs des âges livré à la plus basse exploitation par des pillards endimanchés, avant même qu’elle ait pu nous appartenir, avant même que nous n’y ayons prêté la moindre attention, alors même que nous n’avions pas pu en faire usage !’’ »

Oui, cela est vrai.

Mais, vous le notez aussitôt à la suite, notre bien commun nous aurait été révélé alors (mais alors seulement) comme « l’objet d’une commune déploration et d’une commune colère ».

Comme la nuit est VUE le temps d’un éclair.

Mais cette nuit, que sera-t-elle en plein jour ?

La déploration interrompue, et la colère déjà tombée, qu’adviendra-t-il, parmi le trantran de la communauté que nous avons vécue dans le recueillement du « silence de feu ».

Sempiternelle question.

Si Notre-Dame de Paris est en ruines avant même que d’avoir pu nous appartenir. C’est, vous le dites, EN TANT QUE nous ne lui avons pas prêté la moindre attention ; c’est qu’elle n’a jamais JAMAIS « cessé d’être cette vague masse architecturale qui se découpe parfois au coin des rues. »

Et maintenant voyez : trois semaines après le désastre, Notre-Dame abîmée a retrouvé l’importance réelle qu’elle avait à nos yeux quand elle était encore intacte : elle nous est redevenue indifférente. Telle est l’entière vérité.

Ce qui nous a rendus indifférents à Notre-Dame de Paris, c’est « Notre-Dame de Paris », c’est-à-dire, entre autres, celle qui a « à son service une armée de preneurs de sons et de cameramen, déchaîne des tempêtes de flashs et les sirènes des convois spéciaux ». Entre autres. Car il y a aussi, hélas, comme disait Gide, ad nauseam, Victor Hugo lui-même.

Depuis longtemps déjà, l’architecture, aussi bien comme grand art (le plus grand, peut-être, me disait un ami russe décédé il y a plus de vingt ans, qui, physiquement, tenait le milieu entre Kafka et Nicolas de Staël) que comme expérience, émotion, désir, a détesté la vie des hommes, au moins des hommes de chez nous et d’aujourd’hui, des citadins occidentaux modernes, et le modèle de cette vie, universalisé ; ne resterait que « l’architecture involontaire »…

Les ruines de l’Acropole, du merveilleux

Érechthéion, les ruines de Delphes, le peuple grec d’aujourd’hui a-t-il pu se les réapproprier ? Ce possible ne peut être pensé qu’en contemplant de vieilles photos du XIXe siècles et du début du XXe.

Alors ? Encore Pascal, qu’ici je détourne : « Je ne puis approuver qui cherchent en gémissant. » (Le Guern 384, Sellier 24, Lafuma 22)

Mon révérend Père, je vous dis mon amitié, et me recommande à vos prières. Que Dieu tout puissant vous ait en sa sainte garde.

André Bernold, huguenot, le 6 mai 2019.


Article publié le 20 Mai 2019 sur Lundi.am