Par Sarah Fisthole {JPEG}

De toute façon, mon rapport à la sexualité a toujours été compliqué. De toute façon mon corps est marqué par le temps, les transitions. De toute façon il a vécu les violences et la coercition. Alors dis-moi, comment on baise  ?

Qui baise quoi, qui baise qui et ça change quoi ? Depuis que je prends de la testostérone, que mon corps habillé est identifié dans les espaces publics comme masculin et que mes regards me placent du côté des pédés, je ne cesse de me poser cette question : comment on baise ? Je me mets où et tu fais quoi ? Car si tout change, rien ne bouge. Comme toujours, mon désir va vers les hommes et, pris au piège entre diverses représentations de ce que c’est que de faire du sexe entre mecs, d’être un « vrai pédé », mon passé et les angoisses dont mon corps porte encore les stigmates, je ne sais parfois plus vers où me tourner.

Quand je te mate dans la rue et que tu me regardes en retour, nous pensons tous les deux à la queue que je n’ai pas. Moi parce que j’ai peur d’être découvert et toi parce que tu la désires. Alors il reste les cages d’escalier et le noir complet. Les soirées où bourré, si tu m’interpelles, je te suivrai sur la pointe des pieds. D’une certaine façon le fait de cruiser, même si je ne vais souvent pas plus loin que du flirt, me permet de garder la tête haute et me fait me sentir moins seul. On se croise et lorsque tu me regardes, je suis homme. Je me sens beau. Je me sens faire partie d’une communauté secrète dont nous seuls connaissons les codes. Petit sourire en coin, yeux qui pétillent. Il est tard et on traîne dehors. On tourne dans les rues, on se cherche et j’aime la tension qui s’en dégage ; le sentiment d’appartenance communautaire et notre désir.

« On ne me baise pas, ou si peu »

À toi, inconnu de la rue, je ne te dirai pas que je suis trans [1], tu ne le sauras pas, je dévierai tes mains, je les empêcherai de savoir, je te ceinturerai pour que tu ne t’aventures pas sur des territoires dangereux. Parce que j’en ai trop entendu. J’ai trop compris. Face à moi, le désir est complexe : on doit apprendre à faire avec ma chatte. Cela nécessite du temps. Je suis d’ailleurs toujours obligé de le répéter : si tu veux qu’on ait des rapports sexuels chouettes, orgasmiques, consentis, il te faudra prendre le temps et me laisser l’espace d’être qui je suis.

Mais ce temps comme cet espace sont des luxes qui ne me sont que rarement accordés et je suis trop souvent relégué dans les limbes de l’ambiguïté ou du platonique. En réalité on m’embrasse, on me touche, on se frotte, on dort avec moi, on me câline comme un joujou mais on ne me baise pas, ou si peu. On me le dit aussi : non, on n’ira pas plus loin. On m’explique. Et on se raisonne, car il est difficile d’être pétri de désir pour moi. Je suis le petit frère, le garçon à qui on tient la main, l’épaule disponible, celui que tu vois comme un adolescent alors même que je suis plus vieux que toi, et l’ami toujours présent. Mais on ne me retourne pas. Par contre on me serre fort, pour ne pas voir ma douleur et masquer sa gêne. Et aujourd’hui, je sais, ils veulent ma chaleur mais pas le feu. Alors je cours les rues et cherche des étincelles dans les regards.

« Alors c’est ça aussi d’être pédé ? »

Je te suis, tu me suis, on s’embrasse, je te touche, tu m’entraînes, je te dis non, tu n’entends pas, tu me pousses, je te désire quand même, tu ouvres la porte et on entre.

Quand la porte se ferme cette fois, voilà que je ne sais plus. Alors je me jette sur ta queue, parce que c’est plus simple de m’agenouiller que de réfléchir à mon propre désir et mes peurs. Et quand je te retourne contre le mur pour te bouffer le cul et que tu gémis, je me sens puissant, je suis un homme. Mais quand c’est toi qui me jettes, me plaques et m’encules de force sans capote alors que je dis non, je panique. Qu’est-ce que je fais là ? Est-ce que tu as vu que je n’avais pas de bite ? Comment est-ce que je me sens ? Voilà que tu ouvres la porte. Il est une heure du matin, tu plantes un baiser humide sur ma joue puis traces ta route dans la nuit tandis que je reste seul avec du sperme dégoulinant de mon short. Je sais ce qu’il faut que je fasse : aller à l’hôpital, prendre un traitement post-exposition [2], dire ce qu’il s’est passé. Mais raconter quoi et comment ? Est-ce que c’est une agression ? Et qui s’est fait agresser ? Un jeune mec pédé, une fille biscornue ou tout simplement un mec trans ? Comment en parler ?

Alors c’est aussi ça d’être pédé ? Ça existe chez vous aussi ? Mais pourquoi personne n’a rien à en dire ? Et lorsque j’en parle à mes copains les pédales nés du bon côté du genre, pourquoi me regardent-ils comme si c’était une partie de l’apprentissage ? Mais apprentissage de quoi ? De la honte ? Mais nous la connaissons tous déjà. Finalement mon corps, ses désirs, et la vie que nous avons menée ont-ils leur place quelque part ? Existe-t-il un moyen de vivre ma sexualité comme je l’entends sans craindre ni rejet, ni fétichisation, ni agression ? Tant de questions qui restent pour l’instant sans réponse, tant et si bien que lorsque je n’y prends pas garde, je m’enferme dans le silence.

« On est dans le même radeau »

Alors pour éviter cette mort silencieuse, je voudrais pouvoir vous dire que je vous aime. Vous êtes mes frères de galère, de sexe, d’amour, d’amitié, d’affection aussi. Vous m’apportez des choses que je ne pensais pas possibles lorsque j’étais coincé dans cette vie hétérosexuelle monogame mortifère qui n’a jamais été la mienne. J’ai essayé de toutes mes forces d’être la bonne meuf, de celles qui font la bouffe, qui réconfortent leur petit mari et rendent les parents fiers, mais ce n’est pas qui je suis.

Je sais ce qu’il en coûte de sortir du placard. Je sais ce qu’il en coûte de ne pas être la norme et de savoir que quoi que tu fasses, le moule ne te correspondra pas car il est carré et tu es rond. Je sais ce que nos vies de queers nous coûtent, comme je sais qu’elles nous pressurisent jusqu’à nous laisser exsangues.

Mais je sais aussi que je ne supporte plus le silence autour de mes différences. Je suis pédé et trans. Nous sommes sur le même radeau, mais on n’y est pas arrivés de la même façon. J’ai nagé plus longtemps, dans des eaux plus sombres et contre des courants plus forts et j’aimerais qu’on en parle. Qu’on parvienne à trouver des ponts, des liens entre nous tous qui avons grandi avec ce sentiment de déviance et de monstruosité que la société cis-hétéronormative nous fait ressentir.

« Le patriarcat se retrouve dans les interstices de nos libertés »

Car moi et mon corps trans sommes fatigués. Fatigués de parler dans le vide, fatigués de se faire rejeter, dominer, agresser et d’être renvoyés aux limites de cette communauté de freaks [3], déjà marginale. Parfois j’ai l’impression qu’on reproduit la violence que nous nous sommes mangés et qu’on la vomit dans nos relations. Les douleurs qu’ont subies nos corps, infligées par le regard cis-hétéro sexuel et le patriarcat, se retrouvent dans les interstices de nos libertés et si nous voulons respirer il devient urgent de les détruire.

Je voudrais qu’on se penche sur nos blessures et qu’on réfléchisse à ne pas reproduire ces rapports de domination : ceux des mascs [4] sur les fems [5], des blanc.hes sur des racisé. es, des cisgenres sur les transgenres, des séronegs sur les séropos [6], des pénétrant.es sur les pénétré.es…

Je voudrais qu’on en finisse avec la violence de l’hétéronormativité et l’autodétestation.

Je voudrais qu’on soit heureux. Mais pour ça il faudrait qu’on en parle.

Alors mes amours, on s’y met quand ?


La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD (juillet-août 2020). Voir le sommaire du journal.

  • Ce numéro est disponible jusqu’au 3 septembre.

Article publié le 01 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org