Décembre 9, 2022
Par CQFD
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En octobre 2022, le gouvernement Erdoğan a de nouveau frappé en arrêtant arbitrairement une dizaine de journalistes kurdes. Cette énième opération de répression de la presse indépendante intervient quelques mois avant des élections présidentielles redoutées par un pouvoir en perte de vitesse.


Illustration de Victor

Le 25 octobre 2022, à cinq heures du matin, dans neuf villes de Turquie, onze journalistes kurdes sont réveillé·es au son de la police défonçant leur porte, avant de se retrouver nez à nez avec des fusils d’assaut, sous une pluie d’injures et de coups. Il s’agit de Diren Yurtsever, rédactrice en chef de l’agence de presse Mezopotamya (MA) et de Deniz Nazlım, Selman Güzelyüz, Zemo Ağgöz, Berivan Altan, Hakan Yalçın, Emrullah Acar, Ceylan Şahinli, correspondant·es de MA. Ainsi que Habibe Eren, Öznur Değer, et Derya Ren, correspondantes de JinNews, une agence composée uniquement de femmes. Quelques heures plus tard, Mehmet Günan, ancien stagiaire à MA, connaît le même sort.

Leurs domiciles, ainsi que les bureaux de l’agence MA, ont été perquisitionnés. La police a saisi un très grand nombre de livres, des disques durs, des caméras et des documents. D’abord placé·es en garde à vue, les journalistes ont été transféré·es dans la capitale Ankara, dont le procureur général a ordonné cette opération coordonnée. Leur point commun ? Travailler pour des médias indépendants kurdes dans un pays autoritaire où le pouvoir en place contrôle déjà 90 % des médias nationaux.

Violences et mises en scène

Témoins et avocat·es des détenu·es confirment la violence des arrestations : coups, insultes, menottage dans le dos pendant de longues heures, menaces de torture et de mort… Au moment de la prise d’empreintes digitales, la journaliste Öznur Değer a été jetée à terre, battue puis traînée par les cheveux parce qu’elle refusait de se taire. Zemo Ağgöz, mère d’un nourrisson d’un mois et demi, n’a pas eu l’autorisation de nourrir son fils pendant six heures. La police a également diffusé des images mises en scène de l’arrestation de Berivan Altan et Deniz Nazlım, où l’on voit notamment les flics forcer les journalistes à courber la tête devant les caméras.

Le pouvoir en place contrôle déjà 90 % des médias nationaux

La répression se joue aussi au niveau des symboles. Diren Yurtsever raconte qu’on a voulu la forcer à se faire photographier, menottée, entre deux drapeaux turcs. Sibel Hürtaş, présidente de la branche d’Ankara du syndicat des journalistes de Turquie, a déclaré avoir « honte de ces images de torture ». Elle a également critiqué l’ordre de confidentialité imposé à l’enquête, alors que les mis·es en cause n’ont pas pu voir leur avocat pendant 24 heures.

Pour protester contre les sévices subis, les journalistes ont refusé de faire leurs dépositions auprès de la police, réservant leurs déclarations pour le procureur. Celui-ci les a questionnés sur leurs liens avec l’Association des journalistes Dicle Fırat, sur leurs reportages, sur leurs messages sur les réseaux sociaux et, pour certain·es, sur les raisons pour lesquelles ils et elles ont assisté aux funérailles de la journaliste féministe kurde Nagihan Akarsel, assassinée quelques jours plus tôt dans la région autonome kurde d’Irak. Selon le média en ligne Bianet, à la question de l’implication de la Turquie dans cet assassinat, l’ambassadeur de Turquie en Irak, Ali Rıza Güney, aurait répondu : « Toutes les personnes en lien avec le PKK sont nos cibles 1. » À la suite de leurs dépositions, neuf journalistes ont été placé·es en détention préventive. Zemo Ağgöz et Mehmet Günhan ont été relâché·es sous contrôle judiciaire et assigné·es à résidence.

« Nous sommes arrêtés car nous sommes journalistes »

Avec la loi visant à « lutter contre la désinformation » adoptée par le Parlement turc mi-octobre, rebaptisée « loi Censure » par l’opposition, c’est l’ensemble des organisations professionnelles de journalistes qui est visé. Un contexte répressif qui n’est pas étranger à l’approche des élections présidentielles et législatives prévues pour juin 2023 et s’annonçant chaque jour un peu plus compliquées pour Erdoğan.

Les journalistes kurdes restent particulièrement visé·es par les autorités. En juin dernier, seize avaient été placé·es en détention préventive dans les geôles de Diyarbakır, ville principale des régions kurdes au sud-est de la Turquie. Les raisons invoquées sont toujours les mêmes : leurs soi-disant liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Pour l’avocat Veysel Ok, codirecteur de la Media and Law Studies Association, ces opérations ont pour objectif de créer « un contexte d’opposition plus confortable [pour l’État], en particulier dans les villes où les Kurdes sont majoritaires ».

Alors que Reporters sans frontières dénonce un État « qui n’hésite pas à s’en prendre aux journalistes pour masquer le déclin économique et démocratique du pays », et que le gouvernement Erdoğan vient de lancer une campagne de bombardement contre les peuples du Rojava (Kurdistan syrien), la journaliste Diren Yurtsever écrit de sa cellule : « Nous sommes arrêtés aujourd’hui parce que nous sommes journalistes. Les conditions pour faire du journalisme en Turquie sont réduites à néant. Ce qu’ils veulent vraiment faire, c’est essayer de dissimuler la vérité. La presse libre ne peut être réduite au silence. Où que nous soyons, nous continuerons à écrire ! »

Loez




Source: Cqfd-journal.org