Malgré le fragment intitulé “Ce livre, c’est moi”, à la fin de son De l’esprit libre il est difficile, après avoir fermé le volume, d’échapper à l’impression que la figure de Mario Tronti demeure dans tous les cas une énigme. Ce qui apparaît avec plus de clarté aujourd’hui est ce que Tronti construit désormais depuis des années : un mythe. Celui-ci a pour sigle “le Vingtième siècle”, qui ne se réduit précisément pas pour lui à un segment historique, mais constitue avant tout le nom d’un mythe de la politique contre l’histoire et, d’après lui, l’une des rares armes qui peut être utilisée contre le présent. L’une des propositions trontiennes la plus lisible est donc son appel à transformer le passé des révolutions vaincues en arme privilégiée de la lutte contre l’actualité et à commencer à vivre la transformation du temps au sein de sa propre existence singulière :

« Notre problème c’est notre passé. C’est sa continuité que nous retrouvons dans les diverses formes du présent : ces formes que nous choisissons, à chaque fois, comme notre présent. »(De l’esprit libre, p.75).

Et le présent qu’il choisit pour sa part, c’est un certain Vingtième siècle, celui qu’anime la tension entre révolution prolétarienne et révolution conservatrice.

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Toutefois, disions-nous, il y a une “énigme-Tronti”. Tronti, le poète sacré de l’opéraisme et du refus du travail ; Tronti, le théoricien de l’autonomie du politique et de l’usage ouvrier de L’État bourgeois ; Tronti, le sénateur qui vote des lois absurdes ; Tronti, critique de la démocratie politique ; Tronti, l’apocalyptique qui fait se croiser Benjamin et Schmitt ; Tronti, le messianique léniniste ; Tronti, le “frère de l’Esprit Libre”…. Il est facile de s’égarer dans ce labyrinthe politico-existentiel, de ne pas savoir où diriger son regard, à quels aspects de sa personne se fier. Mais voilà, le premier avertissement pour une lecture de De l’esprit libre est d’exercer l’attention au degré maximal, de ne pas se laisser distraire par la mondanité et d’accepter de s’abandonner au tourbillon que Tronti dispose, fragment après fragment, pour nous conduire au centre d’une réflexion longue de plusieurs décennies. Nietzsche, le jeune Hegel, Maître Eckhart, Mann, Taubes, Warburg, La Boétie, Guardini, Tocqueville, Benjamin, Kojève et Arjuna le guerrier sont quelques-un des personnages convoqués dans De l’esprit libre pour former une mosaïque où Tronti compose l’image de ce que signifie aujourd’hui un Freigeist, proposé par lui comme la façon juste de vivre contre ce monde. Sa proposition semble reproduire le geste de ces hérétiques qui, au seuil de la modernité, se réunissaient dans les souterrains pour conspirer contre ce temps au nom de l’Esprit Libre, alors qu’en public ils continuaient leur existence comme des citoyens bourgeois normaux. Tronti, quant à lui, ne cesse d’un côté d’invoquer la révolution comme destruction de ce monde, et de l’autre continue sa militance institutionnelle qui vise à sauver l’insauvable patrimoine historique de la gauche. Il apparaît ainsi comme un marrane communiste, enfermé dans sa devise, “penser à l’extrême, agir avisé”. Cette devise expliquerait également le motif qui fait de Tronti l’initiateur de nombreuses aventures subversives de la seconde moitié du Vingtième siècle, pour s’en retirer ensuite, comme épouvanté par la réalité de ce que lui-même avait été à même de penser. Last but not least, l’hypothèse destituante, qu’il entrevoit dans les révoltes d’un “nouveau type” des années 2000 et qui apparaît fascinante au penseur de l’extrême, mais trop risquée pour l’action avisée de l’homme politique. C’est un autre élément intéressant de l’aventure trontienne : la petite guerre civile qui se joue au sein de l’individu lui-même, entre le penseur de l’au-delà, d’un communisme plus fort que l’histoire, d’une critique féroce de la Modernité, d’une apocalypse révolutionnaire, et l’homme politique du réalisme, toujours en-deçà de cette ligne, fasciné par les mécanismes qui animent l’État, par la possibilité démoniaque de “manipuler” l’histoire au moyen du pouvoir. Mais, et il s’agit d’histoire également, si ses écrits ont eu et continuent à avoir une grande influence sur différentes générations subversives, dans le champ de la politique institutionnelle sa carrière a été malheureuse, son influence sur la ligne du Parti communiste et sur ses succédanés toujours plus déteints a été presque nulle et s’est limitée à être un motif de scandale ou de révérence due à un des rares penseurs contemporains italiens dignes d’attention. En dernière instance ceux qui ont le plus apprécié sa façon de penser le politique sont à rechercher parmi les subversifs, parmi ceux qui ont cherché a dépasser la gauche plutôt que parmi ceux qui se sont mesurés à la droite. Faudrait-il donc parler de confusion ?

A travers ses écrits et sa propre existence, Tronti semble nous dire qu’aujourd’hui nous ne pouvons regarder le monde et notre vie même que dans une perception confuse, qui nous arrive par énigmes, puisque seul l’événement de la révolution, le “véritable état d’exception”, permet de rencontrer le monde et les êtres “face à face”. Et de séparer le communisme du fascisme, ruinant la démocratie politique. La révolution comme apocalypse, comme révélation donc. Avant, ou hors d’elle, confusion, mensonge, duplicité, schizophrénie sont les signes de la maladie de l’époque qui pèse sur nos échines et sur laquelle il faut l’emporter pour faire advenir la “grande santé”. Pour un révolutionnaire l’emporter, vaincre l’époque, vaincre son propre moi, réparer le monde, ne sont pas des tâches séparées les unes des autres.

Mais si Tronti assume totalement la contradiction de sa propre forme de vie, il n’est pas nécessaire que nous le fassions nous aussi. Nous pouvons choisir notre Tronti, de même qu’il choisit le temps depuis lequel nous adresser son appel. Nous, au réaliste mature, nous préférerons toujours le jeune opéraïste qui, déguisé, fit entrer Nietzsche dans l’édifice marxiste et entreprit de le dévaster de l’intérieur, nous choisirons toujours le communiste mélancolique qui après 89 regarde le passé du mouvement ouvrier comme une étendue glorieuse de ruines et le présent comme une odieuse dictature démocratique, nous regarderons toujours avec amitié son actuelle tension prophético-apocalyptique contre “tout ce qui est”, nous choisirons enfin toujours son vitalisme sorélien poussé jusqu’au nihilisme contre la retenue “réaliste” de la violence messianique pratiquée par le Tronti-homme politique.

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Après De l’esprit libre, Tronti a continué à écrire et à pratiquer la politique et, comme confirmation de l’ambiguïté de son entreprise, nous pouvons mettre l’un en face de l’autre ses deux derniers essais, Il popolo perduto. Per una critica della sinistra (Nutrimenti edizioni, 2019) et Disperate speranze (Infiniti mondi, n°11, 2019). Le premier est le règne du politique réaliste, du malheureux conseiller du prince qui malgré tout, et contre toutes les évidences, cherche encore à donner un sens à la gauche, l’autre est l’habitation de l’hérésiarque, qui offre en une simple formule à comprendre ce qu’il entend par usage révolutionnaire de la théologie-politique : “Dans le Magnificat nous lisons : abattre les puissants, élever les humbles. Voilà le théologique. Comment abattre les puissants, comment élever les humbles. Voilà le politique”. Ses deux essais récents sont en quelque sorte les pôles d’un dispositif qui crée un champ de tension dans lequel s’affrontent deux types humains, qui chez Tronti sont paradoxalement réunis dans la même personne. Et qui là-dedans se combattent.

Dans De l’esprit libre toutefois, Tronti montre la voie d’une ascèse communiste spéciale qui, en un monde totalement ennemi, fonde dans sa propre singularité une liberté hors de tout dispositif, de tout conditionnement, de toute idéologie même, et qui peut donc abolir cette contradiction. Parce que, en effet, que penser de cet esprit libre dont l’extériorité apparaît comme sa négation même ? Dans son dernier bref essai, Disperate speranze, en cherchant à donner quelques exemples de comment procéder dedans et contre le monde présent, dans une posture où le réalisme est orienté par l’eschatologie, Tronti se fie à rien de moins qu’à le figure de Sabbatai Zevi, soit à “l’apostasie messianique” qui vit dans cette contradiction intime : “Extériorité ennemie et intériorité amie viennent dessiner un ‘inactuel’ critère du politique. Attention, il doit être cultivé seulement comme lutte”. L’ennemi n’est jamais seulement ce que nous avons face à nous, alors, mais c’est notre subjectivité même, en tant qu’extériorité. D’autre part, l’ami n’est jamais seulement celui que nous trouvons à nos côtés, c’est aussi celui que nous pourrions trouver face à nous mais qui cultive le même soin de l’intériorité.

Peut-être alors pouvons-nous commencer à donner une ébauche de réponse à l’énigme-Tronti dont nous avons parlé au début, et particulièrement commencer à comprendre ce qui est en jeu dans son œuvre dès le début, dès Ouvriers et capital, c’est-à-dire sauver le communisme en tant qu’“utopie concrète anthropologique”, quitte à briser la tradition marxiste et à apparaître comme “traître”, comme apostat justement. C’est dans ce sens qu’il faut peut-être interpréter ce passage de De l’esprit libre  :

« ‘Dire la vérité est un acte révolutionnaire’ affirmera quelqu’un d’autre, sans la majuscule. Mais il faut savoir dire : et pas à tout le monde, seulement à ceux dont cela nous intéresse qu’ils comprennent. Aux autres – par exemple à l’adversaire de classe –, il faut savoir la cacher. Ce qui nous intéresse, c’est qu’il ne comprenne pas. »(p.53)

Et c’est dans ce message, adressé “aux amis”, que soudain nous comprenons où se situe notre accord divergent avec lui.



Article publié le 11 Nov 2019 sur Lundi.am