Novembre 13, 2021
Par Le Monde Libertaire
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publié par Nueva Tribuna le 10.11.2021 et par Europa Laica le 11.11.2021

L’Église Catholique a exclu d’enquĂȘter activement sur les affaires d’abus sexuels sur mineurs commis par des religieux.

Notre Espagne est un pays Ă©trange, un peu particulier. Ou si on veut, hors du commun. C’est un pays d’exception. Je m’explique. En Espagne, il y a aujourd’hui un ensemble d’institutions intouchables. Ne vous hasardez pas Ă  les critiquer parce que vous courez le risque d’ĂȘtre traitĂ© d’antipatriote, ou mĂȘme, d’ĂȘtre traduit devant les tribunaux. Je veux parler de l’Église Catholique, de l’ArmĂ©e, de la Magistrature, de la Monarchie, des grands pouvoirs Ă©conomiques et de certains mĂ©dias. Toutes ces institutions, parfaitement imbriquĂ©es, se protĂšgent mutuellement. Et quiconque connaĂźt notre histoire sait qu’elles ont toutes reprĂ©sentĂ© une lourde entrave au progrĂšs de ce pays.

En voici des preuves accablantes. Pour l’historien Juan Pro, commentant le retour de Ferdinand VII en 1814, “l’option de maintenir les Bourbons s’est avĂ©rĂ© un suicide politique pour tous ceux qui luttaient pour les libertĂ©s et Ă©taient pour un État reprĂ©sentatif“. Ce sont des militaires qui ont fait un coup d’État en juillet 1936. L’Église Catholique espagnole a Ă©tĂ© contre, en dĂ©mocratie, du divorce, de l’avortement et de l’euthanasie. La justice, comme je l’expliquais dans mon dernier article, n’a jamais Ă©tĂ© Ă©purĂ©e aprĂšs le franquisme et a empĂȘchĂ© d’enquĂȘter sur les crimes du franquisme. Quant aux grands mĂ©dias, nous savons bien comme ils se rangent majoritairement du cĂŽtĂ© de certaines options politiques, ce n’est pas pour rien qu’ils sont au service des grands pouvoirs Ă©conomiques. Depuis que l’imprimerie a Ă©tĂ© inventĂ©e, la “libertĂ© de la presse” est au bon vouloir du propriĂ©taire de l’imprimerie.

A quel grand patron, Ferreras et Inda doivent-ils de faire la Une des journaux ? L’Église Catholique espagnole a -t-elle critiquĂ© Ă  quelque moment que ce soit les frasques de l’ex Roi ou certains chats de militaires Ă  la retraite parlant de fusiller 26 millions d’Espagnols, tout en appelant Ă  un putsch ? Combien de chefs d’entreprise ont-ils Ă©tĂ© traduits devant les tribunaux pour avoir financĂ© illĂ©galement le Parti Patriote ? Les pontes des Conseils d’Administration des grandes entreprises du bĂątiment ont-ils eu quelque responsabilitĂ© alors qu’ils remportaient les marchĂ©s des grands travaux publics ? Pourquoi certains chefs d’entreprise offrent-ils des yachts au roi ? Agissent-ils Ă  des fins altruistes ? Ou est-ce en Ă©change de quelque avantage au Moyen-Orient ? La Monarchie, Ă  travers notre roi actuel, a fait ouvertement le choix d’une option religieuse bien prĂ©cise, le 25 juillet dernier, quand celui-ci , Felipe VI, a dĂ©clarĂ© avec grande ferveur : “Aujourd’hui, en la CathĂ©drale oĂč convergent tous les chemins et oĂč habite pour l’éternitĂ© l’apĂŽtre Saint-Jacques, nous renouvelons l’offrande d’un peuple qui souhaite exprimer sa reconnaissance“. Mais attendez un peu : Qui l’a autorisĂ© Ă  porter une offrande Ă  l’apĂŽtre Saint-Jacques au nom de tous les Espagnols, qu’ils ou elles soient catholiques, protestants, musulmans, athĂ©es, agnostiques ou ni l’un ni l’autre ? C’est dingue. En tout cas moi je ne lui ai pas donnĂ© de permission. Ne sommes-nous pas dans un État non confessionnel ? Comme disait le professeur de philosophie, aujourd’hui disparu, Antonio Aromayona, qui luttait inlassablement pour la laĂŻcitĂ© : “Et maintenant, je vais vous raconter une bonne blague“, “Aucune confession n’aura de caractĂšre Ă©tatique” (Constitution Espagnole, art. 16.3). “N’est-ce pas drĂŽle mĂȘme si ce n’est pas drĂŽle du tout ?” Nous pourrions donner d’autres exemples de mesures de protection des institutions que nous avons mentionnĂ©es, lesquelles peuvent compter de surcroĂźt sur le soutien inconditionnel des droites espagnoles.

Mais je vais aujourd’hui parler de l’Église Catholique et d’un sujet trĂšs sensible et dĂ©sagrĂ©able. A travers son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral, Mgr Luis ArgĂŒello, la ConfĂ©rence Épiscopale Espagnole a exclu d’enquĂȘter activement sur les affaires d’abus sexuels sur mineurs commis par des religieux, une position inquiĂ©tante dans un pays oĂč un million et demi d’enfants sont scolarisĂ©s dans des Ă©coles privĂ©es sous contrat de cette confession. Cette position contraste avec la reconnaissance par le pape François des erreurs de l’Église dans la gestion des plaintes pour abus, avec son appel Ă  en finir avec la nĂ©gligence face Ă  ces actes, et avec les processus de fond amorcĂ©s dans d’autres pays pour rechercher la vĂ©ritĂ©, Ă©radiquer cette plaie et dĂ©dommager les victimes. En France, l’Église Catholique a reconnu sa responsabilitĂ© institutionnelle et la dimension systĂ©mique des agressions, puisque quelques 330 000 personnes ont Ă©tĂ© abusĂ©es par quelques 3200 religieux au cours des 60 derniĂšres annĂ©es. En Allemagne, l’Église a financĂ© une Ă©tude qui a rĂ©vĂ©lĂ© 3. 677 affaires de 1946 Ă  2014, et aux États-Unis de nombreux diocĂšses ont dĂ» dĂ©clarer faillite en raison des indemnisations payĂ©es aux survivants des abus. En Espagne, l’Église Catholique reconnaĂźt Ă  peine 220 Ă©pisodes d’abus de ce type de 2001 Ă  nos jours. Les religieux espagnols seraient-ils plus chastes que leurs homologues français, allemands ou Ă©tats-uniens ?

Dans le cas de la France, la conduite adoptĂ©e par le clergĂ© pour traiter ces abus sexuels a Ă©tĂ© assez exemplaire. Le PrĂ©sident de la ConfĂ©rence Épiscopale Française, Éric Moulins-Beaufort a reconnu la responsabilitĂ© institutionnelle de l’Église, coupable d’un manque de contrĂŽle interne et d’avoir fermĂ© les yeux devant ce problĂšme. C’est pourquoi, il affirme que la rĂ©paration est un devoir de justice. Les Ă©vĂȘques français, rĂ©unis dans le sanctuaire de Lourdes, lieu emblĂ©matique pour le catholicisme français, ont dĂ©clarĂ© qu’ils vendraient des biens mobiliers et immobiliers des diocĂšses et demanderaient, si nĂ©cessaire, des prĂȘts pour payer les indemnisations requises. Le contraste avec la ConfĂ©rence Épiscopale Espagnole, comme on le voit, est frappant. La justice espagnole n’a-t-elle rien Ă  dire sur un sujet aussi sensible ? Le MinistĂšre Public ne devrait-il pas s’en saisir ? En la matiĂšre, la conduite adoptĂ©e par la justice est exactement la mĂȘme que pour les crimes du franquisme.

Le manque absolu de volontĂ© de la hiĂ©rarchie clĂ©ricale espagnole pour faire la lumiĂšre sur les dĂ©lits perpĂ©trĂ©s par ses membres et y porter remĂšde est-il sans rapport avec son pouvoir Ă©conomique et son influence politique, tous deux colossaux ? Poser la question, c’est y rĂ©pondre. Il ne faut pas oublier qu’en Espagne, l’Église Catholique a toujours profitĂ© d’immenses privilĂšges. Et la situation se poursuit aujourd’hui. Ce n’est jamais assez Ă  ses yeux. Elle reçoit de grosses subventions de l’État, aussi bien directement qu’indirectement : selon les chiffres d’ Europa Laica, le paiement des salaires et des charges sociales pour les 19.000 personnes qui donnent des cours de cette religion dans les Ă©tablissements scolaires (lesquelles sont dĂ©signĂ©es par les Ă©vĂȘques mais payĂ©es par l’administration -je nomme mais vous payez, et si la personne ne me plaĂźt pas parce qu’elle a divorcĂ©, je la raye, en infraction avec tout le droit du travail en vigueur) s’élĂšve Ă  600 millions d’euros par an ; si on y ajoute toutes les subventions et exemptions fiscales, la contribution de l’État s’élĂšve 11 000 millions d’euros par an, soit plus de 1% du PIB. Au-delĂ  de l’aspect financier, l’influence de l’Église Catholique sur la classe politique est telle que le gouvernement de Pedro SĂĄnchez a Ă©tĂ© le premier Ă  faire l’impasse sur bibles et crucifix lors de la cĂ©rĂ©monie de son entrĂ©e en fonction comme chef du gouvernement.

Le maintien de ces subventions, l’attitude arrogante et condescendante de l’Église Catholique face Ă  la souffrance des victimes d’abus sexuels, et la passivitĂ© des autoritĂ©s politiques et judiciaires qui dĂ©tournent le regard, peuvent ĂȘtre vus comme autant d’exemples d’une survivance de temps passĂ©s de triste mĂ©moire au sein de larges secteurs des institutions et de la citoyennetĂ© espagnole.

Ce qui est vraiment grave c’est qu’une partie importante de la sociĂ©tĂ© espagnole mĂ©prise l’école publique au motif qu’elle accueille de nombreux immigrants et confie plus volontiers l’éducation de ses enfants Ă  une institution qui refuse de mener une enquĂȘte sur tous ces abus sexuels, qu’elle devrait considĂ©rer, il faudrait qu’elle le comprenne, non seulement comme des pĂ©chĂ©s mais aussi comme des crimes au pĂ©nal. Et on devrait Ă©galement attendre d’une sociĂ©tĂ© digne de ce nom, face Ă  une situation aussi scandaleuse, une rĂ©ponse forte, puisqu’on ne peut l’attendre, pour les raisons exposĂ©es ci-dessus, des institutions. VoilĂ  comment nous sommes. Qu’y pouvons-nous.

CĂĄndido MarquesĂĄn MillĂĄn

Traduction de l’espagnol : Monica Jornet. Groupe Gaston CoutĂ© FA




Source: Monde-libertaire.fr