Juin 14, 2021
Par Lundi matin
171 visites


« Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des anciennes et des anciens et, bien sĂ»r, des autres, je dĂ©clare que le nom du territoire que les autochtones appellent aujourd’hui « Europe Â» sera dĂ©sormais SLUMIL K’AJXEMK’OP, ce qui veut dire « la terre insurgĂ©e Â» ou « la terre qui ne se rend pas et ne faiblit pas Â». C’est ainsi qu’elle sera connue par ses peuples et les autres tant qu’y vivra encore des individus qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas et qui ne se soumettent pas. Â»

Selon le SupGaleano, voilĂ  les mots que prononcera MarijosĂ© quand ille posera le pied sur le sol europĂ©en aprĂšs avoir traversĂ© l’Atlantique sur La Montaña, le bateau qui a quittĂ© le Mexique le 3 mai et qui atteindra les cĂŽtes espagnoles en juin. MarijosĂ© fait partie de l’Escadron 421 formĂ© de sept zapatistes (4 femmes, 2 hommes et 1 autre) qui traverse actuellement l’Atlantique pour entamer le Voyage de la vie, une expĂ©dition dans laquelle illes seront rejoint.e.s par un second groupe de zapatistes et les guidera Ă  travers une trentaine de pays europĂ©ens. Ce sera le premier des voyages marquant la volontĂ© des zapatistes d’établir des liens avec les autres luttes pour la vie sur tous les continents.

Merveilleux ! Absurde ! SurrĂ©aliste ! Brillant ! Incroyablement magnifique !

La dĂ©claration de MarijosĂ© est teintĂ©e de l’humour, de la simplicitĂ© et de la profondeur thĂ©orique que nous connaissons : ce que nous font entendre les zapatistes depuis qu’ils ont dĂ©clenchĂ© leur rĂ©bellion le 1er janvier 1994. Dans leur lutte pour la vie qui est aujourd’hui si clairement menacĂ©e, illes mettent le monde Ă  l’envers. Illes traversent l’ocĂ©an, dans la direction opposĂ©e Ă  celle empruntĂ©e par Christophe Colomb et les conquistadores, pour aller dĂ©couvrir un monde fait de rebelles. Illes ne vont pas Ă  la rencontre de conquĂ©rants pour leur demander des excuses, illes vont vers des insurgĂ©.e.s pour les rejoindre dans leurs luttes. Ici, il n’est pas question d’impĂ©rialisme et de colonialisme, et sĂ»rement pas de suivre cette vieille tradition de gauche consistant Ă  imposer des dĂ©finitions territoriales sur des antagonismes sociaux. Ici, c’est bien plus simple et plus direct : les insurgĂ©.e.s d’un territoire – une gĂ©ographie comme disent les zapatistes – rejoignent les insurgĂ©.e.s d’un autre territoire. Car c’est la seule maniĂšre dont nous pouvons envisager le futur.

Ce n’est donc pas une invitation Ă  exprimer une solidaritĂ© avec l’hĂ©roĂŻque peuple indigĂšne du Chiapas (le concept de solidaritĂ© crĂ©ant inĂ©vitablement une tierce personne, un « eux Â»), c’est la volontĂ© de reconnaĂźtre-et-crĂ©er Slumil K’ajxemk’op, la terre insurgĂ©e connue sous le nom d’Europe, un territoire habitĂ© par des peuples qui sont nĂ©s dans une myriade de gĂ©ographies diffĂ©rentes. Un territoire oĂč l’argent est roi et qui fait manifestement partie de l’Empire de l’Argent, cette force nocive qui rĂšgne sur tous les continents et qui nous attire avec force, et de plus en plus vite, vers la destruction et l’extinction. Cette force nous domine et fait sa loi, certes. Mais pas complĂ©tement puisque le continent europĂ©en, comme tous les autres, est une terre insurgĂ©e oĂč les gens ne se rendent pas, ne se vendent pas et ne se soumettent pas.

L’insurrection prend des formes multiples dans la mesure oĂč l’argent est une hydre Ă  plusieurs tĂȘtes, chacune ayant un visage terrifiant et produisant son lot de souffrances, des peines que nous subissons toutes et tous. Parmi tout ce qui nous unit dans la diffĂ©rence, il y a deux Ă©lĂ©ments cruciaux liĂ©s Ă  ce mal-ĂȘtre. D’une part, « nous faisons nĂŽtres les souffrances du monde : les violences faites aux femmes, la persĂ©cution et le mĂ©pris de celles et ceux qui sont diffĂ©rents dans leurs identitĂ©s affectives, Ă©motionnelles et sexuelles, l’anĂ©antissement de l’enfance, le gĂ©nocide des peuples indigĂšnes, le racisme, le militarisme, l’exploitation, la dĂ©possession, la destruction de la nature. Â» Et d’autre part, « nous avons conscience que ce systĂšme est responsable de toutes ces souffrances. Ce systĂšme est exploiteur, patriarcal, pyramidal, raciste, voleur et criminel. Ce systĂšme, c’est le capitalisme. Â» La terre insurgĂ©e est un territoire fait de nombreuses luttes s’opposant aux multiples visages de ce monstre.

Le voyage des Zapatistes est une main tendue, non pas pour guider mais pour partager. Une poignĂ©e de main, un flux rĂ©ciproque d’énergies et peut-ĂȘtre mĂȘme une Ă©tincelle. Un Ă©change d’expĂ©riences distinctes des luttes communes qui se dressent face Ă  l’hydre capitaliste, un apprentissage qui est un enseignement, un enseignement qui est un apprentissage. Ce voyage n’est pas un Ă©change improvisĂ© mais l’approfondissement des liens qui se tissent et existent depuis des annĂ©es et il a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© avec attention depuis le moment oĂč les Zapatistes ont annoncĂ© leur volontĂ© de partir Ă  la rencontre des autres.

Il y aura, et il doit y avoir, des mains qui se tendent Ă  leur arrivĂ©e pour saisir les leurs : celles des personnes et des groupes qui, comme moi, se sont Ă©pris d’eux tout au long de ces annĂ©es, depuis leur soulĂšvement de 1994. Mais ce sera, et il faut que ce soit, plus que ça. Nous devons espĂ©rer, et faire en sorte que, cette folle expĂ©dition atteigne bien plus que les « suspects habituels Â», qu’elle aille au-delĂ  des milieux militants.

Pour des raisons Ă©videntes, il y a eu de grandes Ă©ruptions de manifestations politiques ces derniers mois, en Europe comme ailleurs. Mais il existe Ă©galement une terrible sensation d’étouffement et une explosion des frustrations. Nous ne pouvons plus respirer. Le sentiment que le systĂšme est en train de s’effondrer, que le capitalisme ne fonctionne pas, est de plus en plus partagĂ©. Cela ne prend peut-ĂȘtre pas d’expression politique claire et Ă©vidente, ou des formes que nous pourrions reconnaĂźtre comme Ă©tant « les nĂŽtres Â». De plus, il est probable que pour la plupart des gens la prĂ©occupation principale soit actuellement un retour Ă  la normale, toute nocive que soit cette normalitĂ©. Il n’empĂȘche qu’émerge une prise de conscience que le capitalisme est un systĂšme dĂ©faillant. C’est bien lui qui, par la destruction de la biodiversitĂ©, a engendrĂ© une pandĂ©mie qui a tuĂ© des millions de personnes et bouleversĂ© les conditions de vie de la plus grande majoritĂ© d’entre nous. Une pandĂ©mie qui ne fait qu’annoncer la suivante. La recherche incessante et effrĂ©nĂ©e de profit dĂ©truit la planĂšte, cela a d’ores et dĂ©jĂ  des consĂ©quences dramatiques pour la vie des humains et des autres espĂšces. Aujourd’hui, la plupart des parents s’attendent Ă  ce que les conditions de vie de leurs enfants soient pires que celles qu’ils ont connus eux-mĂȘmes, et Ă©videmment ce sont les jeunes gĂ©nĂ©rations qui pĂątissent le plus de la faillite du systĂšme.

Il existe tout un monde de prise de conscience dans l’échec du capitalisme, un monde d’individus qui « perdent la foi dans le systĂšme Â», un monde qui suffoque, un monde de frustrations. Un volcan est-il sur le point d’entrer en Ă©ruption ? Qui sait ? Moi-mĂȘme qui vit au pied d’un volcan, je sais bien qu’il est difficile de prĂ©dire la date et la forme d’un tel Ă©vĂ©nement. Ceci dit, il suffit de prĂȘter attention Ă  ce qui se passe en Colombie depuis quelques semaines pour comprendre la force phĂ©nomĂ©nale qui rĂ©side dans les tensions sociales refoulĂ©es.

Il y a urgence. Lorsque les Zapatistes se sont soulevĂ©s le 31 dĂ©cembre 1994, il y a eu une Ă©norme vague de soutien venue de tout le Mexique : des manifestations monstres ont forcĂ© le gouvernement Ă  stopper son offensive militaire contre leur soulĂšvement. Si les Zapatistes ont suscitĂ© beaucoup de sympathies, cela n’a pas suffi Ă  abattre l’État et transformer la sociĂ©tĂ© mexicaine. On ne peut toutefois s’empĂȘcher de penser que, si ce mouvement de soutien s’était transformĂ© en une force d’action, il aurait pu mettre fin Ă  la dĂ©sintĂ©gration sociale que vivent les populations mexicaines depuis : des centaines de milliers de jeunes – hommes en particulier –assassinĂ©s, plus d’une centaine de milliers de « disparus Â», et de plus en plus de femmes tuĂ©es parce qu’elles sont femmes. En Europe et dans le monde, la fragilitĂ© du vernis de civilisation qui recouvre nos sociĂ©tĂ©s semble Ă©vidente pour un nombre grandissant de personnes. Les cĂ©lĂšbres vers de Yeats dans La Seconde venue, « les choses s’effondrent, le centre ne peut plus tenir Â», sont de plus en plus citĂ©s. Mais la civilisation ne peut ĂȘtre sauvĂ©e depuis le centre. La seule façon de crĂ©er une sociĂ©tĂ© « civilisĂ©e Â», ou disons plutĂŽt socialement acceptable, est d’abolir le capitalisme et de crĂ©er d’autres maniĂšres de vivre, des maniĂšres de vivre Ă  l’écoute les unes des autres. Cette tĂąche est vĂ©ritablement urgente car notre fenĂȘtre de tir se referme.

SurrĂ©aliste ? Sans aucun doute. La dimension absurde et improbable du voyage zapatiste n’est pas un effet de manche, c’est le cƓur de leur pensĂ©e et pratiques politiques. À de trĂšs nombreuses reprises les Zapatistes nous ont surpris avec leurs initiatives, mais celle-ci est peut-ĂȘtre la plus audacieuse et la plus belle. Alors que le monde est encore marquĂ© par la pandĂ©mie (et les Zapatistes ont Ă©tĂ© rigoureux dans l’observation de mesures de prĂ©vention, ils les ont mĂȘme appliquĂ©es avant que l’État mexicain ou d’autres les prĂ©conisent), ils crĂ©ent une Ă©tonnante piĂšce de thĂ©Ăątre dans laquelle l’ocĂ©an Atlantique est leur scĂšne, Ă  partir de laquelle illes vont se rĂ©pandre sur une trentaine de gĂ©ographies de cette terre nouvellement nommĂ©e (et sĂ»rement pas baptisĂ©e) Slumil K’ajxemk’op. Leur volontĂ© est de pousser la pensĂ©e rĂ©volutionnaire dans des dĂ©veloppements oĂč elle ne s’était jamais aventurĂ©e. L’idĂ©e est d’amener le combat pour la vie et contre le capitalisme (car le combat pour la vie est nĂ©cessairement une lutte contre le capitalisme) vers une nouvelle dimension surrĂ©aliste : car c’est celle-ci, la force de l’improbable, qui casse la logique du capital et de son État, cette logique qui ramĂšne et happe inlassablement tous nos rĂȘves et nos dĂ©sirs dans le giron de la reproduction d’un systĂšme mortifĂšre.

Lisez-les et Ă©coutez-les ! Lisez ce que les Zapatistes sont en train de dire. Lisez les six parties du texte qui annonce cette folle expĂ©dition. Lisez-les en suivant l’ordre dans lequel ils ont Ă©tĂ© publiĂ©s, en allant du sixiĂšme au premier (bien-sĂ»r). Lisez ce qu’illes disent Ă  propos de leur voyage, regardez leurs photos et leurs vidĂ©os, vous les trouverez dans diffĂ©rentes langues sur Enlace zapatista (https://enlacezapatista.ezln.org.mx, ou encore sur https://viajezapatista.eu/en/blog/ et https://karavanizapatista.espivblogs.net/). Suivez les dĂ©bats et les discussions liĂ©s Ă  ce pĂ©riple sur les pages comme Comunizar (http://comunizar.com.ar), lisez ce qui se dit sur ce voyage – pour ma part, j’ai lu avec intĂ©rĂȘt les textes de JĂ©rĂŽme Baschet [1] et Ines Duran [2]. Mais surtout, rejoignez-les dans cette folle et absurde expĂ©dition. Rejoignez-les et laissez-les vous rejoindre. Partagez vos luttes et vos volcans-surrĂ©alistes-et-bien-rĂ©els. Cela nous aidera peut-ĂȘtre Ă  prendre une grande bouffĂ©e d’espoir et enfin respirer.

John Holloway, mai 2021
Remerciements Ă  Edith GonzĂĄlez, Panagiotis Doulos, NĂ©stor LĂłpez, Marios Panierakis, Azize Aslan, EloĂ­na PelĂĄez and Lars Stubbe pour leurs commentaires sur la premiĂšre version de ce texte.

John Holloway est nĂ© Ă  Dublin en 1947, il enseigne la sociologie et la philosophie Ă  l’UniversitĂ© Autonome de Puebla (Mexique), il dĂ©veloppe une pensĂ©e politique marquĂ©e par l’expĂ©rience zapatiste. Son dernier livre est Avis de tempĂȘte (Libertalia, 2021, 80p., 5e). Également disponible en français : La Rage contre le rĂšgne de l’argent (Libertalia, 2019, 80p., 5e), Lire la premiĂšre phrase du Capital (Libertalia, 2015, 96p., 8e), Crack Capitalism (Libertalia, 2012, 496p., 13e) et Changer le monde sans prendre le pouvoir (Lux/Sylepse, 2008, 320p., 20,5e).




Source: Lundi.am