Mai 5, 2021
Par Les mots sont importants
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Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, nous l’annonçait il y a peu : Napoléon va être donc « commémoré » par les plus hautes autorités de l’État, car « c’est une figure majeure de notre Histoire ». Et déjà on ne suit plus, car on nous incite tous les jours à distinguer entre l’histoire (objet de connaissance objective) et la mémoire (objet d’investissements subjectifs, donc partielle et partiale). Cette « figure majeure » doit être « regardée les yeux grands ouverts » et « en face », ajoute le porte-parole, et c’est précisément ce qu’est censée faire l’histoire, qui s’enseigne dans les livres et à l’École. Emmanuel Macron n’étant pas titulaire d’une chaire d’histoire au Collège de France, ni à la Sorbonne, ni en lycée, ni en collège, on est en droit de se demander pourquoi il lui revient de « regarder en face » ledit Napoléon.

Il faudrait en fait arrêter de nous prendre pour des imbéciles. Nous savons toutes et tous très bien qu’une commémoration ne vise pas à statuer sur « l’importance » des un·e·s et des autres du point de vue « historique », mais répond à un impératif politique : célébrer des héros ou honorer des victimes – et de la sorte promouvoir des valeurs. On peut par exemple commémorer la libération des camps nazis le 27 janvier, ou le déclenchement du génocide des Arménien·ne·s le 24 avril, mais on ne dit pas dans ce cas qu’on « commémore Hitler » ou qu’on « commémore Talaat Pacha » – qui sont pourtant des « figures majeures » de cette histoire. On ne fait pas cela, en tout cas, dans un État démocratique, qui cherche à rompre avec le racisme, l’hyper-violence et le crime contre l’humanité. Un tel État peut commémorer en revanche un Jean Moulin, une Germaine Tillon ou un Missak Manouchian.

C’est donc un acte politique fort, à l’évidence, qui est posé par l’actuel président. Ce choix de « commémorer Napoléon » et non ses victimes – celles de l’esclavage qu’il a rétabli en 1802, celle des guerres qu’il a déclarées, soit plus de trois millions de morts – dit la même chose que la défense acharnée des statues de l’esclavagiste Colbert, il y a moins d’un an : « Black lives don’t matter ». Nos légendes dorées, nos « récits » et nos icônes d’enfance blanche valent plus que vos ancêtres noir·e·s, plus que la populace sacrifiée sur les champs de bataille, plus que le million de victimes civiles des glorieuses « guerres napoléoniennes », plus que la vérité historique.

La suite du plaidoyer présidentiel confirme cette lecture : Gabriel Attal précise que ladite « grande figure » (que l’on désigne différemment dès que l’on sort de l’hexagone, en parlant plutôt de « grand despote », ou de « grand criminel ») doit être regardée, « les yeux grands ouverts », « y compris dans ses moments qui ont pu être plus difficiles », et « sur des choix qui apparaissent aujourd’hui contestables ». Des mots glaçants qui, au moment même où ils prétendent dire courageusement la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, font rigoureusement l’inverse, en multipliant les stratégies d’euphémisation et de relativisation les plus éculées.

Il y a tout d’abord ces « moments difficiles », sidérant euphémisme à double détente qui désigne un demi-siècle d’esclavage aux Antilles, et en Europe douze années d’une guerre ininterrompue, qui a causé plus de trois millions de morts, sans parler des mutilés. C’est d’un gigantesque charnier qu’on parle, et d’un crime contre l’humanité, pas d’une simple « difficulté ». C’est d’atrocités qui se perpétuent pendant des décennies qu’on parle, pas d’un simple « moment ».

Il y a ensuite ces « choix » qui « apparaissent aujourd’hui contestables ». On parle donc, redisons-le, d’hybris guerrière et d’esclavagisme, de millions de vies piétinées, mutilées, massacrées, et l’on nous dit que c’est simplement « contestable ». Les mots sont importants, et les « communicants » qui ont écrit ces mots-là sont très bien payés pour le savoir. La maladresse ne peut être plaidée : pas par le porte-parole du gouvernement, pas sur de tels sujets. Le suffixe « able », dans « contestable », signifie que l’esclavage « peut » être contesté. Que la contestation est « possible ». Qu’il y a en somme matière à débat. Pas qu’elle est nécessaire. Pas qu’elle s’impose. Pas qu’elle relève de l’évidence indiscutable ou du devoir impérieux.

Le préfixe « contester », par ailleurs, est déjà en lui-même un euphémisme. Contester, c’est s’opposer, mais c’est encore tolérer. Le contestable n’est pas l’inacceptable, l’intolérable, l’impardonnable, l’imprescriptible. Des mots que notre président connaît, puisqu’en juin 2020 par exemple il déclarait que le combat pour l’égalité, « lorsque les séparatistes s’en emparent », devient « inacceptable » – mais qu’il n’est pas capable de prononcer pour qualifier l’esclavage des Noir·e·s. Il faut se rendre à l’évidence : nos gouvernants, en 2021, refusent très ostensiblement de déclarer l’esclavage intolérable et impardonnable, lorsqu’ils prennent l’initiative de « commémorer Napoléon » et de reléguer son crime contre l’humanité, imprescriptible, au niveau du simplement « contestable ».

Et encore faut-il noter que cette simple possibilité de contester n’est même pas tenue pour acquise. Le porte-parole du gouvernement ne dit pas que les options bellicistes et esclavagistes de Napoléon « sont » contestables, mais qu’elles « apparaissent » ainsi.

La cinquième et dernière stratégie d’euphémisation, la pire de toutes peut-être, tient dans ce tout petit mot : « aujourd’hui », dont la violence est immense. Évoquer la mise à feu et à sang de l’Europe et la mise en servitude des Noir·e·s, dire qu’elles « apparaissent contestables » mais en jugeant utile de rajouter ce petit mot, « aujourd’hui », affirmer donc que ces choix politiques « apparaissent aujourd’hui contestables », c’est dire, implicitement mais clairement, qu’ils n’étaient pas contestables « hier », lorsqu’ils ont été faits. C’est donc faire acte de relativisme moral, mais aussi de négationnisme historique.

Je parle de relativisme parce que le rôle des politiques n’est pas de nous instruire sur ce qui se faisait ou ne faisait pas dans le passé, mais de se positionner sur ce qui doit se faire ou pas au présent. Le relativisme moral n’est rien d’autre que cela : un refus de s’engager clairement, éthiquement, politiquement, en s’abritant derrière la relativité – culturelle, géographique, historique – de toute valeur et de tout jugement de valeur.

Je parle aussi de négationnisme, parce que le combat contre l’esclavage et le bellicisme, qui s’imposerait aujourd’hui même s’il n’avait pas existé dans le passé, est une réalité qui par ailleurs a existé dans le passé. Toutes les études historiques sur le règne de Napoléon l’attestent : non seulement l’esclavage et l’hybris guerrière de l’empereur étaient déjà « contestables » en 1802, mais ils étaient contestés. Respecter « l’histoire » et la « regarder en face », « les yeux grands ouverts », ce serait reconnaître ce fait largement documenté – je me contenterai ici de mentionner un ouvrage de l’historienne Nelly Schmidt au titre éloquent : L’abolition de l’esclavage : cinq siècles de combats (XVIe-XXe).

Contrairement à ce que laisse entendre la vulgate historiciste complaisamment colportée nos dirigeants, le refus des guerres, de la négrophobie et de l’esclavage a donc existé, en France et ailleurs, et cela bien avant 1802. Ce refus est en réalité aussi vieux que la guerre et l’esclavage eux-mêmes, et il s’est exprimé dans tous les secteurs de la société française et européenne, de l’Église à l’Université, du champ littéraire et philosophique au champ politique.

Regarder « en face » la vérité historique, « les yeux grands ouverts », ce serait enfin et surtout rappeler cette évidence sans cesse oubliée : avant même que s’expriment les plus avant-gardistes des penseurs et des activistes européens, l’esclavage des Noir·e·s fut jugé intolérable et fut combattu par des millions de personnes : les Noir·e·s qui le subissaient. En opposant, comme le fait Gabriel Attal, un « aujourd’hui » où l’esclavage serait « contestable » à un « jadis » où il ne l’était pas, ce sont d’abord ces millions de vies et de subjectivités qui sont niées, renvoyées dans les limbes de l’histoire, massacrées une seconde fois. Très exactement comme les Arménien·ne·s l’ont été, il y a trois ans, lorsque le président Macron justifia un hommage à Pierre Loti, arménophobe viscéral, en qualifiant ses diatribes racistes et son apologie du génocide de 1915 de « propos qui seraient condamnables s’ils étaient tenus dans le débat public contemporain », et en dénonçant « des combats, si je puis dire, anachroniques ».


L’anachronisme est en histoire « le péché des péchés », avait dit Lucien Febvre [1] : il serait par exemple dénué de sens d’appliquer à Rabelais la notion moderne d’ « incroyance » . D’autres historien·ne·s, comme Nicole Loraux, ont ensuite discuté cette assertion, en invoquant le caractère inévitable, mais aussi les vertus heuristiques, d’une certaine forme d’anachronisme [2]. On ne tranchera pas ici ce débat scientifique. Mais on pourra au moins faire remarquer, premièrement, que s’il ne pouvait pas y avoir des « incroyants » du temps de Rabelais, il y avait en tout cas des anti-esclavagistes en 1802, et même bien avant ; et deuxièmement, que si l’anachronisme est un péché du point de vue de la science historique, il existe des péchés bien pires dans le champ de la politique, en premier lieu le relativisme moral, le négationnisme, et le racisme.




Source: Lmsi.net