Octobre 10, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Le XXe siĂšcle a Ă©tĂ© riche (si l’on peut dire) en guerres, insurrections et rĂ©volutions. Nombre de photographes ont tĂ©moignĂ© et illustrĂ© ces bouleversements et l’Espagne 1936-39 ne fait pas exception. On y a vu fleurir ce qu’on appelait les reporters-photographes ou, mieux dit, les photographes correspondants de guerre. Bien sĂ»r certains ont Ă©mergĂ© et ont acquis une certaine notoriĂ©tĂ© : Capa, Seymour (dit Chim), Centelles, GuzmĂĄn
 Principalement des hommes, mais aussi quelques rares femmes : Gerda Taro et Ă©galement Kati Horna dont il sera Ă©galement question Ă  l’approche du 21Ăšme anniversaire de sa mort.

Cherchez la femme

Il y a 84 ans (le 26 juillet 1937), Gerda Taro perdait la vie pendant la Guerre d’Espagne.

Depuis l’aube des temps, dans l’Histoire, dans les arts, dans les luttes sociales, une Ă©vidence saute aux yeux : Ă  de rares exceptions prĂšs, la contribution des femmes dans ces domaines a Ă©tĂ© occultĂ©e, dĂ©prĂ©ciĂ©e, niĂ©e, d’autant plus qu’elles ont souvent ƓuvrĂ© dans l’ombre de « grands hommes Â» [<a title="Lire l’ouvrage collectif : Femmes artistes et Ă©crivaines, dans l’ombre des grand hommes( Classiques Garnier) ” class=”notebdp”>note] tel est le cas de Gerda Taro, photographe connue pour ses reportages sur la Guerre d’Espagne. Son travail et mĂȘme sa personne ont longtemps Ă©tĂ© Ă©clipsĂ©s par l’Ɠuvre de son compagnon Robert Capa.

Gerda Taro et Robert Capa

en 1910 ; dans les annĂ©es 30 elle se joint Ă  des groupes rĂ©volutionnaires et est arrĂȘtĂ©e et emprisonnĂ©e pour distribution de tracts. L’arrivĂ©e d’Hitler au pouvoir en 1933, la rĂ©pression contre les opposants et les Juifs, vont la contraindre Ă  l’exil. Elle s’installe Ă  Paris oĂč elle frĂ©quente les milieux artistiques et travaille Ă  l’agence Alliance-Photo. Elle fait la connaissance du photographe d’origine hongroise Endre (AndrĂ©) ErnĂ” Friedman avec qui elle travaille et entretient une liaison amoureuse. Ils vivotent tous les deux de leur travail jusqu’à ce qu’elle ait l’idĂ©e de prĂ©senter Friedman comme Ă©tant un photographe amĂ©ricain, en lui donnant le pseudonyme de Robert Capa, optant elle, pour son nouveau nom (Gerda Taro). Elle se dĂ©mĂšnera sans compter pour faire connaĂźtre les clichĂ©s de son compagnon, dont la carriĂšre dĂ©colle vraiment Ă  ce moment.

DĂšs le dĂ©but de la Guerre d’Espagne, ils partent couvrir les combats aux cĂŽtĂ©s des rĂ©publicains. Ils publient leurs photos en les signant de leurs deux noms, mais c’est le seul Capa qui y gagne une reconnaissance mondiale, alors que son travail Ă  elle, reste ignorĂ©.

Gera Taro. Espagne 1937

Alors que Capa retourne en France le 25 juillet 1937, le lendemain, lors des combats autour de Madrid, elle est Ă©crasĂ©e accidentellement par un tank rĂ©publicain et meurt Ă  l’hĂŽpital de l’Escurial le 26 juillet 1937, devenant ainsi la premiĂšre femme reporter photographe tuĂ©e dans l’exercice de son travail. Son corps est rapatriĂ© en France et son enterrement au PĂšre-Lachaise le 1er aoĂ»t 1937 (jour de son anniversaire oĂč elle aurait dĂ» fĂȘter ses 27 ans), se transforme en manifestation antifasciste suivie par des milliers de personnes. Sa tombe non loin du Mur des FĂ©dĂ©rĂ©s, fut dĂ©corĂ©e par Alberto Giacometti, d’une vasque et d’un oiseau mythologique, le faucon Horus, symbole de lumiĂšre et de rĂ©surrection.

En 1938 Robert Capa publie Death in the making rassemblant une centaine de leurs photos co-signĂ©es. Mais lĂ  encore presque tout le travail sera attribuĂ© Ă  Capa alors que Gerda Taro tombe dans l’oubli. Il faudra attendre 2007 et la dĂ©couverte de la fameuse « valise mexicaine Â» contenant 4 500 nĂ©gatifs de Gerda Taro, Robert Capa et David Seymour, rĂ©alisĂ©s au cours de la Guerre d’Espagne, pour se rendre compte de l’importance du travail de Gerda Taro, et constater aussi que nombre de clichĂ©s jusqu’alors attribuĂ©s Ă  Capa Ă©taient en fait dus Ă  elle.
S’il n’est pas question de dĂ©nigrer le travail de Robert Capa, il n’est pas question non plus de dĂ©considĂ©rer celui de Gerda Taro, au moins aussi intĂ©ressant. Deux ĂȘtres qui s’étaient trouvĂ©s, deux talents qui se valaient mĂȘme si celui de Gerda a mis plus de temps a ĂȘtre reconnu, elle qui voulait « vivre sans entraves et convaincue de se battre pour un monde meilleur Â».

Kati Horna : anarchiste et photographe

Kati Horna (nĂ©e Kati Deutsh Blau) voit le jour Ă  Budapest le 19 mai 1912 et dĂ©cĂšde Ă  Mexico le 19 octobre 2000. Entre ces deux dates sa vie est parsemĂ©e d’exils dus Ă  sa condition de Juive et d’anarchiste.
TrĂšs tĂŽt, Ă  19 ans elle s’installe Ă  Berlin oĂč elle apprend la photographie (agence Dephot/Deusche Photodients) et frĂ©quente l’atelier du photographe JĂłsef PĂ©csi, Bertolt Brecht et le groupe Bauhaus. Elle aura l’occasion de tirer le portrait d’un certain Endre Friedmann (qui ne s’appelle pas encore Robert Capa).

Kati Horna à 20 ans (photo attribuée à Capa)

Elle se lie d’amitiĂ© avec lui et le retrouvera Ă  Paris oĂč elle part s’installer quand les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne en 1933, que toute opposition est rĂ©primĂ©e et que les Juifs sont persĂ©cutĂ©s.

Son idĂ©al anarchiste lui fait rejoindre en 1937 l’Espagne oĂč la CNT la charge de faire des reportages sur les collectivitĂ©s anarchistes. Elle les fait publier dans la presse anarchiste espagnole : Tierra y Libertad, Tiempos Nuevos, Mujeres Libres et surtout dans l’hebdomadaire Umbral (Le Seuil) oĂč elle rencontrera celui qu’elle Ă©pousera et dont elle prendra le nom : JosĂ© Horna, peintre et sculpteur, Andalou et anarchiste.
Son travail photographique se distingue par le fait qu’elle tĂ©moigne moins des combats (mĂȘme si on possĂšde des clichĂ©s de soldats au front) que des souffrances des civils, en montrant d’innombrables immeubles Ă©ventrĂ©s par les bombardements fascistes. D’autre part, elle est une des rares Ă  dĂ©velopper la technique du photomontage, comme lorsqu’elle juxtapose un portrait de femme sur un mur de cathĂ©drale Ă  Barcelone. Technique qu’elle dĂ©veloppera encore plus tard tendant vers le surrĂ©alisme.

En 1939, Ă  la dĂ©faite du camp rĂ©publicain, elle retourne en France. JosĂ©, son compagnon sera « accueilli Â» dans un camp de concentration sur les plages du Roussillon dont elle parviendra Ă  le sortir au moyen de faux-papiers et en se prĂ©sentant comme citoyenne hongroise.

La Seconde Guerre mondiale ne tarde pas Ă  Ă©clater, et la France Ă  ĂȘtre envahie par les troupes allemandes. C’est de nouveau l’exil pour Kati et JosĂ© Horna. Cette fois, destination le Mexique oĂč tous deux continueront leur travail artistique. Pour sa part Kati Horna frĂ©quentera les milieux surrĂ©alistes et d’autres exilĂ©es comme les peintres Leonora Carrington (un temps compagne de Max Ernst), et Remedios Varo (un temps Ă©pouse de Benjamin PĂ©ret). Elles exposeront rĂ©guliĂšrement leur travail de peintre pour Carrington et Varo, et de photographe pour Horna. TrĂšs unies toutes les trois, elles seront surnommĂ©es « Les Trois sorciĂšres Â». Misogynie dans un milieu pas toujours tendre avec les femmes ? En tout cas chacune, dans son style personnel Ă©voquera la dĂ©vastation du monde par la guerre.
ParallĂšlement Ă  son activitĂ© artistique, Kati Horna enseignera la photographie Ă  l’UniversitĂ© nationale autonome de Mexico et Ă  l’UniversitĂ© ibĂ©roamĂ©ricaine.

Et les clichĂ©s pris pendant la guerre d’Espagne ? Kati Horna dĂ©clarait elle-mĂȘme : « J’ai fui la Hongrie, j’ai fui Berlin, j’ai fui Paris, j’ai tout laissĂ© Ă  Barcelone
 quand Barcelone est tombĂ©e je n’ai pas pu revenir chercher mes affaires, j’ai de nouveau tout perdu. Je suis arrivĂ©e dans un cinquiĂšme pays, au Mexique, avec mon Rolleiflex en bandouliĂšre, je n’ai rien pu emporter d’autre Â».

AprĂšs sa mort, l’historienne Almudena Rubio dĂ©couvre en 2016 Ă  l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, dans les archives dĂ©posĂ©es par la CNT avant la chute de Barcelone, une caisse contenant 500 nĂ©gatifs que Kati Horna avait rĂ©alisĂ©s Ă  la demande de la CNT-FAI. Une autre caisse se trouve Ă©galement au Centre de Documentation de la mĂ©moire historique de Salamanque.
Si de son vivant, Kati Horna se montrait discrĂšte quant Ă  son Ɠuvre, aprĂšs sa mort, de nombreuses expositions ont Ă©tĂ© montĂ©es autour de son travail, dont une Ă  Paris (Galerie du jeu de Paume en 2014).

Évoquant sa mĂšre qui avait embrassĂ© l’idĂ©al anarchiste, sa fille, Ana MarĂ­a Norah Horna, a dĂ©clarĂ© : « Ma mĂšre ne fut pas aigrie par la guerre. En Espagne elle a appris les grandes valeurs : bontĂ©, Ă©thique, honnĂȘtetĂ©, compassion et engagement Â». Une belle Ă©pitaphe pour celle qui a parcouru cinq pays, avec pour toute arme un simple Rolleiflex.

RamĂłn Pino
Groupe anarchiste Salvador SeguĂ­




Source: Monde-libertaire.fr