Juin 28, 2021
Par Lundi matin
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« Le nouvel album des aventures du cĂ©lĂšbre cow-boy se laisse envahir par la politique, sous sa forme la plus caricaturale, sur fond de dĂ©nonciation convenue de l’esclavagisme sudiste  Â» Ă©crivait l’hebdomadaire Valeurs Actuelles Ă  la sortie l’hiver dernier du nouvel album de Lucky Luke, Un cow-boy dans le coton.

On a voulu en savoir plus.

En rĂ©sumĂ©, vĂ©rifier Ă  l’instar de ce bon journal de l’extrĂȘme droite française comment « ce fleuron de l’esprit français  Â» que fut Goscinny a pu ĂȘtre remplacĂ© par le sĂ©mito-nĂ©grophile Jul dans le scĂ©nario du cow-boy ? RenĂ© Goscinny est nĂ© dans une famille juive dont une partie a Ă©tĂ© dĂ©cimĂ© durant le gĂ©nocide. [1] Une chose sur laquelle il ne s’est guĂšre attardĂ©, prĂ©fĂ©rant rire de tout. Il rencontra Morris, le co- fondateur de Lucky Luke aux Etats Unis. Gotlib, ou Marcel Mordekhai Gotlieb, le fondateur de Fluide Glacial, de Rubrique Ă  Bracs et de Gai luron a eu une histoire similaire. Il est nĂ© de parents juifs roumains et hongrois. Son pĂšre meurt au camp de Buchenwald en 1945. Gotlib doit tout Ă  Goscinny qui doit tout Ă  Laurel et Hardy et on peut dire encore aujourd’hui que FabCaro et Fabrice Erre, les duettistes les plus barjots du moment doivent tout Ă  Gotlib qui doit tout
VoilĂ  pour le chapitre des valeurs pas trop actuelles de nos hĂ©ros.

Jul se serait Ă©loignĂ© de la finesse ? Il caricature. Sans suspense. Faux Ă©videmment. Comme dans album La terre Promise oĂč il faut avoir vu, soit Rabbi Jacob de GĂ©rard Oury soit connaĂźtre un tant soit peu la culture juive, l’humour d’un cow-boy dans le coton est Ă  deux degrĂ©s.

Souvent, il faut avoir trempĂ© ses yeux dans l’histoire amĂ©ricaine pour comprendre les plaisanteries de l’album. Valeurs Actuelles fait procĂšs de la laideur des blancs et de leur bĂȘtise sous le crayon d’ AchdĂ©. Est ce que le procĂ©dĂ© dans la bande dessinĂ©e de reprĂ©senter la laideur intĂ©rieure par la reprĂ©sentation n’est pas de bon aloi ? En tout cas, c’est le procĂ©dĂ© de tous les caricaturistes de la presse. Goscinny ne se gĂȘnait pas vers la fin de sa carriĂšre pour souligner les caractĂšres de quelques personnages bien rĂ©els.

Dans l’album, les blancs ne sont ni moins laids ni plus beaux que les noirs. Et les Daltons sont toujours aussi niais. Les quatre chevaliers de la bĂȘtise sont une trouvaille car ils mĂȘlent le retour des quatre mousquetaires dans un pastiche oĂč chacun est un dĂ©faut humain. Les habitants blancs du bayou, parlant cajun, sont des braves gens pauvres. Ce qui est dĂ©noncĂ©, c’est la sociĂ©tĂ© blanche, certes mais celle des propriĂ©taires fonciers. En quelques pages, Jul dĂ©nonce ce qui est attestĂ© : la sĂ©grĂ©gation, le lynchage et la prĂ©sence du trop fameux Ku Klux Klan. A son propos, Jul devient plutĂŽt lĂ©ger quand il fait dire Ă  un Lucky Luke lynchĂ© « Vous avez 15 semaines de retard sur mardi gras !  Â» Ou quand Joe Dalton dĂ©crit les KKK comme des « Turlututu Chapeaux Pointus  Â» Les enfants apprĂ©cieront. Les fachos seront dĂ©sarçonnĂ©s. Valeurs Actuelles a raison sur une chose : il n’y a pas parmi les lecteurs de Lucky Luke de gens qui pensent que l’esclavage soit une chose admirable. Mais peut-ĂȘtre parmi les lecteurs de l‘hebdo s’en trouvent-ils qui voient dans l’esclavage une forme de relations entre Blancs et noirs, empreinte de bons sentiments. Notons que l’album se situe cinq ans aprĂšs l’abolition. Il montre comment les choses n’ont pas changĂ© si vite. Les rĂ©cents Ă©pisodes de flinguage d’afro-amĂ©ricains par la police ne sauraient apporter un dĂ©menti. Les noirs comptent aux Etats Unis mais leurs vies moins que celles des autres.

Le journal accuse l’auteur de proposer une « lĂ©gende noire  Â». Le terme reprend les accusations soi disant portĂ©es Ă  tort contre les conquĂ©rants Espagnols qui n’auraient pas « tant que ça Â» exterminĂ©s les amĂ©rindiens. Du moins pas volontairement. Un peu comme les bons cotĂ©s de la colonisation française en Afrique de l’Ouest.

Notre Lucky Luke de Jul est pourtant plus simple que ça. Le cow-boy hĂ©rite d’une plantation dans le sud des Etats Unis. La maison est entiĂšrement refaite en son honneur, couleur des prisonniers Dalton. L’horreur en somme. Il trouve des anciens esclaves apeurĂ©s sauf une certaine Angela (Davis ?) qui n’entendent pas se laisser gouverner. Il veut lĂ©guer la plantation Ă  ceux qui la travaillent, ce qui pour le coup, tombe dans le domaine de l’imagination. Il est vrai que le cow-boy a toujours Ă©tĂ© portĂ© plus sur la libertĂ©, la justice et la solitude que sur le capital. RĂ©sultat « le moralisme ou prĂȘchi prĂȘcha  Â» de Jul tombe plutĂŽt bien car il met Ă  la portĂ©e de tous des faits relatifs Ă  la fin de l’esclavage. Cet agrĂ©gĂ© d’histoire ne place pas la barre trop haut dans cet album. Il nous apprend mĂȘme l’existence de Bass Reeves, marshal noir.

Valeurs Actuelles qui a trempĂ© sa plume dans la fange la plus abjecte avec l’affaire Obono, ramasse dans l’égout de quoi faire ses chroniques. MĂȘme les plus anodins articles de cet hebdomadaire droitier se tortillent dans les bas fonds.

Christophe Goby




Un cow-boy dans le coton. Lucky Luke d’aprĂšs Morris. AchdĂ© et Jul. Lucky comics. 2020, 48 pages, 10,95.




Source: Lundi.am