Septembre 19, 2021
Par Archives Autonomie
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Chaque jour la guerre d’Algérie pèse plus sur notre vie de salariés, sur notre conscience de travailleurs. Pour essayer de maintenir la domination coloniale, l’armée et la police utilisent les moyens et les méthodes de la guerre totale ; la guerre, comme toute guerre porte son poids de destruction et de misère ; le simple récit de ce qui se passe – que la presse cache le plus souvent – ne peut que révolter un être humain. Les travailleurs subissent les effets de la guerre sur le plan social et économique et ces effets s’accroissent à mesure que la guerre dure.

Alors que nous n’en affrontons que ses conséquences économiques et politiques, les jeunes eux sont jetés dans la guerre, et il leur faut voir et faire toutes ces choses sur lesquelles la plupart d’entre nous jettent un voile. Sans qu’ils portent en aucune manière la responsabilité des faits, ils sont contraints de partir et de faire face à des situations que beaucoup ont peine à imaginer. Les uns reviennent marqués par le fascisme ; d’autres essaient d’oublier ; d’autres connaissent le dégoût ; d’autres endurent sur place la répression pour des refus qui restent ignorés.

D’autres ont choisi d’aller plus loin, d’agir par leurs propres moyens puisqu’ils se retrouvaient seuls. Certains ont cru qu’ils pouvaient réveiller l’opinion, faire prendre conscience à leurs camarades du rôle qu’on leur faisait jouer en publiant ce qu’ils avaient vu. D’autres, objecteurs de conscience, ont préféré le séjour en prison pour ne pas avoir à se servir d’un fusil pour tuer. D’autres ont choisi l’insoumission et la désertion et près de 3.000 ont réussi ainsi à s’organiser en France et à l’étranger pour en finir avec cette guerre. D’autres enfin, insoumis également, ont formé des réseaux de soutien au FLN. Ce qui est important c’est que tous ces refus de la guerre, n’étaient pas le fait des partis ou des syndicats, mais des jeunes eux-mêmes. Jusqu’à l’été dernier, beaucoup pensaient encore comme ils l’avaient pensé aux élections de 1956, en 1958, en septembre 1959, et lors des entretiens de Melun, que les gouvernements, puis De Gaulle, pouvaient imposer la paix à la coalition d’intérêts des colons et de l’armée. Maintenant, cet espoir n’existe plus, et dès lors, la résistance et l’opposition à la guerre qui étaient le fait de quelques uns, devenaient le fait de tous.

C’est ce qui explique l’écho rencontré par le manifeste des “121”, manifeste d’intellectuels qui expriment par des moyens qui leurs sont propres, en dehors des partis, leur révolte contre la guerre, et leur solidarité avec ceux qui agissent pour la faire cesser. Devant cette attitude courageuse d’une minorité, le gouvernement se trouve contraint de prendre en France le visage qu’il a en Algérie, celui que l’état bourgeois prend lorsque son existence est en cause, et qu’il ne peut plus dissimuler alors derrière la façade des institutions. Saisies de journaux et de livres, perquisitions, arrestations, peines de prison, révocations de fonctionnaires, limitation du droit de grève, marquent ces tentatives d’endiguer le mouvement de révolte contre la guerre.

En même temps, les partis politiques et les syndicats sont bien embarrassés. Au lieu des communiqués périodiques et des motions de congrès où ils affirment “hautement” leur opposition à la “sale guerre”, ils sont contraints de prendre position sur la désertion, et d’envisager des actions pour faire cesser la guerre. Bien sûr on pourrait épiloguer sur le sens de ces moyens d’actions et sur les intentions réelles des organisations, mais ce qui compte maintenant, c’est qu’un mouvement qui ne vient pas d’eux les pousse à prendre des initiatives qu’ils n’avaient jamais voulu prendre auparavant.

Pour les travailleurs, le manifeste des intellectuels prend un sens beaucoup plus clair. Les jeunes, les intellectuels ont bien trouvé, hors des organisations le moyen d’affirmer ce qu’ils pensaient et d’agir avec leurs moyens propres. Pourquoi les travailleurs ne trouveraient-ils pas une voie qui leur soit propre pour la défense de leurs intérêts de classe ?

Si nous devions affirmer une position, nous dirions d’autres choses sur la guerre en général comme sur la guerre d’Algérie en particulier, sur l’insoumission et sur la désertion, sur le sens réel des conflits d’ordre économique que met en cause cette guerre, tant pour l’Algérie que pour la France.

Pour les Algériens, la fin de la guerre marquera la substitution d’une autre société d’exploitation à la société coloniale. Mais là, leur lutte est révolutionnaire, car elle marque après des années de tentatives, de réformes avortées, la volonté de renverser par la violence un ordre social qui ne répond nullement à l’évolution économique de l’Algérie.

Les jeunes ont estimé que les méthodes anciennes avaient fait faillite et ne servaient à rien, et ne reconnaissent plus de valeur à l’état et à la société bourgeoise actuelle ; leur lutte a aussi un caractère révolutionnaire et se rattache à l’internationalisme prolétarien.

Affirmer notre solidarité de travailleurs ne suffit pas. Pour la France non plus la fin de la guerre d’Algérie ne sera pas une “victoire ouvrière”. Déjà dans la mesure où des forces sociales entrent en mouvement contre la guerre, les partis et une fraction des classes dirigeantes s’y joignent pour assurer en cas de renversement de régime, la continuité du pouvoir dans le cadre de la société capitaliste.

La seule forme de solidarité c’est d’agir là où nous sommes.

Nous sommes des travailleurs parmi d’autres travailleurs. Nous n’avons pas de consignes ou de conseils de lutte à donner. S’il y a une lutte, nous ne pouvons dire d’avance quelle forme elle prendra ni ce qu’elle sera, jusqu’où elle ira. Nous savons seulement que nous serons dans cette lutte et que nous ferons l’impossible pour qu’elle conserve son caractère de lutte ouvrière pour des objectifs propres aux travailleurs.

Il est possible que maintenant la situation soit telle que les travailleurs pensent à entrer en lutte contre les conséquences de la guerre, contre la guerre. A nous de montrer et de dire autour de nous ce qu’est cette guerre, d’expliquer autour de nous, que, comme les jeunes ou les intellectuels, les travailleurs peuvent se trouver leurs propres moyens de lutte, qu’ils n’ont personne à suivre, mais seulement à prendre conscience de leurs intérêts de classe et de leur propre force.




Source: Archivesautonomies.org