La critique du syndicalisme est une critique nécessaire pour toute personne qui souhaite s’opposer à l’ordre existant.

Ainsi l’utilité du syndicalisme se limite à poser des préavis de grève pour protéger autant que possible les grévistes. Il est peut-être compréhensible que des insoumis et insoumises isolé-es se protègent dans leur boîte en adhérant, mais une lutte syndicale est systématiquement une lutte de cogestion de la misère et de l’exploitation, et non de conflit ouvert avec les racines de l’ordre existant.

On peut comprendre les résistances pour aménager son poste de travail et avoir moins mal au dos ou pour atténuer les pressions de l’évaluation et de la course à la performance. Il n’empêche que la meilleure façon d’en finir avec ça, c’est d’en finir avec l’exploitation. Mais le syndicalisme a tendance à rapetisser l’état d’esprit pour ne plus que se préoccuper de ce qui est là. C’est pourtant un tout autre monde que nous portons dans nos cœurs.

Le syndicat transforme l’imagination en certitudes, l’égalité en hiérarchie, la recherche de la qualité en priorisation de la quantité, la libre association en discipline de parti, la révolte sans concessions en stratégies des petits pas. Il n’y a pas de luttes réelles sans débordements des syndicats, dont le rôle de maintien de l’ordre est connu depuis longtemps.

Les anecdotes de l’encadrement syndical des luttes sont légions, depuis les négociations sur le dos d’individu-es en lutte jusqu’aux prises de bec parfois physiques avec les services d’ordre syndicaux ou la claque derrière la tête par un nervi syndicaliste quand tu proposes de déborder le cadre de l’Intersyndicale.

On peux aussi parler du service d’ordre de la CGT expulsant des sans-papiers de la Bourse du travail à Paris il y a quelques années, des militants et militantes CGT soutenant la nucléarisation du monde, des syndiqué-es de l’armement défendant leur industrie de mort … Les exemples sont légions. Il y a pourtant toujours des radicales et radicaux prônant un jour l’autonomie, l’autre jour l’alliance avec les syndicats, comme si ces anecdotes étaient des erreurs de parcours et non l’expression de la fonction sociale des syndicats.

Qu’il y ait une distinction à faire entre syndicalistes de base et bureaucrates syndicaux s’entend. Il y a bien des complicités qui peuvent se nouer avec des syndicalistes dans des luttes. C’est justement parce que tout mouvement transcende les identités et les appartenances, bouleverse ce que nous sommes, efface les cadres existants. L’individu-e avec qui je combats, épaule contre épaule, n’est justement plus un ou une syndicaliste . La joie de la révolte collective n’a rien à voir avec les tractations de la composition, celle où l’on joue des rôles en vue de créer un front le plus large possible avec les organisations de la gauche politique, syndicale et associative.

Même un syndicat comme Solidaires, plus conflictuel et moins bureaucratique, reste un syndicalisme classique avec ses délégués syndicaux, ses accords avec le patronat et sa section au Ministère de l’Intérieur pour les personnes qui font tourner cette machine de la répression. ‘’La police n’est pas au service d’un gouvernement, mais de l’intérêt général’’, paraît-il. Donc il faudrait maintenir une police qui s’assurerait que tous et toutes respections les lois républicaines.

Comme si Police et Justice n’étaient pas structurellement des appareils de domination entre les mains de l’Etat et du Capital. Pendant ce temps ça continue en fermant les yeux et en se bouchant le nez à s’offusquer des violences policières et de l’impunité des flics ? On est toujours ‘’Solidaires’’ ?

Ce syndicat fait partie des 5 ou 6 grandes organisations qui s’attablent régulièrement avec les dirigeants et dirigeantes, négociant la longueur de la chaîne. Il représente en fait le plus souvent l’aile gauche du syndicalisme classique.

Ce n’est ni du syndicalisme révolutionnaire, ni de l’anarchosyndicalisme, malgré leurs références répétées à l’antifascisme, l’anticapitalisme, la transformation sociale, etc. Deux formes qui avaient de toute façon des limites. Qu’on se souvienne a minima de ces anarchistes de gouvernement issus de la CNT anarchosyndicaliste entrant au gouvernement en 1936 en Espagne, favorisant l’antifascisme républicain au détriment de la révolution sociale. La contestation de la base n’a pas su empêcher des figures du mouvement de participer à ’assèchement de la conflictualité et des bouleversements en cours. C’est bien qu’une bureaucratie a réussi à s’imposer dans une organisation dont le pivot devait être le refus de la hiérarchie.

Le syndicalisme révolutionnaire, de son côté, a transformé le syndicat d’un moyen de lutte parmi d’autres à une fin en soi, en charge de porter le monde de demain. Comme si l’individu-e n’était qu’un travailleur ou une travailleuse, comme si cette morale du travail n’était pas justement un obstacle. Comme s’il n’y aurait plus qu’à autogérer les infrastructures telles qu’elles existent et que le mode de production industriel n’était pas aussi le problème. Il n’y a en fait pas grand-chose à sauvegarder du monde que bourgeois, bourgeoises, technocrates et leurs complices nous laisseront en héritage, mais

beaucoup à tout simplement détruire.

Il faut bien faire de la place pour imaginer un monde nouveau !

Même cette vieille marotte de la grève générale n’est pertinente que dans la libre disposition du temps qu’elle permet à des tas de gens. C’est parce que des individu-es s’associent pour exproprier celles et ceux qui possèdent et pour détruire des pans entiers de leur monde d’oppression et de ravages industriels qu’un changement réel peut advenir. La grève comme mot d’ordre, certes, mais aussi le sabotage, l’expropriation, et bien d’autres choses !

La grève n’est qu’une suspension du temps, un début propice à briser la normalité et retrouver la joie de la destruction et de la création auto-organisées. La cloche qui sonne le début de la récré.

la révolte des gilets jaunes et autres rebelles a à sa manière relégué les syndics à ce qu’ils sont depuis des années : des vieux bergers qui usent surtout nos godasses et notre détermination, appelant à quelques journées de grève éparpillées avec son lot de slogans fatigués et de chapelets de merguez jusqu’à indigestion. Malgré toutes ses contradictions, parfois nauséabondes, cette agitation ‘’jaune’’ qui n’en finit plus s’est appuyée sur un joyeux refus des porte-paroles et des chef-fes.

L’actualité nous offre un bon exemple d’une révolte sans leaders ni partis : des pans entiers de leur monde d’exploitation et d’oppression sont détruits au Chili en cette fin d’année 2019. Les syndicats, dépassés par les évènements, n’ont pas eu le choix de suivre, poussés par leurs bases. Mais les grèves générales d’un jour sont appelées pour pacifier la révolte et remettre le soulèvement dans un cadre plus acceptable. D’ailleurs, les bureaucrates syndicaux y font des appels répétés à ‘’la paix sociale’’ tout en négociant avec le gouvernement sur le dos d’une lutte autonome. Du classique que les feux de la

révolte peuvent rendre inopérants, pourvus qu’ils s’étendent en multipliant les foyers d’auto-organisation, depuis le groupe affinitaire jusqu’aux assemblées de lutte.

Si grève il doit y avoir, qu’elle soit insurrectionnelle et expropriatrice, et toujours sans dieux ni maîtres.


Article publié le 08 Déc 2019 sur Iaata.info