A l’heure du confinement, nous avons du temps pour lire, paraĂźt-il. Mais quand on ouvre un livre tel Les souffrances invisibles de Karen Messing, alors lĂ , nous ne pouvions trouver mieux. Car elle aborde le travail des derniers de cordĂ©es Ă  la sauce capitaliste, ou des premiers au front en temps du Covid-19.

Karen Messing est spĂ©cialiste de la santĂ© des femmes au travail, gĂ©nĂ©ticienne et ergonome. Professeure Ă©mĂ©rite du DĂ©partement des sciences biologiques de l’UQAM, elle a cofondĂ© le CINBIOSE (Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-ĂȘtre, la santĂ©, la sociĂ©tĂ© et l’environnement). Elle est l’auteure de La santĂ© des travailleuses. La science est-elle aveugle ? paru aux Éditions Remue-mĂ©nage, en 2000. Rappelons qu’un ergonome a pour mission de concevoir et amĂ©liorer lieux de vie, objets ou postes de travail afin de les adapter au maximum aux besoins des utilisateurs, en termes de confort, de sĂ©curitĂ© et d’efficacitĂ©. Il peut rĂ©pondre Ă  des demandes de syndicats professionnels ou de chefs d’entreprise.

Enfant, Karen passe une journĂ©e dans une usine oĂč travaille son pĂšre, elle observe des ouvriĂšres soudant des fils de couleurs pour des appareils radio :
— Est-ce qu’elles ne s’ennuient pas Ă  la longue, Ă  faire la mĂȘme chose toute la journĂ©e ?
— Non, m’a-t-il rĂ©pondu. Elles ne sont pas aussi intelligentes que toi, Karen.

Bien des annĂ©es plus tard aprĂšs cet Ă©vĂ©nement, pour l’ouvrage qui nous intĂ©resse ici, Les souffrances invisibles. Pour une science du travail Ă  l’écoute des gens, Ă©ditĂ© par ÉcosociĂ©tĂ©, Karen Ă©tudie auprĂšs de travailleurs et de travailleuses comment certains environnements de travail les rendent malades, et tout particuliĂšrement les femmes. Et nous plongeons alors, avec ces derniers et derniĂšres de cordĂ©es, dans « l’invisible qui fait mal ».

L’invisible qui fait mal

Ce sont des employĂ©es du nettoyage exposĂ©es Ă  des poussiĂšres radioactives, inoffensives bien sĂ»r ! Et aussi le cas d’un employeur qui refuse un congĂ© rĂ©munĂ©rĂ© jusqu’à la fin de la grossesse Ă  une technicienne en radiologie, Suzanne, ayant dĂ©jĂ  accouchĂ© d’un enfant atteint d’une malformation. D’autant que plusieurs de ses collĂšgues avaient fait des fausses couches, et que ces employĂ©es expliquent les nĂ©gligences frĂ©quentes dans le respect des mesures de sĂ©curitĂ© : par exemple, des Ă©tudiants en mĂ©decine qui allument les machines Ă  rayon X avant que la technicienne ne quitte la salle.

Ce sont des caissiĂšres, debout immobiles toute la journĂ©e, Ă  qui on interdit de s’asseoir : « Carole, une caissiĂšre de banque qui souffrait de douleurs au dos et aux jambes, nous a confiĂ© avec amertume avoir plusieurs fois tentĂ© d’obtenir un poste assis, sans rĂ©sultat. Elle s’indignait de ce que ses supĂ©rieurs, eux, travaillaient assis toute la journĂ©e. — Pour eux, c’est correct, mais pas pour nous Â».

Ce sont des employĂ©es au nettoyage des trains : « J’ai mesurĂ© la distance qu’elle parcourait en une journĂ©e au moyen d’un podomĂštre : 23 kilomĂštres. Nous courions d’un quai Ă  l’autre Ă  mesure que les trains entraient en gare ou s’ébranlaient pour partir. Elle avait entre 60 et 120 secondes pour nettoyer une cabine. Nina devait se contorsionner afin d’atteindre tous les recoins des toilettes et s’agenouiller pour frotter la cuvette Â».

Ce sont des serveuses pour lesquelles certains questionnent si leur cerveau est aussi bas que le salaire. Sans compter comment le pourboire est un jeu de séduction qui donne encore là tout pouvoir au client comme dans le systÚme prostitutionnel.

Ce sont aussi des enseignantes qui disent : « Il y a trois horaires de travail : celui pour lequel tu es payĂ©, qui correspond Ă  27 heures. Celui que tu fais avec la planification, la correction et le rattrapage, et qui Ă©quivaut peut-ĂȘtre Ă  un 16 heures de plus. Puis il y a le temps que tu passes Ă  penser Ă  tout ça, c’est-Ă -dire 100% de ton temps Â».

Mais ce sont aussi, dans les entreprises de transformation de la pĂȘche, des femmes, en particulier, qui souffrent d’asthme liĂ© au travail parce qu’elles sont exposĂ©es Ă  la poussiĂšre des carapaces de crabes, et de troubles musculo-squelettiques Ă  cause des mouvements extrĂȘmement rĂ©pĂ©titifs qu’elles effectuent en chambre froide. Leur douleur est parfois trĂšs intense et s’amplifie au fil de la saison.

Le fossé empathique

Ce que Karen nous dĂ©voile, c’est ce qui fait mal et rend malade, les problĂšmes de stress et de pollution vĂ©cus par les masses laborieuses, le rapport hiĂ©rarchique entre les chefs, hommes, et les travailleuses souvent en bas de l’échelle, femmes, dans lequel se conjuguent l’humiliation, le harcĂšlement, la dĂ©valorisation, la domination, l’exploitation, l’oppression, l’invisibilitĂ© mĂ©prisante aussi. Mais c’est aussi la bagarre qu’elle mĂšne, avec les syndicats, pour que les cercles scientifiques s’intĂ©ressent Ă  ces invisibles et produisent des donnĂ©es utiles pour amĂ©liorer les conditions de travail, de vie au travail et de santĂ©. En fait, un « fossĂ© empathique » entre la rĂ©alitĂ© des scientifiques et celle des travailleurs et travailleuses, que les scientifiques ignorent et maintiennent, ne permet pas Ă  ceux-ci de mener des recherches rigoureuses et de rĂ©vĂ©ler de graves problĂšmes de santĂ©. Lorsqu’ils Ă©tudient les emplois de la restauration, les scientifiques ont-ils tendance Ă  rĂ©agir en tant que clients plutĂŽt qu’en spĂ©cialistes de la santĂ© publique ? Les Ă©tudiants oublient-ils leur expĂ©rience en restauration une fois leur doctorat en poche ?

Pour remĂ©dier Ă  ce « fossĂ© empathique Â», il faut mettre les mains dans le cambouis et vĂ©ritablement Ă©couter avec attention ceux et celles qui travaillent : il faut tenir compte de leur propre expertise ! Qui mieux qu’elles et qu’eux peuvent dire ce qui fait mal au bout d’une journĂ©e de travail, au bout d’une semaine, d’une annĂ©e, de dizaines d’annĂ©es ? Par exemple, les troubles musculo-squelettiques (muscles, tendons, nerfs) peuvent ĂȘtre gĂ©nĂ©rĂ©s par des facteurs physiques, comme les gestes rĂ©pĂ©titifs, le travail statique, les efforts excessifs, les positions articulaires extrĂȘmes ou le port de charges lourdes, etc., ainsi que par des facteurs psychosociaux, de type pression temporelle, manque d’autonomie, manque de soutien social, travail monotone, etc. En France, selon la SĂ©curitĂ© sociale (2017), les troubles musculo-squelettiques (TMS) reprĂ©sentent 87 % des maladies professionnelles et le mal de dos reprĂ©sente 20 % des accidents du travail. PrĂšs de la moitiĂ© des TMS entraĂźnent des sĂ©quelles lourdes avec des risques de dĂ©sinsertion professionnelle.

« EspĂ©rons que les gens vont se rĂ©veiller et se rendre compte qu’il est dans leur intĂ©rĂȘt de favoriser la recherche en santĂ© au travail, orientĂ©e par les besoins des personnes qui font ce travail. (
) EspĂ©rons que les travailleurs et travailleuses reconnaĂźtront qu’ils et elles ont le droit d’exiger le respect de leur savoir et de leurs efforts Â». Karen plaide en faveur d’une pratique scientifique davantage interdisciplinaire. C’est-Ă -dire, lier l’intime au politique, comme nous le brandissions, nous les fĂ©ministes, dans les annĂ©es 70, comme le montrent les diffĂ©rentes recherches sur le care dans les divers mĂ©tiers de « services Ă  la personne Â», les aides-soignantes, les auxiliaires de vie auprĂšs des personnes ĂągĂ©es ou handicapĂ©es. Karen Messing nous invite, dans cet essai, Ă  comprendre comment l’exposĂ© de son parcours professionnel et personnel peut interpeller autant les employeurs et les scientifiques que les syndicats et le grand public. Car il est temps que les premiers au front aient de meilleurs salaires mais aussi des conditions de travail et de vie garantissant leur santĂ©.

HĂ©lĂšne Hernandez
Émission Femmes libres sur Radio libertaire

Karen Messing, Les souffrances invisibles. Pour une science du travail Ă  l’écoute des gens, Ă©ditĂ© par ÉcosociĂ©tĂ©, 1Ăšre Ă©dition en 2014, Ă©dition française en 2016, distribution en France en 2020.


Article publié le 17 AoĂ»t 2020 sur Monde-libertaire.fr