Pendant plusieurs siècles, la chasse aux sorcières a sévi dans toute l’Europe, les juges arrêtant, torturant, brûlant des accusé-e-s à tour de bras…

Texte paru dans la revue Offensive numéro 28. Lien vers la revue et l’article original, ici.

Dès le Ve siècle, des procès en sorcellerie sont répertoriés. La chasse aux sorcières couvre toutefois globalement la période allant du milieu du XVe au milieu du XVIIe siècle, atteignant son apogée au XVIe siècle. Des condamnations sont prononcées jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Si, dans l’imaginaire, la chasse aux sorcières est assimilée à un Moyen Âge obscurantiste, elle eut lieu pendant la Renaissance, période qui correspond pourtant aux débuts de la science moderne et à la naissance de l’humanisme. La persécution de la sorcellerie a concerné les régions tant catholiques que protestantes allant de l’Europe à l’Amérique protestante. On décompte entre quarante mille et cent mille victimes, et des millions de personnes inquiétées.
À la fin du Moyen Âge, l’Église catholique va peu à peu associer toute pratique divinatoire à la sorcellerie. Des actes de magie tels que des sortilèges, des enchantements ou des ligatures sont attestés. Ces pratiques sont censées prédire l’avenir, préserver les récoltes, ou encore protéger les animaux… Elles sont mises en œuvre par des sorcier-e-s, mais aussi par des guérisseurs-euses ou des désenvouteurs-euses. 
Les quatre cinquièmes des personnes condamnées au bûcher sont des femmes. Si toutes sortes de femmes sont poursuivies et condamnées, y compris des fillettes de sept ans, des religieuses ou des femmes mariées, certains traits mettent particulièrement en danger. Être une femme seule (veuve, vieille fille, c’est-à-dire sans mari, père, frère ou fils ; vivre dans une habitation écartée), être âgée, être pauvre, être cultivée ou mélancolique, avoir un aspect physique singulier (infirmité, grande laideur, grande beauté, cheveux roux, etc.) ou posséder un chat, attire très rapidement les accusations de sorcellerie. Globalement, le fait d’être hors norme, autonome ou de s’affirmer à l’intérieur d’une communauté constitue la « sorcière ». Les physiciennes, herboristes ou sages-femmes sont des cibles types. L’Inquisition est très présente dans le milieu rural. L’Église se méfie toujours des anciens cultes des paysan-ne-s, tels que celui de l’« arbres aux fées », rites souvent réalisés avec le soutien du prêtre de village.
Parmi les femmes accusées de sorcellerie, celles dispensant des pratiques thérapeutiques sont nombreuses. Ces femmes connaissent l’herboristerie, soignent les fièvres et les douleurs, assurent les accouchements, procurent des remèdes abortifs. Malgré la répression, la conservation et la transmission d’un savoir médicinal et de contrôle des naissances a longtemps persisté. L’échange des connaissances se fait discrètement autour du lavoir ou lors des veillées. Les accusations portées à leur encontre vont bien au-delà de leurs pratiques : ces «jeteuses de sorts» sont suspectées de faire péricliter les moissons, d’empoisonner les puits, de faire naître des enfants difformes, ou encore de détraquer le climat.
Un bréviaire de la haine

Puisant ses racines dans la misogynie médiévale, notamment catholique, et antérieure, la chasse aux sorcières est lancée par deux textes : la bulle du pape Innocent VIII en 1484 et Le Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum) des dominicains Jakob Sprenger et Heinrich Kramer en 1486. Ce véritable texte théorique de l’Inquisition connaît un grand succès jusqu’au XVIIe siècle… On y lit que « les sorciers sont peu de chose », c’est-à-dire qu’ils sont peu nombreux par rapport aux sorcières. La cause en est simple aux yeux des auteurs : « Toute sorcellerie provient du désir charnel qui est insatiable chez la femme… afin de satisfaire leur concupiscence, elles doivent copuler avec le diable… ». Ils tiennent enfin à rappeler que, par sorcières, ils n’entendent pas « seulement celles qui tourmentent et tuent ; font partie aussi de ce groupe celles qui délivrent du mal » : « Nul n’a fait plus de mal que les sages-femmes ». La nature féminine est « démonique », toute femme est donc une sorcière en puissance. Qu’elle fasse le bien ou le mal, il faut la supprimer. Ce bréviaire de la haine des femmes, qui lance véritablement les massacres, leur attribue la sorcellerie comme hérésie particulière.
Les accusations comportent généralement des aspects liés à la sexualité. Les inquisiteurs reprochent aux sorcières de coucher avec le diable, et même de le chevaucher (ce qui renvoie à la première femme d’Adam, Lilith), de participer à des orgies, de pratiquer le lesbianisme (véritable « offense à Dieu »), de faire l’amour après leur ménopause, de se prostituer, ou encore de posséder un mamelon du diable (le clitoris). Les tortures et condamnations font la part belle à l’exposition des corps et aux violences sexuelles.
Contrôler les femmes

Une des motivations de la chasse aux sorcières est la volonté de réserver le privilège d’exercer la médecine aux hommes. Depuis la première partie du Moyen Âge, cette dernière était surtout pratiquée par des femmes, ainsi que par des moines. L’éducation des filles de la noblesse comprenait même un cours de petite chirurgie ! Ces doctoresses, appelées « physiciennes » ou médecines, s’occupaient de femmes (ce qui était interdit aux moines) et d’hommes. Certaines étaient célèbres : l’abbesse Hildegarde de Birgen a laissé un traité de médecine, Sarah de Saint-Gilles enseignait à Marseille. Charles VIII, à la fin du XVe siècle, interdit la médecine aux femmes, pour la réserver à quelques érudits, des hommes de la Faculté. La construction de la profession médicale « homologuée » exclut aussi les hommes mariés et les religieux. Ces services donnés à et par des proches, ou contre d’autres services, deviennent payants car pratiqués par un expert extérieur. Beaucoup de personnes se retrouvent exclues des soins, ce qui, en période de grandes épidémies, a de lourdes conséquences ! Cette véritable expropriation de savoirs a lieu par la démonisation d’une pratique auparavant reconnue par la communauté. Ce que l’on reproche le plus aux physiciennes est l’avortement, accusation fréquemment reprise dans les procès en sorcellerie du XVe siècle. Si les premiers chrétiens étaient antinatalistes et se souciaient peu de l’avortement, et si les suivants encourageaient peu à la maternité au vu du « péché » lié au coït, les ravages des pestes et des guerres sur les populations bouleversent la donne. Le contrôle des naissances, et donc du corps des femmes, devient un enjeu. Pour les inquisiteurs, la possibilité de l’avortement devient alors un « fléau » nouveau – de nombreuses accoucheuses et sages-femmes seront arrêtées.
Les sorcières ont été des boucs émissaires idéals. Face aux aléas climatiques d’abord : le « petit âge glaciaire » qui débute au milieu du XVIe siècle favorise famines et maladies. Face aux réformistes protestants ensuite : l’Église catholique poursuit les hérétiques pour réassurer son pouvoir économique et politique. Les guérisseuses peuvent en effet être vues comme des concurrentes possibles des prêtres. Face aux problèmes sociaux surtout : de nombreux mouvements de révolte se développent en Europe. La mutation du système féodal vers un modèle préindustriel développe la propriété privée, l’individualisme, le mépris des femmes et des classes pauvres. Les terres collectives sont récupérées, clôturées, les marécages asséchés, les forêts abattues. Or, beaucoup de personnes tiraient une grande partie de leurs ressources et de leur autonomie de ces « communs ». Les accusations de sorcellerie permettent donc de rediriger la colère de la population contre une catégorie spécifique, de désolidariser les paysan-ne-s en instaurant un climat de peur, et de criminaliser les révoltes, qui prônaient la réappropriation des terres et une vie collective, remettant notamment en cause la morale sexuelle… La politique de terreur qu’a été la chasse aux sorcières s’est poursuivie pendant deux longs siècles. Sans doute parce que la résistance à l’expropriation des savoirs et des terres des femmes et des pauvres était forte. La légitimation de la nouvelle société, où certains hommes exercent un monopole sur les savoirs et les choix politiques, ne s’est pas faite sans oppositions. Si les sorcières n’ont pas formé un mouvement de lutte en tant que tel, elles symbolisaient une partie de ce pourquoi de nombreux-euses révolté-e-s de l’époque se sont battus. 
Anita


Pour approfondir sur le sujet, lire Sorcières, sages-femmes et infirmières Une histoire des femmes et de la médecine par Barbara Ehrenreich et Deirdre English. Le livre est publié chez les éditions du remue-ménage.

Article publié le 31 Oct 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com