Juillet 1, 2022
Par Le Poing
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Un arrêté municipal rend quasi impossible la survie des épiceries de nuit à Montpellier. Le maire les accuse de nuisances dont elles n’ont en rien l’exclusivité. C’est donc le profil de leur clientèle et de leurs exploitants qui semble nuire avant tout à une conception gentrifiée et ségrégative de la ville

On pourrait d’abord en rire. Voici que le maire de Montpellier décide de ravaler sa ville au rang des chefs-lieux des cantons les plus reculés, là où plus un commerce n’est accessible dès la tombée de la nuit. Voici que le maire de Montpellier jette à la poubelle toute la communication qui vante une ville juvénile, estudiantine, méridionale et festive. Mais on a moins envie de rire lorsqu’on scrute d’un peu plus près l’arrêté municipal édicté en début d’année, qui tend à anéantir tout le secteur d’activité des épiceries de nuit.

Cet arrêté, toujours objet de recours, prévoit que ces épiceries ne peuvent plus vendre d’alcool au-delà de 22 heures. Plus fort : elle sont contraintes de fermer dès 22 heures – négation pure et simple de leur raison d’être – tous les soirs du jeudi au dimanche, sur plusieurs périodes de l’année, notamment du 1er juin au 30 septembre, c’est-à-dire toute la saison du maximum d’activité nocturne.

Les encravattés qui hantent le huitième étage de l’Hôtel de Ville ne sont jamais les derniers à s’asseoir aux meilleures tables de la ville, volontiers aux frais des contribuables. En même temps, ils montrent leur perte de contact avec ces dizaines de milliers de jeunes pour qui c’est un geste banal de partager quelques euros, se munir d’un pack de canettes, d’une bouteille de vodka chez l’arabe du coin de la rue, pour quelque soirée décidée tardivement entre potes, chez l’un ou chez l’autre.

La justification avancée par ces autorités est l’alcoolisation excessive, et les nuisances qui en découlent en termes de tranquillité et de salubrité publiques. Admettons de prendre en compte cette donnée. Mais alors, comment se fait-il que parallèlement, la ville ait laissé squatter par des terrasses de bistrot des kilomètres carrés d’espace public, abandonnés au mercantilisme ? Y distribue-t-on jusque beaucoup plus tard dans la nuit, des alcools beaucoup moins alcoolisés que dans les épiceries de nuit ? Et que dire de ces beuveries géantes officielles que sont les Estivales (aujourd’hui déplacées) et autres buvettes déchaînées d’événements para-municipaux, mais hyper-sponsorisés, notamment par des marques d’alcool, tels le FISE ? Deux poids, deux mesures ?

La ville se soucie de la salubrité des conditions de ses citoyens, nous assure-t-elle ? Mais alors pourquoi est-il toujours possible de commander autant d’alcool qu’on en veut, livré à toute heure par les esclaves modernes des plateformes ubérisées du capitalisme ensauvagé ? Pourquoi les chaînes de la malbouffe, les géants de la fast-food, les monstres de la grande distribution, diffusant les produits de l’agro-industrie, leurs pesticides, leurs produits cancérigènes, ne posent-ils aucun problème à ces autorités, qui les font s’installer aux meilleurs emplacements de l’ubanisme commercial de centre ville ou péri-urbain ?

Ces questions sont sans réponse. Et l’arrêté de Delafosse contre les épiceries de nuit a les traits d’une punition collective, frappant indistinctement tout un secteur d’activité, au lieu de prendre la peine de sanctionner, s’il y a lieu, tel ou tel commerce qui serait précisément mis en cause dans un cas établi de non respect de la loi. A une époque des incidents très graves se produisaient sur les parkings des discothèques autour de la ville, des rixes avec décès, impliquant même des membres de leur personnel. A-t-on alors fermé indistinctement toutes les discothèques de Montpellier ? L’hiver dernier le hashtag #balancetonbar révélait le nombre ahurissant d’agressions sexuelles rattachées aux débits de boisson les plus normés en apparence, plaçant Montpellier dans le peloton de tête des villes concernées. A-t-on vu la municipalité décréter la fermeture de tous les bars de la ville ?

Dans ses pièces en recours, l’avocat des épiciers de nuit, Maxime Martinez, montre des notes de synthèse produites par la police municipale à propos des nuisances nocturnes. En 2019, on y note que 47 PV ont été dressés au dernier trimestre à l’encontre de bars générateurs de trouble. Trois ans plus tard, dans ses démêlées judiciaires en défense de son arrêté anti-épiceries, la mairie fait dresser une nouvelle note de synthèse. La mise en regard des deux documents fait apparaîtr du copier-coller au moment de décrire les phénomènes. Sauf que les mentions concernant précisément les bars ont été gommées. Ne faut-il pas établir que les épiceries seraient le seul vrai problème ? 

Tout suggère que l’arrêté visant les épiceries de nuit, vise en fait, généralement, un segment de la population, qu’il faut exclure, qu’il faut cacher : ces indésirables sont la clientèle des épiceries de nuit, moins argentée que celle des terrasses qui présentent bien, où les tarifs sont bien plus élevés. Ces indésirables sont les exploitants de ces commerces particuliers, qui campent sur un segment à la marge des grands flux commercaiux, et dont il se trouve – on vous le donne en mille – qu’ils sont presque tous d’origine maghrébine. Admirons la coïncidence.

On a connu l’obsession contre le marché sauvage de la misère à La Paillade, la désignation du cours Gambetta comme Chicago, les travaux interminables qui étouffent Figuerolles à petit feu. Quand les épiceries de nuit ne vaudront plus rien, il sera loisible de les préempter à vil prix, et les mettre dans la norme de l’urbanisme commercial gentrifié. Montpellier veut un noctambulisme à l’image des étudiants en doit ou en commerce, mais surtout pas  relié au fantasme des cités. Au fait, l’arrêté anti-épiceries ne vise pas le secteur de La Paillade. Tant que ces gens-là restent entre eux…




Source: Lepoing.net