Octobre 18, 2021
Par Lundi matin
364 visites


Il faut dire qu’à la dĂ©marche consistant Ă  aller enquĂȘter sur « le terrain le plus difficile d’accĂšs possible Â» – c’est-Ă -dire dans un quartier pĂ©riphĂ©rique de la ville pĂ©riphĂ©rique d’El Alto, nommĂ© comme par hasard Solidaridad, il rajoute sa maniĂšre de ne jamais se satisfaire des rĂ©ponses, ne prenant pour argent comptant ni celles des subaltern studies ni celles de l’analyse institutionnelle. En dĂ©ployant sa recherche sur la durĂ©e (une vingtaine d’annĂ©es), il a pu constater l’évolution des rapports entre mobilisations politiques s’affrontant aux institutions Ă©tatiques Ă  travers des organisations nationales (syndicats ouvriers, organisations de paysans et en particulier de cultivateurs de coca, etc
), et organisations de base rĂ©pondant aux besoins de la vie quotidienne. Entre organisations de base (coopĂ©ratives, comitĂ©s de quartiers, communautĂ©s paysannes
) et organisations nationale, une alliance s’est scellĂ©e dans la lutte pour la dĂ©fense des ressources naturelles contre leur privatisation-appropriation par le nĂ©o-libĂ©ralisme. Combat qui a connu des Ă©pisodes incandescents avec la « guerre de l’eau Â» en 2000 Ă  Cochabamba, contre une compagnie possĂ©dĂ©e en majoritĂ© par la française Lyonnaise des Eaux, la « guerre du gaz Â» Ă  El Alto en 2003, la mobilisation contre la compagnie de l’eau Ă  La Paz Ă  partir de 2004 et durant le conflit du Tipnis en 2011 contre la construction d’une route, oĂč sont entrĂ©s en contradiction les intĂ©rĂȘts des populations indiennes menacĂ©es dans leur environnement, et ceux des cultivateurs de coca chers Ă  Morales. De la trajectoire du parti du prĂ©sident dĂ©chu, qui sut si bien se nourrir des mobilisations populaires et s’appuyer sur les organisations de base, Poupeau tire ce bilan : « Quatorze ans aprĂšs l’arrivĂ©e du MAS au pouvoir, il y a bien de meilleures conditions de vie matĂ©rielles, mais Ă  quel prix : compĂ©titions entre habitants, collusions d’intĂ©rĂȘts, spĂ©culation, dĂ©structuration des collectifs, vides institutionnels, etc. Â».




Si l’auteur choisit le plus souvent le rĂ©cit Ă  la premiĂšre personne, avec des moments d’une puissant poĂ©sie qui font penser Ă  un certain LĂ©vi-Strauss, c’est d’abord, suivant une pulsion un peu masochiste mais tout Ă  fait lĂ©gitime typique des bourdieusiens, pour interroger Ă  maintes reprises sa position de chercheur :

« Si le chercheur doit rendre des comptes, c’est parce qu’il a une responsabilitĂ© particuliĂšre, qui dĂ©passe le simple fait de tĂ©moigner : le luxe de vivre pour la science et de la science se repaĂźt de la vie des autres, et ce n’est pas seulement une forme brutale d’anti- intellectualisme que de penser qu’il impose en retour des devoirs ou, comme on disait dans l’AntiquitĂ©, des “offices”. Cette morale politique qui se moque de la morale ethnographique est sans doute la plus Ă©lĂ©mentaire justification du fait d’intervenir dans le dĂ©roulement de l’enquĂȘte : parce qu’il y a des situations oĂč l’on ne peut pas simplement venir, observer, Ă©crire, et ensuite partir en se promettant de bien rendre compte des « faits Â», du « sens vĂ©cu Â» ou des « causes Â», on met un peu de ses ressources, Ă©conomiques ou sociales, au service de gens qui figurent pourtant “dans l’objet”. “Plaisants causeurs”, raillait Montaigne (Essais, III, 11) en visant les savants qui, cherchant Ă  tout expliquer, mĂ©connaissaient les limites de la raison et du raisonnement. Â»

C’est aussi, et surtout, nous assure-t-il dans un trĂšs riche chapitre final, pour rĂ©pondre Ă  la volontĂ© de restituer « le vĂ©cu de l’expĂ©rience collective gĂ©nĂ©ralement dĂ©signĂ©e sous le nom de “rĂ©volution” Â». Et qu’il fasse in fine rĂ©fĂ©rence Ă  un livre qui nous est cher, n’est certes pas pour nous dĂ©plaire : « Car, si la Bolivie contemporaine prĂ©sente bien un intĂ©rĂȘt sociologique, c’est plutĂŽt parce qu’elle dĂ©place les angles d’analyse : ainsi, on peut tout Ă  fait dĂ©fendre, comme l’écrit Charles Reeve dans Le Socialisme sauvage, des “certitudes non nĂ©gociables” au sujet de “la critique de la dĂ©lĂ©gation permanente du pouvoir et du principe d’autoritĂ© qui lui est indissociablement liĂ©” pour voir dans quelle mesure la construction de l’État bolivien a favorisĂ© la logique d’un parti au dĂ©triment de celle des organisations sociales, tout en admettant que les zones dâ€™â€œĂ©conomie alternative”, les “zones autonomes” ou les “communs anticapitalistes” reprĂ©sentent peu et ne dĂ©rangent en rien la production du profit, comme le montrent encore les difficultĂ©s des coopĂ©ratives d’eau et, plus gĂ©nĂ©ralement, les faibles dĂ©veloppements de l’économie plurielle – au moins tant qu’elles ne font pas l’objet d’un soutien qui matĂ©rialise le projet politique dans lequel elles s’inscrivent. Â»

Jeunes radicaux adeptes du clic comme principal accĂšs au monde, ou vieux rats de bibliothĂšque rĂȘvant toujours de changer la vie, il ne faut pas vous laisser dĂ©courager par la taille de l’objet (plus de 700 pages, 1004 notes) et par les 24€ de son prix : que vous en fassiez l’emplette chez votre libraire indĂ©pendant, ou la cible d’une rĂ©appropriation populaire Ă  la Fnac ou chez Cultura, ou que vous persuadiez votre bibliothĂ©caire prĂ©fĂ©rĂ©e de le commander, vous ne perdrez pas votre temps Ă  vous y perdre pour mieux vous retrouver dans ses interrogations majeures.

S.Q.


Bonnes feuilles :

Lignes de fuite

Lorsque tout autour de soi semble Ă  bout de souffle, les horizons lointains de l’Altiplano offrent encore des lignes de fuite, indĂ©finies et incertaines, mais qui entrouvrent les promesses d’autres devenirs. C’est en parcourant les routes caillouteuses qui s’élĂšvent vers les hauts plateaux, vers les cimes blanches et brĂ»lĂ©es des cordillĂšres alentour, que surgit parfois l’impression, fugace, de pouvoir Ă©chapper Ă  la crise, multiforme et accĂ©lĂ©rĂ©e, des modes d’existence contemporains. Au dĂ©tour d’un virage, on tombe sur des troupeaux de lamas, hautains et mĂ©fiants. Et, s’ils se dĂ©robent Ă  tout contact, le regard peut quand mĂȘme suivre leur course silencieuse, qui se perd dans les rĂ©verbĂ©rations du soleil sur les pentes de la cordillĂšre Royale. « Tout ce qu’on apprend d’eux est en leur faveur, notait dĂ©jĂ  Paul Morand ; le lama rĂ©clame un sol maigre, une herbe pauvre, un air rare ; dans les paysages gras, les terrains bas, il meurt. Les privations sont sa joie : c’est un mystique que la richesse tue ; c’est le seul ĂȘtre vraiment heureux Ă  ces hautes altitudes. Â»

L’Altiplano a cette beautĂ© troublante des terres arides oĂč chaque parcelle cultivĂ©e, chaque habitation est une victoire contre le froid et la faim. On peut avoir rĂȘvĂ© de forĂȘts tropicales, sombres comme le BornĂ©o de Joseph Conrad ou foisonnantes comme les Ăźles de Saint-John Perse, et se retrouver lĂ , fascinĂ© par ces espaces presque infinis dont le silence vient de l’absence apparente de vie, d’hommes et de femmes, de villages. MĂȘme dans les pĂ©riphĂ©ries tentaculaires de la ville d’El Alto, qui dĂ©versent leurs maisons en torchis vers le plat pays aux routes rectilignes, vers les montagnes septentrionales ou vers le ravin abrupt marquant la frontiĂšre de La Paz en contrebas, il y a ce sentiment d’absence et d’errance du voyageur qui tente encore de rencontrer ce qui fait sociĂ©tĂ©, parce qu’il a, tout simplement, manquĂ© sa cible. Et s’il se veut, en plus, sociologue, il s’aperçoit longtemps aprĂšs que, d’une certaine maniĂšre, la construction de son objet d’étude n’est jamais que la correction, lente et laborieuse, des impressions premiĂšres et de l’aventurisme Ă  coup sĂ»r fantasmĂ© sans lequel il n’aurait pas fait un pas hors de chez lui. 

Les lignes de fuite de l’Altiplano sont loin d’ĂȘtre faciles Ă  suivre. Au dĂ©but, on ne voit que le vide ; mais, une fois passĂ© les frontiĂšres invisibles d’une organisation collective dont on ne saisit souvent que le pittoresque, on accĂšde aux excroissances d’une vie sociale tout entiĂšre orientĂ©e, entre exode rural et exils urbains, vers des pĂ©riphĂ©ries qui offrent l’espoir de s’approprier, sans eau ni Ă©lectricitĂ©, un bout de terrain Ă  soi. L’activitĂ© dĂ©bordante et chaotique d’une Ă©conomie familiale qui prolifĂšre dans les plis d’un capitalisme dĂ©rĂ©gulĂ© s’articule Ă  l’organisation des comitĂ©s de quartier, oĂč la discipline collective pallie l’absence d’État. Dans les mondes ruraux et les pĂ©riphĂ©ries urbaines, oĂč la survie quotidienne est liĂ©e Ă  des formes d’autogouvernement qui ne se rĂ©duisent pas Ă  la sphĂšre Ă©conomique, cette prolifĂ©ration de communautĂ©s reste cependant la premiĂšre source de fascination – et de motivation de l’enquĂȘte. 

Ces lignes de fuite Ă  travers l’Altiplano ramĂšnent toujours, inexorablement, Ă  la politique. Elles font resurgir le spectre des rĂ©bellions passĂ©es, les troupes de TĂșpac Katari en route pour La Paz au xviiie siĂšcle, la rĂ©volte en 1899 de ZĂĄrate, « le redoutable Willka Â», les milices de la rĂ©volution nationale de 1952 et leur quĂȘte de citoyennetĂ© Ă©galitaire, les marches des travailleurs des mines et des communautĂ©s aymaras contre les gouvernements autoritaires des annĂ©es 1960-1970, ou plus rĂ©cemment les « guerres Â» de l’eau et du gaz menĂ©es de 1999 Ă  2005 par les quartiers dressĂ©s contre les politiques nĂ©olibĂ©rales et leurs tentatives de spoliation des richesses naturelles. Ces spectres permettent au visiteur Ă©tranger, chercheur de passage ou rĂ©sident installĂ©, de ne pas s’arrĂȘter au folklore des danses traditionnelles, des robes bouffantes et des cuivres soufflĂ©s Ă  pleins poumons par les orchestres des innombrables processions religieuses oĂč l’alcool coule Ă  flots. Ils incitent aussi Ă  se dĂ©faire du misĂ©rabilisme spontanĂ© qui s’attache au spectacle de gamins ou de vieillards aux vĂȘtements Ă©limĂ©s et poussiĂ©reux, aux joues brĂ»lĂ©es par le soleil, pour tenter non de connaĂźtre vĂ©ritablement, mais de ressentir un tant soit peu ce que suppose vivre sur ces plaines immenses, oĂč l’assignation au village, Ă  la communautĂ©, Ă  la parcelle cultivĂ©e n’est pas incompatible avec de multiples mobilitĂ©s – l’Altiplano est sans arrĂȘt sillonnĂ© de bus, minibus et autres camions, oĂč s’entassent les passagers avec leurs ballots de marchandises et de rĂ©coltes familiales. L’adaptation au milieu naturel y relĂšve moins d’une rĂ©vĂ©rence mystique Ă  la Terre mĂšre, la Pachamama*, que d’une lutte sans cesse recommencĂ©e, jour aprĂšs jour, contre le vent et le gel, la sĂ©cheresse et l’usure des terres, la mauvaise qualitĂ© des plants et les maigres bĂ©nĂ©fices rĂ©alisĂ©s sur les marchĂ©s urbains. 

SiĂšge des insurrections populaires, l’Altiplano est aussi le lieu des dĂ©faites, des espoirs meurtris et des soulĂšvements Ă©crasĂ©s dans le sang. Dernier Ă©pisode en date, la destitution forcĂ©e d’Evo Morales, en novembre 2019, suivie des massacres de Sacaba (prĂšs de Cochabamba) et Senkata (Ă  El Alto), renvoie Ă©videmment Ă  une longue histoire de rĂ©pressions et de gouvernements autoritaires – la Bolivie n’est-elle pas rĂ©putĂ©e pour avoir connu, en AmĂ©rique du Sud, le plus grand nombre de coups d’État ? Mais la dĂ©bĂącle finale de cette inĂ©dite tentative de « changer le monde en prenant le pouvoir Â» s’explique autant par les assauts d’une droite revancharde, qui a fait de la « rĂ©cupĂ©ration de la dĂ©mocratie Â» un slogan bien commode pour masquer ses mĂ©thodes d’intimidation, que par les propres contradictions d’un systĂšme de gouvernement dont la seule prioritĂ© semblait ĂȘtre devenue de se perpĂ©tuer, Ă  tout prix. 

1999-2019 : deux dĂ©cennies Ă  sillonner les pĂ©riphĂ©ries de l’Altiplano pour tenter de comprendre la logique politique de ces insurrections populaires, devenues expĂ©rience de gouvernement sans prĂ©cĂ©dent, en termes de durĂ©e et stabilitĂ©. Non pas dans l’illusoire effort d’en « tirer les leçons Â», comme le font les experts de la recherche appliquĂ©e Ă  grand renfort de financements des agences scientifiques ou des organisations internationales, mais pour en reconstituer la trame, les accomplissements et les moments perdus ; pour retracer la force d’un mouvement contestataire arrivĂ© au pouvoir sans doute un peu trop vite et qui d’emblĂ©e s’est trouvĂ© confrontĂ© Ă  une logique contradictoire : assurer le changement avec les outils mĂȘmes que l’insurrection avait rĂ©cusĂ©s, Ă  savoir la construction d’un État fort, devenue prioritaire par rapport Ă  tout autre objectif social, et notamment par rapport Ă  l’institutionnalisation d’un domaine commun autour des formes d’auto-organisation et d’autogouvernement dont le mouvement s’était initialement nourri. 

Ce livre retrace donc un parcours de recherche qui a accompagnĂ© cette occasion historique pour tenter d’en comprendre les raisons et les logiques multiples, sans pour autant prĂ©tendre en livrer un rĂ©cit linĂ©aire et tout Ă  fait cohĂ©rent : parce qu’il part des espaces pĂ©riphĂ©riques et de leurs modes de politisation spĂ©cifiques, il prĂ©tend prĂ©senter d’autres visions, plus modestes, du trĂšs officiel « processus de changement Â» engagĂ© dans le pays ; avec cependant l’objectif de ne pas s’en tenir Ă  une narration « par en bas Â», car, comme le dit GĂ©rard Noiriel Ă  propos de l’histoire globale, on ne peut pas Ă©tudier un processus sociopolitique « en ne reprenant Ă  son compte que le point de vue des vaincus Â», sous peine de « laisser dans l’ombre des formes oubliĂ©es du malheur social Â». Et, « plutĂŽt que d’adopter le point de vue des dominĂ©s Â», il faut privilĂ©gier « l’analyse de la domination entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux Â». La Bolivie offre l’occasion de vĂ©ritablement mettre Ă  l’épreuve le projet d’une telle sociologie de la domination, capable de tenir ensemble la vision subalterniste des mobilisations et l’analyse institutionnelle des politiques hydriques. 

Pourquoi la Bolivie ? Le plus simple serait de dire qu’elle constitue un « laboratoire Â» des transformations sociales, Ă©conomiques, culturelles et politiques provoquĂ©es par le nĂ©olibĂ©ralisme, mais cette rĂ©ponse n’est pas vraiment satisfaisante. Certes, le pays prĂ©sente une Ă©chelle d’observation plus accessible que bien d’autres (Argentine, BrĂ©sil, etc., pour ne citer que l’AmĂ©rique latine), et les villes de La Paz et d’El Alto, qui constituent le cƓur des enquĂȘtes prĂ©sentĂ©es ici, sont sans doute plus abordables que les « mĂ©tropoles XXL Â» de nombre de pays des Sud. La Bolivie s’inscrit aussi dans une temporalitĂ© spĂ©cifique : le rĂŽle avant-gardiste des luttes sociales renvoie Ă  la permanence et Ă  l’ancrage historique de structures organisationnelles et de formes de politisation trĂšs fortes ; les mouvements syndicaux, dans leurs composantes rurale, miniĂšre ou urbaine, y ont sans doute Ă©tĂ© moins soumis Ă  l’emprise d’un parti ouvrier qu’ailleurs. Dans un pays marquĂ© par le pouvoir militaire, le mouvement social tire sa force propre autant de l’hĂ©ritage contestĂ© des dominations coloniales et postcoloniales que du jeu des alliances et des renversements de gouvernement. La fascination exercĂ©e par le cycle de protestations des annĂ©es 2000, et par leurs dĂ©bouchĂ©s politiques, n’explique cependant pas tout. 

C’est sans doute l’historien James Dunkerley qui a le mieux dĂ©crit cette force particuliĂšre du politique, Ă  propos d’un autre Ă©vĂ©nement marquant de l’histoire contemporaine du pays : « De toutes les rĂ©volutions postĂ©rieures Ă  la Seconde Guerre mondiale et qui ne sont pas parvenues Ă  abolir le capitalisme, la rĂ©volution de 1952 en Bolivie a montrĂ© le plus grand degrĂ© de politisation prolĂ©tarienne, et la plus importante mobilisation des masses. Le pays continue d’ĂȘtre le maillon faible de la chaĂźne du capitalisme international, du fait aussi bien de l’abjecte pauvretĂ© de son peuple que des difficultĂ©s extrĂȘmes rencontrĂ©es pour contrĂŽler les rĂ©actions Ă  cette pauvretĂ©. C’est pour cette raison que la Bolivie est devenue, pour certains cercles, le prototype mĂȘme de l’anarchie politique ; et, pour d’autres, un lieu d’attentes politiques immenses
 La peur que tout cela ne conduise finalement qu’à un autre coup d’État militaire ne peut ĂȘtre complĂštement Ă©vacuĂ©e. Mais ce qui est certain, c’est qu’une alternative politique – un massif mouvement vers le socialisme – y est profondĂ©ment implantĂ©e et continue de constituer une option toujours aussi vitale. En aucun autre pays d’AmĂ©rique latine, et peut-ĂȘtre mĂȘme du monde, ne se perçoit aussi facilement l’émergence d’une telle transformation Ă  partir d’un processus de libĂ©ration nationale. Â» En dĂ©pit de leurs traits communs, le projet socialiste qui anime Evo Morales lorsqu’il arrive au pouvoir, en 2006, Ă  la tĂȘte d’un parti dĂ©nommĂ© Movimiento al Socialismo-Instrumento PolĂ­tico por la SoberanĂ­a de los Pueblos (MAS-IPSP*, ou MAS*), n’est Ă©videmment pas le mĂȘme que celui qui, selon Dunkerley, a chamboulĂ© le pays plus d’un demi-siĂšcle plus tĂŽt. Et, s’il se prĂ©sente aussi comme une rĂ©volution, il s’inscrit dans la longue durĂ©e d’une refondation profonde du pays. En ce sens, les quatorze annĂ©es de l’expĂ©rience de gouvernement du MAS et d’Evo Morales, Ă  la suite d’un ample et radical cycle insurrectionnel, constituent un moment historique comparable Ă  nombre de bouleversements rĂ©volutionnaires qui se sont produits, dans les AmĂ©riques et dans le monde, depuis plus de deux siĂšcles. 

ReconnaĂźtre l’importance de cette sĂ©quence historique, que je fais commencer non avec le succĂšs de l’élection prĂ©sidentielle de 2005, mais avec le renouveau des luttes sociales en 1999, ne signifie pas pour autant adhĂ©rer Ă  une vision enchantĂ©e du « processus de changement Â», en premier lieu parce qu’il se caractĂ©rise par une contradiction fondamentale : cette rĂ©volution « par en bas Â», portĂ©e par des formes d’autogouvernement (communautaires, syndicales, vicinales, etc.) et par des revendications populaires (indigĂšnes, nationalistes, anticapitalistes, etc.), a permis une conquĂȘte Ă©lectorale du pouvoir, qui s’est traduite, « par en haut Â», dans une dynamique de transformations de grande ampleur, aussi bien Ă©conomiques que juridiques ou culturelles. La construction dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e d’un État fort avait pour objectif de redistribuer les richesses, principalement issues de l’exploitation des ressources naturelles, mais aussi de rĂ©habiliter les populations indigĂšnes, encore largement discriminĂ©es dans le pays. Un État peut-il se consolider en se dĂ©possĂ©dant de ses attributions en faveur des formes d’auto-organisation qui ont originellement impulsĂ© sa dynamique politique ? Peut-il notamment leur dĂ©lĂ©guer la gestion des ressources naturelles, sur les rĂ©sultats de laquelle repose une grande partie de son pouvoir ? Inversement, les structures de base sont-elles en capacitĂ© d’assumer le processus d’industrialisation nationale qui accompagne la construction de l’État ?

Au-delĂ  des dĂ©bats sur l’analyse immĂ©diate d’un supposĂ© Ă©chec ou d’une supposĂ©e rĂ©ussite des expĂ©riences de gouvernement (2006-2019) sur lesquelles a dĂ©bouchĂ© le cycle insurrectionnel (1999-2005), il s’agit de redonner Ă  ce processus son Ă©paisseur historique. Peut-il Ă©chapper Ă  la verticalitĂ© de la dĂ©lĂ©gation politique ? 





Source: Lundi.am