Mai 31, 2020
Par Grozeille
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Dans Capitalisme carcĂ©ral, peut-ĂȘtre le meilleur livre Ă  ce jour sorti aux Ă©ditions Divergences, l’universitaire et militante Jackie Wang examine les techniques d’incarcĂ©ration contemporaines apparues dans les annĂ©es 1990 aux Etats-Unis, et la façon dont les nouveaux outils numĂ©riques et financiers permettent de contrĂŽler les populations noires et latinos.

Nous publions ici la prĂ©face Ă  la traduction française de ce livre Ă©crite par Didier Fassin, anthropologue, sociologue Ă  l’EHESS, spĂ©cialiste des prisons.

Il est de multiples maniĂšres de faire une critique de l’évolution des sociĂ©tĂ©s contemporaines : l’analyse Ă  la Bourdieu des structures de domination et la protestation contre l’inĂ©galitĂ© des mouvements Occupy, la dĂ©nonciation Ă  la Fanon de la perversion du racisme et la rĂ©volte contre l’injustice de Black Lives Matter, l’enquĂȘte et la dĂ©sobĂ©issance, le procĂšs et l’émeute, la plume et la rue.

[Le livre] Carceral Capitalism [Ă©crit par Jackie Wang] trouve son inspiration dans cette multiplicitĂ© de sources. Composition de textes qui mĂȘle observations et indignations, essais et rĂ©cits, citations et poĂšmes, l’ouvrage explore la part obscure des États-Unis — obscure Ă  la fois par la noirceur qui la caractĂ©rise et par l’occultation dont elle a fait l’objet. En cela, il est un puissant signe de son temps ; de ces annĂ©es Trump qui ne sont pourtant que l’aboutissement de logiques plus anciennes et plus profondes mais nĂ©gligĂ©es ; de l’alliance du nĂ©olibĂ©ralisme et de l’autoritarisme et de la montĂ©e du suprĂ©matisme blanc et de la xĂ©nophobie ; mais aussi, a contrario, de la rĂ©bellion contre les violences policiĂšres, de la reconnaissance des excĂšs de l’idĂ©ologie punitive et de l’émergence d’une gauche depuis longtemps disparue du paysage politique.

Le point de dĂ©part de cette exploration est double : une expĂ©rience personnelle et un travail intellectuel, qui s’enrichissent mutuellement. Jackie Wang est une Ă©tudiante en histoire et Ă©tudes afro-amĂ©ricaines de Harvard. Elle se prĂ©sente comme poĂ©tesse, essayiste, rĂ©alisatrice, artiste multimĂ©dias et activiste de l’abolitionnisme carcĂ©ral.

Ayant passĂ© son enfance et son adolescence en Floride, elle a pu voir s’opĂ©rer la dĂ©tĂ©rioration des services publics, Ă  commencer par le systĂšme scolaire, et le durcissement du dispositif pĂ©nal, dont son propre frĂšre a subi les effets. AprĂšs avoir Ă©tĂ© condamnĂ© en tant que mineur Ă  la prison Ă  perpĂ©tuitĂ©, il a finalement pu la renĂ©gocier dans le cadre d’un plaider coupable Ă  quarante annĂ©es d’emprisonnement, comme elle l’évoque dans un texte poignant.

Du cas de ce frĂšre, elle tire une sĂ©rie d’enseignements : sur la sĂ©vĂ©ritĂ© d’une justice qui manie si facilement les peines de prison Ă  vie ; sur l’iniquitĂ© de pratiques qui conduisent Ă  prĂ©fĂ©rer la certitude d’une trĂšs longue incarcĂ©ration nĂ©gociĂ©e Ă  l’incertitude d’une dĂ©cision de tribunal au terme d’une procĂ©dure normale ; sur les dangers de la criminologie prĂ©dictive puisqu’elle-mĂȘme est acceptĂ©e en doctorat dans la meilleure universitĂ© du pays tandis que son frĂšre va passer la totalitĂ© de ses annĂ©es d’adulte dans une prison ; sur les consĂ©quences pratiques de l’enfermement prolongĂ© quand elle se rend compte que son frĂšre est incapable d’imaginer ce qu’est le courrier Ă©lectronique ayant Ă©tĂ© condamnĂ© avant l’ùre d’internet.

ParallĂšlement, elle se livre Ă  une vaste rĂ©flexion sur les multiples dimensions de la sociĂ©tĂ© rĂ©pressive dans laquelle elle vit, s’attachant en particulier aux pratiques policiĂšres, pĂ©nales et pĂ©nitentiaires, qu’elle inscrit dans leurs logiques Ă©conomiques trop souvent mĂ©connues. Ainsi, si la mort de Michael Brown a servi de dĂ©clencheur Ă  une mobilisation nationale pour dĂ©noncer la brutalitĂ© des forces de l’ordre Ă  l’encontre des minoritĂ©s ethnoraciales, notamment des jeunes hommes noirs, l’enquĂȘte commanditĂ©e par le dĂ©partement de la Justice sur Ferguson oĂč le drame s’est dĂ©roulĂ© a Ă©galement rĂ©vĂ©lĂ© l’existence de mĂ©canismes instituĂ©s par la ville pour prĂ©lever une sorte de dĂźme sur les segments les plus pauvres, principalement noirs, de la population pour abonder le budget municipal.

Des enquĂȘtes menĂ©es dans d’autres villes ont permis d’identifier les mĂȘmes consignes donnĂ©es Ă  la police d’arrĂȘter certains conducteurs pour leur infliger des contraventions dont le non-paiement dans les dĂ©lais entraĂźne des majorations rapidement disproportionnĂ©es, puis des condamnations Ă  la prison qui s’accompagnent de prĂ©lĂšvements supplĂ©mentaires pour payer les frais de justice et de sĂ©jour en milieu pĂ©nitentiaire. Les citoyens concernĂ©s, souvent insolvables, s’enfoncent dans de terribles spirales descendantes tandis que les municipalitĂ©s impliquĂ©es, au bord de la faillite, accroissent significativement leurs ressources avec cet impĂŽt discriminatoire prĂ©levĂ© sur les pauvres pour rĂ©duire les taxes fonciĂšres des riches.

C’est du reste avec ce mĂȘme impĂŽt que ces villes rĂ©munĂšrent les avocats commis d’office pour les personnes dans le besoin, selon un cycle vicieux non redistributif oĂč l’on fournit une aide juridictionnelle aux nĂ©cessiteux en prenant aux plus modestes. Ces logiques prĂ©datrices se retrouvent dans l’ensemble de l’appareil rĂ©pressif. Elles se combinent avec des logiques nĂ©olibĂ©rales qui se manifestent notamment par la crĂ©ation d’établissements pĂ©nitentiaires privĂ©s et l’exploitation du travail sous-rĂ©munĂ©rĂ© dans les ateliers des prisons.

Cette Ă©volution est somme toute assez rĂ©cente. Des annĂ©es 1930 aux annĂ©es 1960, l’esprit du New Deal puis l’ethos de l’aprĂšs-Seconde Guerre Mondiale, qui favorisaient une forte progression des droits sociaux et de la protection sociale, s’accompagnaient Ă©galement de ce qu’on nomme souvent penal welfarism, Ă  savoir le respect de l’état de droit dans le traitement des dĂ©lits et des crimes et la croyance en la nĂ©cessitĂ© de mesures de rĂ©habilitation morale et de rĂ©insertion sociale des prisonniers.

À partir des annĂ©es 1970, on assiste Ă  une inversion de cette tendance, avec une politique sĂ©curitaire dite de law and order qui trouve sa justification dans la guerre Ă  la drogue et la guerre au crime. On attribue souvent Ă  Ronald Reagan ce renversement, et c’est en partie vrai. Mais dix ans avant lui, Nelson Rockefeller avait signĂ© en tant que gouverneur de l’État de New York les premiĂšres grandes lois rĂ©pressives. En fait, les processus profonds qui sous-tendent cette Ă©volution doivent plutĂŽt ĂȘtre rapportĂ©s Ă  la rĂ©action hostile suscitĂ©e par le mouvement des droits civiques dans la majoritĂ© blanche qui a vu dans la minoritĂ© noire Ă©mancipĂ©e une nouvelle classe dangereuse.

En trois dĂ©cennies, sous l’effet de lois imposant de trĂšs sĂ©vĂšres peines plancher, la population carcĂ©rale des États-Unis a Ă©tĂ© multipliĂ©e par sept avec proportionnellement huit fois plus de prisonniers noirs que de prisonniers blancs. Fait remarquable, ce durcissement Ă©tait indĂ©pendant de l’évolution des infractions graves puisque depuis les annĂ©es 1990 les taux de criminalitĂ© violente n’ont cessĂ© de baisser alors que la population carcĂ©rale continuait de progresser. Ces phĂ©nomĂšnes Ă©taient en revanche concomitants d’un creusement des inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et d’un recul de la protection sociale, tous deux en partie liĂ©s Ă  une diminution de la pression fiscale sur les mĂ©nages riches et les grandes entreprises. En somme, l’État rĂ©pressif et prĂ©dateur s’est renforcĂ© tandis que l’État-providence, qui n’a jamais Ă©tĂ© trĂšs dĂ©veloppĂ© aux États-Unis, dĂ©clinait toujours plus.

La Floride, oĂč Jackie Wang a grandi, est assurĂ©ment un laboratoire de ce qu’elle appelle le capitalisme carcĂ©ral. QuatriĂšme par son produit intĂ©rieur brut, il est le troisiĂšme par le nombre de personnes emprisonnĂ©es, avec un taux d’incarcĂ©ration quatre fois plus Ă©levĂ© pour les noirs que pour les blancs. Cette rigueur pĂ©nale a eu au cours des derniĂšres dĂ©cennies des consĂ©quences majeures sur la politique nationale, puisque 1,7 millions de personnes ont perdu le droit de voter en raison de leur passĂ© criminel, ce qui reprĂ©sente le quart de l’électorat noir de l’état et prĂšs du tiers des personnes privĂ©es de droits civiques dans le pays.

MĂȘme si les populations prĂ©sentant leurs caractĂ©ristiques sociodĂ©mographiques ont des taux d’abstention plus Ă©levĂ©s que la moyenne, ils votent trĂšs majoritairement dĂ©mocrates. Or, plusieurs Ă©lections prĂ©sidentielles ont vu le candidat rĂ©publicain l’emporter grĂące au gain des grands Ă©lecteurs de la Floride oĂč la victoire n’avait Ă©tĂ© obtenue qu’avec quelques dizaines de milliers de voix d’avance, et mĂȘme seulement cinq cents en 2000. Par consĂ©quent, la politique punitive de la Floride n’est pas seulement le produit des majoritĂ©s conservatrices de l’état : elle en est aussi la gĂ©nĂ©ratrice par exclusion des minoritĂ©s ethnoraciales de condition modeste.

Le
capitalisme carcéral étend ainsi ses tentacules bien au-delà du
seul univers pĂ©nitentiaire oĂč sont confinĂ©s plus de deux millions
de citoyens Ă©tats-uniens. Il altĂšre le fonctionnement des pouvoirs
publics. Il érode la légitimité politique des gouvernants. Il met
en pĂ©ril le contrat social en tant qu’il est en principe
l’acceptation collective d’une dĂ©lĂ©gation Ă  l’État de
l’autoritĂ© de dĂ©fendre la libertĂ© et l’égalitĂ© des
individus. Le capitalisme carcéral instaure en effet le profit en
lieu et place du contrat social et assure la défense des puissants
contre les faibles. Dùs lors, l’abolition de la prison, que
rĂ©clame l’auteure, ne peut ĂȘtre qu’un premier pas dans la
remise en cause d’une carcĂ©ralitĂ© bien plus Ă©tendue et bien plus
pernicieuse.

Carceral Capitalism appartient Ă  une longue lignĂ©e de travaux conduits aux Etats-Unis par, entre autres, LoĂŻc Wacquant, David Garland, Bruce Western, Marie Gottschalk, Bernard Harcourt, Naomi Murakawa. PlutĂŽt cependant que la mise Ă  jour des mĂ©canismes historiques ou sociologiques qui ont conduit de l’esclavage Ă  l’incarcĂ©ration de masse en passant par les lois Jim Crow, Jackie Wang s’attache Ă  montrer les ramifications contemporaines du capitalisme carcĂ©ral dans tous les aspects de la vie Ă©conomique et sociale.

Elle le fait en nourrissant ses analyses de l’afro-pessimisme et du radicalisme noir aux Etats-Unis, de Frank Wilderson et Achille Mbembe Ă  Robin Kelley et Fred Moten, tout autant que des rĂ©flexions les plus rĂ©centes sur les implications du dĂ©veloppement des algorithmes comme outils de prĂ©diction. En cela, son livre n’est pas simplement une analyse de sa sociĂ©tĂ©. Il est aussi une archive du temps prĂ©sent.

Didier Fassin, 1er septembre 2019




Source: Grozeille.co