Mars 15, 2021
Par Renversé (Suisse Romande)
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Aujourd’hui, nous vous proposons deux extraits de l’ouvrage classique de Voline sur la révolution russe d’un point de vue anarchiste, La révolution inconnue. Dans ces passages, il évoque rapidement la situation géographique de la ville, puis présente les prémisses de l’opposition de la population de Kronstadt au gouvernement bolchevique centralisé, par le biais de l’exemple de la gestion des logements. Voline, pseudonyme de Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945), était issu d’une « bonne famille », mais rompit rapidement avec ce milieu aisé pour se consacrer à la lutte révolutionnaire. D’abord proche du Parti socialiste-révolutionnaire, il rejoignit ensuite les anarchistes et participa de manière très active au mouvement tout au long de la période révolutionnaire en Russie, notamment aux côtés de la Makhnovtchina. Rédigée en France, où il vécu après son expulsion de Russie et jusqu’à sa mort, La révolution inconnue fut publiée par ses ami·es de manière posthume, en 1945.

Quelques notions géographiques

[…] Cronstadt est une forteresse, un port militaire ou, plutôt, une ville forte et une place de guerre, bâtie, il y a deux siècles, sur l’île de Kotline, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Saint-Pétersbourg (aujourd’hui Léningrad), au fond du golfe de Finlande. Elle défend l’accès de la capitale par la mer Baltique. Elle est, en même temps, la principale base de la flotte baltique russe.

Le golfe de Finlande est gelé en hiver. Les communications entre Cronstadt et la capitale sont assurées pendant cinq mois de l’année, de novembre à avril, par une route de neige, établie sur la glace épaisse du golfe.

L’île de Kotline – une bande de terre étroite et allongée, de contours très irréguliers – est longue de 12 kilomètres. Sa largeur maximum atteint, par endroits, 2 à 3 kilomètres. Ses côtes sont peu abordables et, de plus, bien protégées militairement.

La partie est de la ville, qui fait face à la capitale, comprend la ville, les ports et les docks, qui occupent un tiers de l’île environ. Les côtes nord, ouest et sud sont parsemées de fortins et de bastions. Entre les côtes et la ville se trouvait, à l’époque de la Révolution de 1917, un terrain à peu près désert.

Au nord et au sud, l’île est entourée de nombreux forts et batteries, avancées assez loin en mer.

Notons encore que, face à la côte sud de l’île, se trouve, à une vingtaine de kilomètres par mer, sur une pointe du continent, un fort important, ”Krasnaïa Gorka” ; de l’autre côté, face au littoral nord de l’île, se trouve à quelque 10 kilomètres par la mer, le cap fortifié, dit ”Lissy Noss”.

À l’intérieur de la ville, l’endroit le plus remarquable est l’immense ”Place de l’Ancre”. Pouvant contenir jusqu’à 30’000 personnes, cette place servait jadis à l’instruction des conscrits et à des revues militaires. Pendant la Révolution elle devint un véritable forum populaire. Sur convocation et à la moindre alerte, les marins, les soldats et les ouvriers y accouraient pour assister à des meetings monstres.

En hiver, le même rôle était rempli par le vaste ”manège maritime”.

La population de la ville comprenait : avant tout, les équipages de la flotte Baltique, répartis dans de vastes casernes ; ensuite, les soldats de la garnison, artilleurs pour la plupart ; quelques milliers d’ouvriers, occupés surtout dans les arsenaux militaires ; enfin, de nombreux officiers, fonctionnaires, commerçants, artisans employés, etc. En tout quelque 50’000 habitants.

***

Les premiers dissentiments entre Cronstadt et le gouvernement bolcheviste.

[…] Les premiers dissentiments entre ceux de Cronstadt et le nouveau gouvernement se firent jour presque au lendemain de la Révolution d’octobre.

Le mot d’ordre : ”Tout le pouvoir aux Soviets locaux” signifiait pour Cronstadt l’indépendance de chaque localité, de chaque Soviet, de chaque organisme social dans les affaires qui les concernaient, par rapport au centre politique du pays : le droit de prendre des initiatives, des décisions et des mesures, sans demander la ”permission” à ce ”centre”. D’après cette interprétation, le ”Centre” ne pouvait dicter ni imposer sa volonté aux Soviets locaux, chaque Soviet, chaque organisme ouvrier ou paysan étant le ”maître” chez lui. Nécessairement, il avait à coordonner son activité avec celle d’autres organisations, sur une base fédérative. Les affaires concernant le pays entier devaient être coordonnées par un centre fédératif général.

Cronstadt supposait donc que, sous la protection du gouvernement ”prolétarien” et ”ami”, une Fédération libre des Soviets et une Fédération libre des Comités d’Usines allaient créer progressivement une force organisée puissante, capable de défendre les conquêtes de la Révolution Sociale et de continuer celle-ci.

Or, le gouvernement – naturellement – s’occupait de tout, sauf du problème primordial : celui d’aider les organisations ouvrières et paysannes à s’émanciper définitivement.

Le gouvernement se préoccupait de la Constituante, de sa propre installation et de ses prérogatives, de ses rapports avec les divers partis politiques, de l’élaboration des projets de collaboration avec les restes de la bourgeoisie (”contrôle ouvrier de la production”), etc. Il se souciait fort peu de l’indépendance des organisations ouvrières. Il n’y pensait pas le moins du monde.

Il y avait mieux : manifestement, il comprenait le mot d’ordre ”pouvoir aux Soviets” d’une façon étrange. Il l’appliquait à contre-sens. Au lieu de prêter main-forte aux masses ouvrières pour leur permettre de conquérir et d’élargir leur activité propre et autonome, il commençait par leur enlever tout ”pouvoir” et par les traiter comme des sujets soumis. Il fermait à son gré les usines et en licenciait le personnel contre la décision de celui-ci ; il prenait d’autres mesures arbitraires et coercitives, sans même demander l’avis des travailleurs intéressés, il faisait fi des réclamations émanant des organisations ouvrières. Et surtout – tous les jours davantage – il rétrécissait, sous divers prétextes, la liberté d’action des Soviets et des autres organismes de travailleurs, s’imposait partout arbitrairement et même par la violence.

Complétons à ce propos les exemples cités précédemment de l’imposture du gouvernement bolcheviste et aussi de son incapacité en face des problèmes réels de la Révolution.

Au début de 1918, la population laborieuse de Cronstadt, après des débats dans de multiples réunions, décida de procéder à la ”socialisation des maisons et des habitations”.

Il s’agissait, d’abord, d’obtenir le consentement et le concours du Soviet local ; puis, de créer un organisme compétent, ayant à sa charge le recensement et l’examen des immeubles et des locaux, la répartition la plus équitable des logements, leur remise en état, leur entretien, la mise en fonction d’un service de réparations, de constructions nouvelles, etc.

Un dernier meeting populaire monstre chargea définitivement quelques membres du Soviet – socialistes-révolutionnaires de gauche et anarcho-syndicalistes – de soulever la question à la prochaine séance plénière.

En conséquence, un projet détaillé, établi par les mandataires, fut déposé au bureau du Soviet.

L’article premier du projet déclarait : ”Désormais, la propriété privée pour ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie”.

D’autres articles spécifiaient :

• la gestion de tout immeuble incombera désormais au ”Comité de la maison”, élu par l’ensemble de ses locataires ;

• les affaires importantes concernant un immeuble seront discutées et résolues par des assemblées générales des locataires ;

• les affaires concernant l’ensemble d’un quartier seront examinées aux assemblées générales de ses habitants ; des ”Comités de quartier” seront désignés dans leur sein ;

• les ”Comité d’arrondissement” s’occuperont des affaires touchant tout un arrondissement ;

• enfin, les délégués de tous les arrondissements de la ville formeront le ”Bureau exécutif urbain des Comités de maisons”, lequel prendra à sa charge les affaires concernant la ville entière.

Les membres bolcheviks du Soviet demandèrent de reporter à huit jours la discussion du projet, prétextant l’importance du problème et la nécessité d’un examen approfondi.

Ce délai accepté par le Soviet, ils se rendirent à Pétrograd afin d’y obtenir des instructions du ”Centre”.

À la séance suivante les bolcheviks demandèrent le retrait du projet déposé. Ils déclarèrent, notamment, qu’un problème d’une telle importance ne pouvait être résolu autrement que pour l’ensemble du pays ; que Lénine était déjà en train de préparer un décret à ce sujet et que, dans l’intérêt même de la question, le Soviet de Cronstadt devait attendre les instructions du Centre.

Les socialistes-révolutionnaires de gauche, les maximalistes et les anarcho-syndicalistes demandèrent la discussion immédiate et obtinrent gain de cause.

Au cours des débats, l’extrême-gauche souligna la nécessité de passer au vote aussitôt après discussion et de procéder à la réalisation immédiate du projet s’il était adopté .

Alors les bolcheviks et les sociaux-démocrates (mencheviks) formèrent un ”front unique”, se levèrent et quittèrent la salle. Des applaudissements ironiques nourris et des cris : ” Enfin, ça y est : les voilà unis !” accompagnèrent leur geste.

S’efforçant d’arranger les choses, un délégué maximaliste proposa de voter le projet article par article, ce qui permettait aux bolcheviks de revenir, de prendre part au vote et d’effacer ainsi la fausse impression que leur sortie avait laissée : celle d’être contre l’abolition de la propriété privée.

La proposition fut adoptée. Entre temps, les bolcheviks comprirent leur manque de tactique. Ils regagnèrent leurs sièges et votèrent l’article premier : ”La propriété privée en ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie”.

Ce fut de leur part un vote ”de principe”.

Mais lorsqu’on passa à la discussion des articles traitant des moyens de réalisation immédiate de ce principe, ils quittèrent la salle à nouveau.

Détail curieux : quelques bolcheviks estimèrent impossible pour eux de se soumettre, dans cette affaire, à la ”discipline du parti”. Ils restèrent à leurs places, prirent part à la discussion et votèrent le projet. Ils déclarèrent avoir été formellement mandatés par leurs électeurs pour voter la réalisation immédiate de celui-ci. Néanmoins, sévèrement frappés, ils furent exclus du parti ”en raison de leur penchant anarcho-syndicaliste”.

Le projet fut voté.

Mais longtemps encore, une lutte passionnée se poursuivit autour de cette affaire, aux ateliers, dans les bataillons, sur les navires, etc. (Cronstadt n’était pas encore ligoté.) Les réunions se succédaient. Les membres du Soviet étaient invités à y faire des rapports sur les incidents de la discussion et sur leur attitude. Certains bolcheviks réfractaires au projet furent rappelés du Soviet par leurs électeurs.

À la suite de ces incidents, les bolcheviks ouvrirent une campagne violente contre les anarcho-syndicalistes. Et ils tentèrent de saboter l’application du projet adopté.

Rien n’y fit. Bientôt, les Comités (des immeubles, des quartiers, etc.) furent constitués et commencèrent à fonctionner. Le projet entra en vigueur. Le principe : ”Chaque habitant a droit à un logis convenable” devint une réalité.

Toutes les habitations furent méthodiquement visitées, examinées et recensées par les soins des Comités, aux fins d’une répartition plus équitable.

On découvrit, d’une part, des taudis horribles où s’entassaient des malheureux, parfois plusieurs familles ensemble, alors que des appartements de 10 à 15 pièces, ensoleillées et confortables, n’étaient occupés que par quelques personnes seulement. Le directeur de l’École des Ingénieurs, par exemple, célibataire, occupait à lui seul un appartement luxueux de 20 pièces. Et lorsque la commission se présenta pour recenser son appartement et diminuer son ”espace vital” au profit de quelques malheureuses familles arrachées à des taudis malsains, il protesta bruyamment et qualifia cet acte de ”véritable brigandage”.

Bientôt, tous ceux qui remplissaient des baraques insalubres, des mansardes infectes ou des sous-sols immondes, purent être logés dans les locaux un peu plus sains et confortables.

On aménagea quelques hôtels pour les voyageurs.

Chaque Comité d’arrondissement organisa un atelier chargé des travaux de réparations et d’aménagement des immeubles. Ces ateliers fonctionnèrent avec succès.

Plus tard, le gouvernement bolcheviste détruisit cette organisation et brisa net ses débuts constructeurs. La gestion des immeubles passa à une institution purement bureaucratique, centralisée par en haut : la ”Centrale des biens fonciers et des immeubles” rattachée au ”Conseil d’Économie nationale”. Cette ”Centrale” installa dans chaque immeuble, quartier, arrondissement un fonctionnaire ou, pour mieux dire, un policier, chargé surtout de surveiller les entrées et les sorties des maisons, de signaler les déplacements des habitants du quartier, de signifier les infractions aux lois de couchage et aux règlements des visas, de dénoncer les ”suspects”, etc.

Plusieurs décrets bureaucratiques et partant stériles, furent promulgués. Tous les travaux, toutes les tâches positives, concrètes, furent abandonnés. La population intéressée étant même éliminée de la besogne (comme dans d’autres domaines), tout retomba dans l’état d’inertie et de stagnation. Les meilleurs immeubles furent réquisitionnés pour les services bureaucratiques de l’État, pour les appartements des fonctionnaires, etc. Et les autres, plus ou moins abandonnés à leur sort, commencèrent à se détériorer.

Voline

Source : Voline, La révolution inconnue. Livre troisième, Les luttes pour la véritable Révolution sociale, (1918-1921), Genève, Entremonde, 2009 [1945], pp. 9-10 et 26-31.

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Source: Renverse.co