Juin 14, 2022
Par Rebellyon
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Le 28 fĂ©vrier 2017, les socialistes votaient la derniĂšre loi sĂ©curitaire du quinquennat Hollande. Une sĂ©rie d’articles qui Ă©tendaient Ă  l’ensemble des forces de l’ordre les rĂšgles d’ouverture du feu, jusque lĂ  dĂ©volues aux gendarmes, qui leur permettaient d’allumer tout contrevenant pour refus d’obtempĂ©rer. Un genre de permis de tuer qui les autorisait Ă  tirer sur un vĂ©hicule en fuite qui aurait pu, dans cette dimension ou une autre, mettre en danger la vie d’un quelconque pandore.

Depuis, les simples flics ont commencĂ© Ă  prendre leurs marques [1], ce qui a fait quelque bruit aprĂšs l’assassinat au fusil d’assaut, fin avril, des deux passagers avant d’une voiture garĂ©e en contre sens prĂšs du Pont-Neuf. Le 4 juin, un vĂ©hicule cherchant Ă  Ă©chapper Ă  trois agents en VTT se retrouvaient bloquer boulevard BarbĂšs ; le conducteur qui avait plein de trucs Ă  se reprocher comme avoir bu, fumĂ© et dĂ©jĂ  perdu son permis tente de s’esquive. Neuf tirs plus tard, il est expĂ©diĂ© aux urgences, puis en dĂ©tention provisoire, et sa passagĂšre Ă  la morgue avec une balle dans la tĂȘte. Le lendemain Ă  Vienne un autre conducteur, sans papier tente le rodĂ©o de la mort, pour Ă©chapper encore une fois Ă  un contrĂŽle de police. Il est finalement apprĂ©hendĂ© et transportĂ© Ă  l’hĂŽpital. Le 8 juin, Ă  MontĂ©limar, un homme mal garĂ© s’enferme dans sa voiture, moteur Ă©teint, pour empĂȘcher la fourriĂšre de l’embarquer. Devant son refus de sortir, un policier municipal se met Ă  imaginer un dĂ©lit(-dĂ©lire) ; et si la voiture dĂ©marrait soudainement, fonçait sur lui, ses collĂšgues, les passants, etc. Il sort alors son arme de service et met en joue le conducteur, qui finit par obtempĂ©rer et sortir de son vĂ©hicule [2].

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Avec ces histoires la rubrique fait divers semble bien remplie avant les lĂ©gislatives. Mais pas que. Ces incidents constituent en effet, au-delĂ  des flaques de sang en train de sĂ©cher sur le bitume ça et lĂ , d’épineux problĂšmes mĂ©taphysiques et politiques, qui nous obligent Ă  prendre toute la mesure du tournant totalitaire attachĂ© aux transformations du mĂ©tier de policier, au cours de ces derniĂšres annĂ©es. Tout se passe un peu comme dans ces films de science-fiction un peu ronflants et un peu rĂ©cents, genre Tenet, oĂč les balles partent Ă  l’envers, oĂč les personnages forcĂ©ment torturĂ©s finissent flinguĂ©s par des Ă©chos du futur. Prenons donc la mesure de cette torsion des lois physiques, introduites par la loi de 2017.

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Un conducteur ou une conductrice refuse d’obtempĂ©rer : c’est-Ă -dire de s’arrĂȘter pour un contrĂŽle ; si les flics tirent, prenant le risque de tuer et blesser les occupant-es du vĂ©hicule, le conducteur (ou la conductrice) est immĂ©diatement accusĂ©, comme par rebond balistique, de tentative d’homicide sur agent de forces de l’ordre. Bien souvent, aprĂšs ralentissement dĂ» Ă  l’enquĂȘte, on passe Ă  une simple violence avec arme par destination (genre une twingo). Mais il arrive que la scĂšne se torde parfois davantage quand on dĂ©couvre que des fonctionnaires de police mentent comme des arracheurs de dents quand il s’agit de se couvrir. Comme Ă  Nantes (juillet 2018) oĂč un CRS admet avoir « fait une dĂ©claration qui n’était pas conforme Ă  la vĂ©ritĂ© Â» aprĂšs avoir tuĂ© un jeune homme dans une voiture qui tentait (selon lui) de se soustraire Ă  un contrĂŽle en marche-arriĂšre. Ou comme Ă  Sevran (mars 2022) oĂč un policier est mis en examen pour « violences volontaires ayant entraĂźnĂ© la mort sans intention de la donner [sic] Â» aprĂšs avoir exĂ©cutĂ© un automobiliste au volant d’une camionnette prĂ©sentĂ©e dans les mĂ©dias comme volĂ©e [3].

Mais l’essentiel est lĂ  : des flics peuvent abattre en Ă©tat de lĂ©gitime dĂ©fense une gamine assise Ă  cĂŽtĂ© du conducteur ; des policiers peuvent faire feu Ă  travers les vitres latĂ©rales tout en se trouvant juridiquement sur la trajectoire du vĂ©hicule… Curieux effets gravitationnels attachĂ©s Ă  une loi non pas physique mais juridico-politique, un genre de prĂ©somption de lĂ©gitime dĂ©fense en vertu de laquelle toute dĂ©sobĂ©issance – et toute critique de la police – constitue une atteinte au corps sacrĂ© d’un Ă©quipage de police, et toute balle tirĂ©e par un flic finit par trouver sa trajectoire lĂ©gitime. Et si des doutes subsistent sur l’enchaĂźnement et les circonstances, on peut compter sur l’humanisme et le discernement des petites machines mĂ©diatiques pour monter au crĂ©neau : « les policiers ont un mĂ©tier difficile Â», « Ă§a leur apprendra Ă  s’arrĂȘter Â», « leur casier judiciaire est long comme le bras Â», « ces propos [de MĂ©lenchon] sont outranciers Â» et mĂȘme « je serai eux [les parents], ce qui me viendrait Ă  l’esprit, c’est de regretter absolument que ma fille soit rentrĂ©e dans cette voiture avant d’incriminer les policiers Â» (Cnews).

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Quand Georges Orwell tentait de nous impressionner en dĂ©peignant des rĂ©gimes et des procĂ©dures proprement totalitaires, il accusait son Big Brother de professer des monstruositĂ©s du genre « la guerre c’est la paix Â». Tranquillement, un prĂ©sident, un ministre de l’intĂ©rieur, un syndicat de policiers, des candidats de droite rĂ©publicaine et d’extrĂȘme-droite peuvent conspuer leur concurrent occasionnel qui aura eu le malheur de formuler l’inacceptable : la police tue… aprĂšs que trois agents de police aient abattu une gamine coincĂ©e dans une voiture, coincĂ©e dans un embouteillage, coincĂ©e par trois fonctionnaires armĂ©s. La guerre c’est la paix. Les armes non lĂ©tales (taser, LBD, grenades en tout genre…) dont ont Ă©tĂ© allĂ©grement dotĂ©s policiers et gendarmes leur donnent visiblement quelques dĂ©mangeaisons, et les poussent, un peu comme le prĂ©fet Lallement, Ă  « aller au contact Â», Ă  passer du flash-ball au sig sauer. MĂȘme des sociologues radio-diffusĂ©s en attestent : les armes non lĂ©tales tuent. Les gardiens de la paix aussi, une paix faite de morts non tuĂ©s, par des balles tirĂ©es depuis des angles non euclidiens, par des flics jamais coupables de rien, confrontĂ©s Ă  l’ensauvagement de la sociĂ©tĂ© et des automobilistes toujours enragĂ©s, et plus globalement une population intoxiquĂ©e au rĂ©el, qui s’obstine Ă  y voir clair mĂȘme aprĂšs que la poudre soit un peu retombĂ©e. La police tue ; c’est comme ça qu’elle fait rĂ©gner cet ordre que des prĂ©sidents ou des puissants de tous ordres ont beau jeu d’appeler la paix. Aussi vrai qu’une balle traverse une vitre de twingo. Aussi vrai qu’un pavĂ© Ă©clate la visiĂšre d’un gendarme mobile. Ou qu’un cocktail molotov nous fabrique une Ă©toile ou deux, dans les dĂ©combres d’un comico.




Source: Rebellyon.info