Août 9, 2021
Par Lundi matin
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I

La lune Ă©tait prĂšs de se coucher et rien ne troublait plus le sommeil des habitants de la citĂ© ; sinon parfois quelque mobylette vrillant l’air chaud qui dessĂ©chait cette nuit de juin. Jean-Marc Valette fit coulisser un volet articulĂ© au cinquiĂšme Ă©tage de son immeuble et discerna les frondaisons Ă©tiques d’un rang de peupliers Ă  trente mĂštres devant lui. Ces sentinelles, immobiles depuis plusieurs jours, n’étouffaient plus dans leur murmure familier, la peur qu’il avait toujours eue de se rĂ©veiller mort ; elles se bornaient Ă  occulter, bien qu’imparfaitement, la vue d’un champ en friche oĂč pourrissait un hangar agricole. À l’intĂ©rieur, on apercevait au travers d’un grillage, des herses et des charrues rouillĂ©es, dont nul ici n’avait jamais connu l’usage.

Il avisa sur sa gauche, en contrebas, une silhouette assise sur le toit-terrasse d’un petit bĂątiment cubique : l’étincelle d’un mĂ©got projetĂ© d’une chiquenaude fusa, une seconde personne se tenait lĂ©gĂšrement en retrait ; il retourna se coucher, enviant ces adolescents qui n’embauchaient pas Ă  six heures.

Depuis cet observatoire, Alexandre Rivat jouissait d’une perspective intĂ©ressante sur le travail de l’architecte. Devant lui, des lampadaires Ă©clairaient par touches un paysage connu dont il ne percevait plus pour l’heure la laideur, si manifeste en plein jour, lorsque les crĂ©pis roses et beiges tranchaient pĂ©niblement sur le goudron et les pelouses jaunies. La nuit agissait comme une trĂȘve esthĂ©tique dissimulant les teintes fades et la vĂ©tustĂ© des matĂ©riaux Ă  bas prix. Les cĂŽnes lumineux rĂ©vĂ©laient par endroits de larges allĂ©es de gravier ; elles desservaient les trois tours encadrant cet espace dĂ©volu Ă  l’agrĂ©ment afin de le prĂ©server des routes et des voitures, qui dormaient de l’autre cĂŽtĂ© des murailles alvĂ©olĂ©es ; bornant des Ăźlots de verdure de forme et de reliefs diffĂ©rents, elles finissaient par s’enrouler autour d’un disque central gazonnĂ©. On avait tentĂ© d’insuffler du naturel grĂące aux arbres et aux buissons qui coiffaient certaines buttes, mais tout ici, et cette volontĂ© mĂȘme, sentait fort le dĂ©sir de gĂ©rer sa population ; des pensĂ©es qui assignaient chaque portion de l’espace Ă  un usage Ă©taient perceptibles : ici le jeu, lĂ -bas, la rencontre et la conversation, plus loin la promenade.

L’éclairage public et le vin capiteux pouvaient donner momentanĂ©ment Ă  ce tableau l’aspect romanesque d’un habitat minimal destinĂ© aux colonies de l’espace ; mais dans quelques heures, son caractĂšre schĂ©matique dominerait Ă  nouveau et avec lui le sentiment d’habiter une maquette.

Un crissement de plastique retentit sur la gauche sans qu’il puisse prĂ©cisĂ©ment le localiser ; il visa une plaque d’égout avec son mĂ©got.

—  Partout dans la ville, ils en ont plantĂ©.

— De quoi, demanda la jeune fille ?

— Des peupliers, comme au cordeau et bien serrĂ©s. Pas du tout l’Apollon CitharĂšde des arbres, comme le dit Giono quelque part.

— OĂč ?

— Ă€ Jules Ferry, en bordure d’en Jacca ou mĂȘme au Cabirol.

— Non je voulais dire
 Elle se ravisa et reprit : À la piscine aussi. 

— Ils n’ont aucune individualitĂ©. Ils entrent dans la composition de Â« barriĂšres vĂ©gĂ©tales Â», c’est tout. DerriĂšre nous, ils sĂ©parent la citĂ© des vestiges de la derniĂšre ferme. Elle est Ă  l’abandon mais elle tĂ©moigne pour qui peut la voir que les gens ne s’en sont pas toujours remis Ă  des urbanistes.

— Ton sujet ?

— Oui. 

Il affectait un ton professoral, afin de rendre acceptable un discours improvisĂ©, mĂȘlant des confidences Ă  des extraits de son mĂ©moire :

— Peu avant notre naissance, au dĂ©but des annĂ©es soixante-dix, le dĂ©veloppement urbain exponentiel a Ă©tĂ© planifiĂ©. On a relĂ©guĂ© les quelques rues du village d’origine Ă  l’état de quartier excentrĂ©, rapidement supplantĂ© par un nouveau centre entiĂšrement dĂ©volu Ă  la marchandise ; les terres agricoles, dont ce champ constitue un reliquat dĂ©risoire, ont progressivement disparu, recouvertes de petites citĂ©s « Ă  taille humaine Â» et de quartiers d’habitations individuelles attirant les classes moyennes ; de larges rubans d’asphalte, qu’enjambent çà et lĂ  des passerelles, relient dĂ©sormais le tout en s’enroulant autour de ronds-points gigantesques qui fluidifient la circulation. 

Mathilde Fraysse avait peu bu chez BenoĂźt. Alexandre qui avait suivi le rythme imposĂ© par Madame Sudres, ne pouvait plus se taire. Elle ne l’écoutait que par intermittence : la chaleur conservĂ©e par la surface du toit se communiquait Ă  son dos et ravivait les sensations d’une nuit de l’étĂ© prĂ©cĂ©dent.

— Tu sais depuis combien de temps mes parents ont quittĂ© le sixiĂšme Ă©tage ?

— Trois ans, l’annĂ©e du bac.

— Eh bien, je n’étais pas revenu depuis et on s’est toujours vu Ă  Toulouse. Je n’ai aucune nostalgie du quartier ni de de cette ville. MĂȘme si toi et BenoĂźt ĂȘtes des bourgeois pavillonnaires, vous avez vĂ©cu dans ces lieux ; ils donnent Ă  la rigueur un sentiment de vague familiaritĂ© mais pas plus. Tu n’es pas d’accord ?

— Si.

Elle pensait Ă  Jean-Marc, sur ce toit mĂȘme il y a un an. Il avait vainement agitĂ© son bassin et frottĂ© son membre qui ne pouvait qu’en ĂȘtre endolori, contre sa vulve Ă  travers deux Ă©paisseurs de tissu.

— C’est facile de les quitter, car tout y est trop directement utilitaire et la mĂ©moire elle-mĂȘme n’y adhĂšre pas ; la sensibilitĂ© esthĂ©tique se nĂ©crose, le jugement de goĂ»t ne naĂźt pas ; le poĂšte ne peut pas chanter le vide-ordures ou la machinerie d’ascenseur, alors il s’efface devant le rappeur. Tu comprends ?

— Oui. 

Ses baisers et son obstination l’avait mise dans un tel Ă©tat qu’elle l’aurait fait, lĂ , au risque d’ĂȘtre surprise. Y repenser, faisait durcir la pointe de ses seins sous son dĂ©bardeur. Il les avait longuement lĂ©chĂ©s.

Son monologue gagnait en gravité.

— Je me suis parfois demandĂ© si cette ville existait et si, partant, j’avais eu une enfance ?

— Partant, tu es sĂ»r ? Elle saisit l’occasion de le taquiner sur cet emploi prĂ©cieux pour tenter d’échapper Ă  sa rĂȘverie. Il rit trĂšs briĂšvement, poussĂ© qu’il Ă©tait par l’envie de continuer Ă  s’enivrer de ses phrases.

— Attention ! Je n’ai pas Ă©tĂ© trop malchanceux. Mes parents s’en sont remis Ă  cet urbaniste pour Ă©tablir leur foyer. Je me suis toujours dit que ce petit dĂ©miurge planteur de peupliers avait une conception moins nocive que d’autres de la ville crĂ©Ă©e ex nihilo. En fait, c’est un autodidacte local qui a pris conscience trĂšs tĂŽt de l’échec des Grands Ensembles. Il a su convaincre un maire influent de faire preuve de retenue dans la soumission aux impĂ©ratifs de rentabilitĂ© ; il a conçu la ville qu’ Alex Raymond a administrĂ©e pendant trente ans sur le modĂšle des New Towns anglaises en limitant la densitĂ© de population et en multipliant les Ăźlots de verdure. 

Ils Ă©taient tout de mĂȘme descendus pour se coucher dans l’herbe et n’ĂȘtre pas visibles depuis les immeubles. C’est alors qu’il s’était mis en devoir, aprĂšs qu’elle eut dĂ©grafĂ© son bermuda, de la faire jouir avec la bouche. Il avait procĂ©dĂ©, elle l’avait senti, selon l’idĂ©e technique qu’il se faisait d’une performance. Elle avait tentĂ© de l’en dissuader, car ni lui ni elle n’en avaient envie.

— D’autres enfants, Ă  quelques kilomĂštres de moi, ont grandi au sein de quartiers-sarcophages dans lesquels on nait enseveli. Des hommes favorisĂ©s par le sort ou tirĂ©s d’affaire prĂ©tendent que l’on est toujours libre d’aller trouver la beautĂ© ailleurs. C’est ça ! Tu peux toujours bien sĂ»r, lorsqu’on t’a Ă©pargnĂ© une promiscuitĂ© excessive et qu’on t’a permis de jouer au pied d’arbres assez touffus pour qu’y nichent des oiseaux. Ici, c’est l’espacement suffisant de bĂątiments peu Ă©tagĂ©s qui autorise Ă  l’Ɠil la profondeur de champ et le dĂ©ploiement d’une perspective, au propre comme au figurĂ©. C’est peut-ĂȘtre lĂ  que rĂ©side l’intervalle entre une sensibilitĂ© engourdie et des facultĂ©s dĂ©finitivement atrophiĂ©es. J’ai Ă©tĂ© sauvĂ© ! Je le dois Ă  la bontĂ© d’ñme du maire ? Non. PlutĂŽt Ă  un calcul qui a pris en compte les coĂ»ts Ă  long terme entraĂźnĂ©s par le dĂ©sespoir et la violence.

Ses coups de langues Ă©taient trop francs, et donnĂ©s selon un rythme qui semblait avoir Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ©. Elle avait dit sur un ton rigolard,– elle s’en voulait encore : Â« C’est pas un massage cardiaque ! Â» HumiliĂ©, il lui avait criĂ© « connasse Â» et l’avait laissĂ©e lĂ , au comble de l’excitation. Ils ne s’étaient jamais revus.

—  Mais qu’est-ce qu’il fout ? 

D’un reproche liĂ© Ă  la situation prĂ©sente, Alexandre glissa rapidement Ă  des jugements sĂ©vĂšres sur l’existence que menait leur ami. Il commença par dĂ©plorer l’attente qu’il leur infligeait alors qu’ils n’étaient que rarement rĂ©unis. Bordait-il sa mĂšre ? Leur relation semblait malsaine et gĂ©nĂ©rait tout de mĂȘme une forme de retrait pathĂ©tique devant la vie. Il quĂȘtait son approbation qui ne vint pas. Au lieu de cela, elle le mit en garde, lui rappelant que la situation Ă©tait liĂ©e au dĂ©cĂšs de son pĂšre et qu’il Ă©tait injuste de lui en faire le reproche.

—  Je sais que l’assurance-vie leur suffit et qu’il n’a pas Ă  s’accommoder de la laisse Ă  enrouleur du salariat. Mais quand mĂȘme ! D’aprĂšs ce que j’ai compris, il ne voit plus les gars de la CNT, ne se rend mĂȘme plus aux manifs. Naturellement, je finis par me demander si les cahiers qu’il remplit de notes prĂ©parent Ă  quelque chose. 

Voyant l’agacement de Mathilde, il voulut attĂ©nuer ce que ces propos avaient de trop mĂ©disant, en se livrant Ă  un hommage de l’absent. Il Ă©tait Ă©videmment de ces ĂȘtres qui vous modifient davantage que vous ne les modifiez. Intellectuellement et politiquement, il les avait, elle en conviendrait, mis au monde et Ă©duquĂ©s.

— Sans lui je serais peut-ĂȘtre un nĂ©o-rocardien, un type qui Ă©prouve sincĂšrement la honte de la dette publique. Et toi tu serais peut-ĂȘtre
 Ă©tudiante en droit.

— Connard ! Et, en riant elle lui administra une calotte des plus Ă©nergiques.

Elle crut close la désagréable séquence de dénigrement, mais vint la conclusion emphatique évoquant le devoir urgent, qui était le leur, de lui parler sans détour.

— Le tien si tu veux, mais laisse-moi en dehors de ça, trancha-t-elle.

— Il gĂąche sa vie, il doit partir. Ailleurs, il serait peut-ĂȘtre de taille, avec d’autres, Ă  accomplir quelque chose.

— C’est devenu une habitude lorsque tu bois ; tu soliloques, tu mĂ©dis de lui et puis tu grandiloques.

— Ici ou ailleurs, nous ne pourrions rien changer. Lui, c’est le fait de rester qui le rend impuissant, car cette ville n’existe pas vraiment, je te le rĂ©pĂšte.

Alors qu’Alexandre s’allongeait, il Ă©prouva lui aussi sensation de chaleur que diffusait le revĂȘtement ; il saisit son sac Ă  dos duquel il tira un paquet souple ; puis, alors qu’il redressait la tĂȘte un instant pour allumer sa cigarette, il fut surpris par une volĂ©e de gravier qui s’abattit sur le toit. ImmĂ©diatement, suivit le bruit dĂ» au jeu dans le systĂšme d’attache de la gouttiĂšre : elle oscillait sous l’action d’un grimpeur. BenoĂźt passa par-dessus le petit parapet qui coiffait le toit et s’y adossa. DĂšs cet instant, Mathilde perçut un changement dans l’attitude d’Alexandre. Elle comprit qu’il se demandait Ă  quel moment BenoĂźt avait bien pu arriver.

—  Comment tu as fait pour le gravier ? Je n’ai rien entendu.

— Tu n’es pas vigilant. 

Il se redressa et prit soudain appui sur le rebord du parapet en l’enserrant de ses deux mains accolĂ©es au niveau des poignets. D’une impulsion, il s’accroupit sur celui-ci, se releva, et utilisant ses bras Ă  la maniĂšre d’un balancier, commença tranquillement Ă  y marcher sans peine – il Ă©voluait Ă  cinq mĂštres du sol sur une bande dont la largeur Ă©tait infĂ©rieure Ă  celle d’une poutre de gymnastique.

Alexandre le regardait Ă  la fois amusĂ© et effrayĂ©. Â« Tu vas tout gĂącher, dit-il en se redressant, prĂȘt Ă  intervenir. Â» Il regardait son ami, qui, les yeux rivĂ©s sur le prochain angle, gagnait en assurance et effectuait dĂ©jĂ  de petites accĂ©lĂ©rations sur trois pas.

« Tu vas tomber, risqua Alexandre qui avait peur de le distraire Â». Il savait que BenoĂźt ne pourrait s’empĂȘcher d’augmenter la difficultĂ© du petit jeu jusqu’à le rendre vraiment pĂ©rilleux.

Ce funambule Ă©tait un jeune homme mince d’une vingtaine d’annĂ©e et de taille moyenne. Son bermuda et son vieux tee-shirt noir que complĂ©taient une paire de baskets en nubuck achetĂ©s dans un magasin de matĂ©riel agricole et une coupe rase prĂ©sentant de nombreux dĂ©fauts donnaient une impression de nĂ©gligence. Qui le connaissait mieux savait qu’il exprimait ainsi son mĂ©pris de la mode et de la coquetterie et entretenait une forme de dandysme paradoxal.

Tous les trois pas, BenoĂźt flĂ©chissait sa jambe d’appui et faisait descendre l’autre en amenant son genou le plus prĂšs possible du rebord. Alexandre pensa que ces gestes improvisĂ©s lui auraient pris des mois de travail. Il vit alors son ami s’immobiliser. La posture et l’absence de sourire signifiaient une concentration intense ; le pire Ă©tait donc Ă  craindre. Il flĂ©chit les deux jambes, puis, aprĂšs une vigoureuse impulsion, effectua en l’air un demi-tour et retomba sur le rebord sans parvenir Ă  retrouver son Ă©quilibre. Quelques moulinets de bras ne purent le ramener cĂŽtĂ© toit, son corps s’inclina vers le vide mais il supprima alors son appui afin de pouvoir chuter verticalement en frĂŽlant le mur ; il avait saisi le rebord de ses mains. Alexandre se prĂ©cipita mais son ami avait dĂ©jĂ  effectuĂ© une traction et franchi le parapet.

—  Tu es insupportable, tu me fatigues dĂ©jĂ , hurla Alexandre, en regardant les Ă©corchures sanguinolentes sur les genoux de BenoĂźt. Pourquoi tu fais toujours ça ?

— Ă‡a va, dit-il en riant et en pressurant les trapĂšzes de son ami.

— Mais tu t’ennuies tant que ça ?

BenoĂźt se contentait de sourire sans rien rĂ©pondre. Il sortit de son sac Ă  dos un paquet de mouchoirs en papier afin d’essuyer ses plaies, puis une bouteille d’alcool de prune qu’il tendit Ă  Alexandre.

— L’Apollon citharĂšde des arbres, c’est de Giono mais oĂč ?

— L’Apollon citharĂšde des hĂȘtres, dit-il en s’attardant sur les deux derniers mots. Un roi sans divertissement. Il faut que je vous lise un texte.

— Tu as revu Jean-Marc ? On pourrait aller toquer ? fut lancĂ© en guise de diversion, car Alexandre n’avait aucune envie d’entendre un texte thĂ©orique.

— Je sais qu’il est intĂ©rimaire et qu’il habite toujours au cinquiĂšme. C’est toi son grand ami. Tu ne l’as pas appelĂ© depuis que tu es Ă  Paris et tu vas le rappeler ce soir parce que tu as bu. S’il est couchĂ© et qu’il travaille tĂŽt, il va apprĂ©cier. La derniĂšre fois que je l’ai vu c’était Ă  l’enterrement de sa mĂšre, il y a deux ans. Il ne m’aime pas et c’est toi qu’il aurait aimĂ© voir ce jour-lĂ .

— J’ai envoyĂ© un mot, j’avais des partiels.

— Il aura compris.

— Pourquoi tu dis qu’il ne t’aime pas ?

— Je suppose qu’il ne peut pas s’empĂȘcher de m’en vouloir de ne pas avoir Ă  travailler alors que lui n’a pas le choix.

— Peut-ĂȘtre que Mathilde a des nouvelles ? demanda Alexandre qui savait plus ou moins.

— Va te faire foutre.

— Visiblement, non.

Alexandre but pour Ă©touffer les bribes d’idĂ©es qui s’ébauchaient et le maintenaient dans un Ă©tat de tristesse : il craignait que BenoĂźt ne l’ait entendu tout Ă  l’heure, se reprochait la distance avec Jean-Marc et sentait bien qu’aucun d’eux n’était Ă  la hauteur de ces retrouvailles. Mathilde fit signe qu’elle ne boirait pas lorsqu’il lui tendit la bouteille.

Elle Ă©tait admirablement bien faite, quoique petite et sa jeune beautĂ© n’avait pas Ă  s’apprĂȘter pour ruisseler. Plus fascinante encore de n’en tirer aucune fiertĂ©, de ne chercher Ă  produire aucun effet, elle portait invariablement des bermudas en jean moulants et des dĂ©bardeurs unis. Elle Ă©tait blonde, de peau dĂ©jĂ  mate en ce dĂ©but d’étĂ©. Tous deux la dĂ©siraient, il en Ă©tait persuadĂ©. BenoĂźt d’une maniĂšre Ă©thĂ©rĂ©e qui se mĂ©connaissait comme appĂ©tit ; lui plus virilement, voyait le galbe de la jambe, le pied fin pris dans la spartiate, devinait la douceur de la peau Ă  l’endroit oĂč, sur sa nuque, quelques cheveux fins Ă©chappaient Ă  la queue de cheval. Il Ă©tait quasiment pris de spasmes lorsqu’elle le frĂŽlait ; mais il s’était rĂ©signĂ© : dĂ©sormais elle ne les dissocierait plus et Ă©tait nostalgique du trio qu’ils avaient formĂ©.

BenoĂźt lui reprit la bouteille en disant :

— C’est juste un digestif, vas-y doucement ! J’ai besoin de toi tout Ă  l’heure. Corps et esprit. Je veux vous lire quelque chose et vous montrer un endroit. Si vous ĂȘtes d’accord la soirĂ©e est loin d’ĂȘtre terminĂ©e.

— Ă‡a me va, rĂ©pondit Alexandre quelque peu rassurĂ© par l’enthousiasme de son ami.

— Je passe, dit Mathilde qui devait se lever pour se rendre sur son lieu de stage.

— Attends ! Et si ta boĂźte Ă©tait fermĂ©e demain.

— Comment ?

— Je ne vais pas essayer de te convaincre, mais promets-moi que si c’est le cas tu nous retrouveras vers midi au parc du Roch.

PressĂ©e qu’elle Ă©tait d’en finir, elle promit en baillant, puis enjamba le rebord du toit. Une fois au sol, elle leur lança en s’éloignant :

— Ne faites pas n’importe quoi.

BenoĂźt se sentait blessĂ© par son dĂ©part bien qu’il ait depuis longtemps Ă©touffĂ© son amour pour elle.

— On aurait dĂ» la raccompagner, dit Alexandre aprĂšs un temps.

— C’est une amazone, une fille d’ArtĂ©mis et pas d’HĂ©bĂ©. Elle n’a pas besoin de nous.

— Tu m’emmerdes avec tes rĂ©fĂ©rences mythologiques Ă  deux heures du mat’.

— Elle habite Ă  cĂŽtĂ©. De plus, il fallait qu’elle parte pour que nous puissions la surprendre.

— Je n’ai pas envie que nous la surprenions. C’est justement ça le problĂšme. Elle nous apprĂ©cie. Mais jamais elle ne nous baisera. Elle nous confond. Des putains de siamois. C’est ça. J’ai une idĂ©e, moi je la baiserai pendant que tu lui chuchoteras des rĂ©fĂ©rences mythologiques Ă  l’oreille.

— Je ne peux que te rĂ©pĂ©ter qu’elle n’a pas besoin de nous.

Il fouilla longuement son sac, mais ne trouva pas ce qu’il cherchait. « C’est trop con, j’ai dĂ» le laisser chez moi, nous verrons tout Ă  l’heure. Passons directement Ă  la pratique. Â»

Ils quittĂšrent la Naspe et se dirigĂšrent sac au dos vers l’est, traversant les quartiers rĂ©sidentiels silencieux. Alexandre ne s’inquiĂ©tait pas des propos incomprĂ©hensibles que son ami venait de tenir Ă  Mathilde, car il Ă©tait un peu ivre et habituĂ© Ă  ces jeux.

II

— C’est un poste source ! Le cƓur du systĂšme Ă©conomique, le moteur du temps social.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Attends ! Â»

Il avait compris et sut immĂ©diatement que, cette fois-ci, le jeu passait toutes les bornes. Comme il voulut protester, l’autre le coupa. 

— Je te demande de me laisser t’expliquer et tu auras au moins une heure pour me convaincre de ne pas le faire. 

L’inquiĂ©tude d’Alexandre allait croissant devant l’exposĂ© d’un plan dont chaque dĂ©tail avait Ă©tĂ© obsessionnellement prĂ©parĂ© ; jusqu’au discours dont il usait en ce moment mĂȘme pour le persuader.

Ils attendraient une heure environ, avant de plastiquer et de faire sauter une des tĂȘtes isolantes ; le retour chez BenoĂźt se ferait dans l’obscuritĂ© complĂšte ; le matĂ©riel Ă©tait sĂ»r, l’opĂ©ration, Ă©laborĂ©e avec l’aide d’un oncle ingĂ©nieur Ă  la retraite, d’une simplicitĂ© absolue. 

Alexandre se lança : Â« Commence par Ă©teindre cette lampe s’il te plaĂźt. Â»

Pendant un trĂšs long moment, il dĂ©veloppa une plaidoirie dans laquelle alternĂšrent les registres de la menace et de la supplication. Il Ă©voqua d’abord les dangers encourus par la population. BenoĂźt expliqua la procĂ©dure de « rebouclage Â» qui interviendrait six Ă  douze heures aprĂšs la coupure, mentionna les groupes Ă©lectrogĂšnes dont disposaient les hĂŽpitaux, les pompiers et les forces de l’ordre et acheva de prouver — en soulignant le faible danger que constituait une nuit noire d’une heure seulement — qu’il s’était assurĂ© de la faible nocivitĂ© de l’entreprise.

« Non mais, on va cramer ! Â» s’écria Alexandre. BenoĂźt, toujours prĂ©cis et affirmatif, tint pour nĂ©gligeables les risques de blessure. Il avait mĂȘme songĂ© aux objections concernant les peines encourues ; sans nier qu’elles seraient extrĂȘmement lourdes, il lui expliqua que la probabilitĂ© qu’ils soient interpellĂ©s Ă©tait quasiment nulle pour des raisons qui tenait Ă  l’absence de surveillance du site, Ă  la proximitĂ© de sa chambre qu’on regagnerait dans l’obscuritĂ© totale, et au trajet de retour qui les pousserait dans une direction opposĂ©e Ă  celle que suivraient les forces de l’ordre. En guise d’ultime argument, il assena : Â« De toute façon, il est hors de question de te rendre complice d’un fait de sabotage, alors que tu n’as rien demandĂ©. J’aurais vraiment eu besoin de ton aide, mais je te laisserai quinze minutes pour regagner ma chambre et faire semblant de dormir. Â»

Alexandre crut percevoir tout le mĂ©pris de BenoĂźt, dissimulĂ© dans ce dernier membre de phrase, et refusa de choisir ce qui aurait pu ĂȘtre une issue acceptable ; tout en lui voulait fuir, mais il ne pourrait affronter le jugement de Mathilde.

En dernier recours, il devait tenter de pointer l’inanitĂ© de cette aventure. La chose n’était pas facile, car leur amitiĂ© avait toujours reposĂ© sur l’idĂ©e que cette sociĂ©tĂ© mĂ©ritait par principe tous les coups qu’on pourrait lui porter.

—  Ce que tu t’apprĂȘtes Ă  faire n’a aucun sens, il n’y a rien lĂ -dedans qui soit politique.

— Ce soir, nous les plongeons dans une nuit vĂ©ritable ; demain, nous modifions le cours Ă©conomique, la temporalitĂ© et la nature de leur journĂ©e, nous leur offrons un jour fĂ©riĂ©. Si tu ne saisis pas la portĂ©e de cet acte, je n’y peux rien.

— Tu es seul, ce n’est qu’un jeu pour tromper ton impuissance, tu joues au rĂ©volutionnaire.

— Nous pourrions ĂȘtre deux. Je leur offre cette expĂ©rience et j’envoie un message.

— Ils seront hĂ©bĂ©tĂ©s, effrayĂ©s pour leurs congĂ©lateurs, rendus nerveux par leurs Ă©crans devenus inutiles.

— Ne les sous-estime pas. Certains corps se souviendront de ce pont sauvage.

— C’est un peu court tu ne crois pas ?

— Pas si tu travailles et que tu sais ce qu’est un vendredi.

— Et ton message, quel ami l’entendra, quel ennemi ?

— Ceux qui ont beaucoup Ă  perdre et ceux qui veillent dĂ©jĂ  dans la nuit.

— Tu avais prĂ©parĂ© cette phrase pompeuse ? Tu ne changeras rien. Pour qu’il y ait de l’Histoire, il faut un certain nombre de morts. Tu le sais bien. Toi, tu vas modifier une demi-journĂ©e les conditions d’existence de quarante mille personnes. C’est une performance, une Ɠuvre Ă©phĂ©mĂšre. Tu inventes le social-art. Bravo !

— Non, c’est toi qui viens de le faire. Mais si c’est beau et inĂ©dit, il en restera toujours quelque chose et j’aurais aimĂ© que nous fassions ça tous les deux. Une fois au moins nous pourrions conjurer cette impuissance que tu ne cesses de me reprocher.

— Quoi ? fit Alexandre qui se sentit comme un rĂ©tiaire empĂȘtrĂ© dans son filet. Tu m’as entendu tout Ă  l’heure, j’ai trop bu, je suis dĂ©solĂ©.

AttristĂ© et honteux, il le supplia d’une voix que des larmes rĂ©primĂ©es Ă©raillaient de ne pas s’obstiner pour se venger. Puis, comme sous l’effet d’un coup, il posa un genou Ă  terre. BenoĂźt parut hĂ©siter, entoura le cou de son ami d’un bras et Ă©crasa sa tempe contre celle d’Alexandre. Il lui dit Ă  voix basse : Â« Tu avais raison, il n’y a pas grand-chose d’intĂ©ressant dans mes cahiers et je ne t’en veux pas. Maintenant, si tu veux bien y aller, je dois m’y mettre. Â»

Il le lĂącha et se mit Ă  grimper dans un arbre, puis dĂ©crocha d’une branche haute un sac qu’il avait dĂ» dissimuler plus tĂŽt dans la soirĂ©e. Alexandre avait toujours un genou Ă  terre et se demandait s’il Ă©tait Ă©cartelĂ© ou Ă©crasĂ© par les termes de l’alternative : mettre en jeu sa vie ou ĂȘtre mĂ©prisĂ©. Il se croyait perdu quoiqu’il advienne, dĂ©fait par cette amitiĂ© qui pesait sur lui comme un destin. Son tee-shirt poissĂ© de sueur dĂ©gageait une odeur Ăącre. Il maudit ce corps Ă©norme qu’il maĂźtrisait mal et cette peur sourde qui le suivait partout. Lui qui enviait la perte momentanĂ©e de conscience qu’engendrent les Ă©motions violentes, qui se tenait comme en retrait de lui-mĂȘme, se rĂ©frĂ©nant et allant jusqu’à feindre la colĂšre si c’était nĂ©cessaire, fut pris d’une fureur vĂ©ritable.

BenoĂźt Ă©tait assis au sommet du tronc d’un robinier, calĂ© entre deux Ă©normes branches. Comme il lançait d’un ton aussi neutre que possible : Â« Bonne nuit et surtout ne rĂ©veille pas ma mĂšre ! Â», il se sentit saisi Ă  la jambe et chuta de deux mĂštres Ă  plat dos comme s’il avait Ă©tĂ© attaquĂ© par un ours qui le maintenait dĂ©sormais au sol. Il ne pouvait desserrer l’étau des mains de son ami autour de son cou et tenta de griffer son visage dans l’obscuritĂ© ; il parvint Ă  saisir l’intĂ©rieur de sa bouche et sa lĂšvre infĂ©rieure, Ă  tirer dessus violemment ; la douleur ramena Alexandre Ă  lui-mĂȘme et il lĂącha prise.

BenoĂźt, qui toussait sous l’effet de la chute et de la strangulation, se mit bientĂŽt Ă  rire, puis, recouvrant progressivement usage de sa voix, prononça cette phrase Ă  plusieurs reprises :

— Rien que pour ça, ça valait le coup.

BenoĂźt alluma enfin une lampe-torche dont le faisceau mobile fit apparaĂźtre, Ă  trente mĂštres en contrebas, une enceinte faite de panneaux de bĂ©ton ; au-delĂ  et au-dessus de laquelle Ă©taient suspendues des armatures mĂ©talliques qu’il fit scintiller, ainsi que des sortes de soufflets vitrifiĂ©s.

Sur la droite, un portail grillagé permettait de mieux voir comment les portiques fichés dans un socle de béton recouvert de graviers étaient reliés par endroits à des lignes trÚs haute tension.

ArrivĂ©s au pied du mur, ils virent les pancartes mettant en garde contre les dangers d’électrocution. Ils le franchirent Ă  la lueur de la torche et perçurent dĂ©sormais un bourdonnement. La peur reprenait Alexandre. 

— Tu sens ?

— C’est le champ Ă©lectromagnĂ©tique, pas de danger si tu n’as pas de « pacemaker Â».

L’air vibrait et ils Ă©prouvaient corporellement les effets de la haute tension. Ils s’orientĂšrent vers les deux Ă©lĂ©ments mĂ©talliques que son oncle lui avait dĂ©signĂ©s d’aprĂšs une photo. Il demanda Ă  Alexandre de s’appuyer fermement contre une colonne mĂ©tallique. Celui-ci tremblait. 

—  T’es sĂ»r que je peux y toucher ?

— Il n’y a aucun risque.

Alexandre agrippa l’élĂ©ment en accentuant son expiration Ă  plusieurs reprises Ă  la maniĂšre de certains sportifs ; son cƓur s’emballait. BenoĂźt lui expliqua qu’il allait monter sur ses Ă©paules afin d’accĂ©der aux tĂȘtes en cĂ©ramique ; lĂ  encore, il ne risquait rien. Ainsi juchĂ© sur lui, il s’affaira un moment. Alexandre n’osait lever la tĂȘte ; tout Ă  coup il perçut une pression plus importante, puis le joug disparu alors que BenoĂźt atterrissait derriĂšre lui en flĂ©chissant les jambes pour amortir le choc. Il pensa le frapper mais se reprit et se contenta de dire en serrant la mĂąchoire : 

—  Putain, mais prĂ©viens-moi ! 

— Je suis dĂ©solĂ©. C’est fini, repartons.

Revenus Ă  l’endroit de leur lutte, BenoĂźt tira de son sac un petit boĂźtier et demanda Ă  Alexandre s’il Ă©tait prĂȘt. Il ne rĂ©pondit pas.

Il y eut une explosion et une dĂ©tonation qui parurent trĂšs faibles Ă  Alexandre ; elles furent immĂ©diatement suivies du son atroce et de la lumiĂšre aveuglante des arcs Ă©lectriques qui reliaient les cĂąbles coupĂ©s Ă  toutes les surfaces mĂ©talliques Ă  leur portĂ©e, dans un mouvement incessant d’éclairs persistants. Le tout crĂ©pitait et sifflait en grĂ©sillant si violemment qu’Alexandre se bouchait les oreilles ; BenoĂźt souriait devant ce qui signifiait le point de basculement dans l’irrĂ©mĂ©diable. Les cĂąbles dansaient comme des tentacules et leur parvenait l’odeur de l’ozone brĂ»lĂ©e qu’ils ne connaissaient pas.

« Allons-y ! Â» cria BenoĂźt Ă  Alexandre qui Ă©tait frappĂ© de stupeur.

DĂ©buta alors la course du retour, lente au dĂ©but : les branches des jeunes acacias les griffaient et les ronces qu’ils ne pouvaient distinguer sans le secours de la lampe semblaient vouloir les retenir. Leur esprit tout entier absorbĂ© par cette progression difficile, ils ne perçurent pas les deux coupures suivies de deux reprises avant l’arrĂȘt dĂ©finitif du vacarme. À la lisiĂšre du bois, ils marquĂšrent un arrĂȘt. La voute apparut criblĂ©e d’astres Ă  l’éclat plus intense. Les grillons s’étaient tus et la ville face Ă  eux avait disparu : ils l’avaient Ă©teinte et rendu Ă  la nuit toute sa force. BenoĂźt aurait jurĂ© que l’obscuritĂ© et le silence Ă©taient Ă  leurs cĂŽtĂ©s, alliĂ©s reconnaissants, et les enveloppaient pour qu’ils ne soient pas pris ; Alexandre lui, craignait de se tordre la cheville Ă  chaque foulĂ©e sur les mottes trop dures et talonnait BenoĂźt malgrĂ© ses cent kilos. Aussi, lorsqu’il se retrouva chez les Sudres et entendit au loin les sirĂšnes des vĂ©hicules, qui se rendaient Ă  peine sur les lieux, il pleura de joie.

III/h2>

Jean-Marc, se rĂ©veilla en sursaut, aveuglĂ© par une lumiĂšre trop vive, qui ne pouvait ĂȘtre que mĂ©ridienne. Furieux et maudissant ses insomnies, il se prĂ©cipita hors de son appartement, sans mĂȘme s’ĂȘtre douchĂ© car son nouveau chef d’équipe Ă©tait une ordure. Il Ă©tait en proie aux douloureuses sensations de qui s’est oubliĂ© et n’en a pas le droit. Encore engourdi par le sommeil, sous l’effet de l’anxiĂ©tĂ© et d’une forme de honte prĂ©coce qui l’aiguillonnaient. Il dĂ©vala les escaliers, car l’ascenseur tardait Ă  venir. Alors qu’il courait en direction de sa voiture, un cri l’arrĂȘta. Amine, un collĂšgue plus ĂągĂ© qui jouait sur une pelouse avec sa benjamine, moqua ses yeux rouges et sa chevelure Ă©bouriffĂ©e. Il Ă©tait trop heureux de pouvoir encore trouver quelqu’un ignorant l’évĂ©nement ; avec Jean-Marc, ce plaisir se doublait de l’annonce du chĂŽmage forcĂ©. Il dissimulait mal le faible qu’il avait toujours eu pour ce gamin, si diffĂ©rent de son petit frĂšre Rachid ; bien qu’ils aient passĂ© leur enfance Ă  jouer ensemble Ă  cet endroit mĂȘme, il le tenait pour un jeune aussi dĂ©cent et fiable que l’autre Ă©tait arrogant et bĂȘte.

— J’ai discutĂ© avec ceux qui ne travaillent pas. Il faut s’assurer que les personnes ĂągĂ©es se portent bien et ont de quoi se nourrir. À ce propos, il faudrait que tu passes chez Madame Pujol pour vĂ©rifier le niveau de sa bouteille d’oxygĂšne. Tu sais bien qu’elle parle Ă  mes filles et Ă  ma femme, mais que quelque chose chez moi ne lui inspire pas confiance.

Il accompagna cette phrase d’un geste qui fit sourire Jean-Marc. La main ouverte, la paume lĂ©gĂšrement incurvĂ©e, balayait rapidement son visage verticalement comme s’il avait tenu un masque.

Jean-Marc Ă©tait incapable de se concentrer, car son esprit, qui venait de passer, au sortir du sommeil et en quelques minutes, de l’affolement au sentiment de sa dĂ©livrance, oscillait entre diffĂ©rentes sensations : le soleil, dardant Ă  l’aplomb des carrosseries et des pare-brise, l’éblouissait ; la petite Anissa tirait sur une des jambes de son pantalon pour qu’il daigne jouer au ballon avec elle ; son pĂšre qui veillait sur chaque habitant comme s’il Ă©tait un chef de clan, Ă©voquait de sa voix grave empreinte d’un lĂ©ger accent marocain un repas collectif Ă  organiser, des barbecues et des gaziniĂšres, des tables Ă  installer.

Jean-Marc commença d’éprouver l’effet d’un baume sur son esprit tendu Ă  l’extrĂȘme et demanda Ă  son collĂšgue de lui rĂ©pĂ©ter tout ce qu’il venait de lui dire. Ce Ă  quoi Amine se plia avec bonheur car il aimait converser en dĂ©ployant un français impeccable quoiqu’un peu corsetĂ©. Il y mettait un point d’honneur et opposait dĂ©risoirement sa maĂźtrise de la langue au supĂ©rieur hiĂ©rarchique, au policier ou Ă  toute personne qui depuis son adolescence Ă©tait tentĂ©e de ne voir en lui qu’un petit immigrĂ©. Mais dĂ©jĂ  le jeune homme ne l’écoutait plus et s’était lancĂ© dans une sĂ©rie de dribbles, poursuivi par Anissa. Il criait Ă  la fillette qui ne comprenait pas, et assez fort pour ĂȘtre entendu d’Amine :

— Tu seras la footballeuse de la famille. Ton pĂšre n’a pas Ă©tĂ© foutu d’avoir un seul garçon. Trois filles, ça craint pour un musulman !

— Ce qui craint surtout, outre le fait que tu utilises craindre et foutre Ă  tout bout de champ, c’est que tu salisses l’esprit de ma fille avec des lieux communs.

AprĂšs quelques heures de sommeil, BenoĂźt avait trainĂ© Alexandre dehors, Ă  l’affĂ»t du moindre signe de modification. On les vit, sans qu’on les remarque vraiment, flĂąner dans le matin dĂ©jĂ  chaud ; s’arrĂȘter en divers lieux pour sentir et jauger les effets produits par le temps social dilatĂ©. Depuis une passerelle piĂ©tonniĂšre qui enjambait une double-voie, ils observĂšrent le trafic, d’habitude si dense Ă  dix heures et demie. La ville Ă©tait sensiblement diffĂ©rente, car soustraite au rythme de l’économie, les flux ralentis et les circuits coupĂ©s. BenoĂźt riait, savourant ce spectacle comme l’eĂ»t fait un enfant qui joue avec un train Ă©lectrique. L’esprit d’Alexandre Ă©tait en Ă©quilibre instable selon qu’il Ă©prouvait la joie d’avoir Ă©chappĂ© Ă  un grand danger ou qu’il Ă©tait talonnĂ© par la crainte d’ĂȘtre interpelĂ©. Ils traversĂšrent le centre-ville, sorte de galerie marchande dĂ©serte autour du supermarchĂ© ; ils s’arrĂȘtĂšrent un instant derriĂšre ses grandes vitres et virent les employĂ©s qui s’affairaient aux congĂ©lateurs dans la pĂ©nombre et ne tarderaient pas Ă  rentrer chez eux.

— Ne me dis pas que tu as dĂ©jĂ  vu ça ?

— Oui c’est inĂ©dit, mais il n’en restera rien demain et tu as jouĂ© avec eux comme s’il s’agissait de figurines.

De nombreuses personnes qui auraient dĂ» travailler Ă  cette heure, se retrouvaient sans emploi et sans Ă©cran ; elles sortaient dans la rue, allaient sur les places, occupaient les devants de porte et les seuils d’immeubles. Partout, une fois passĂ©s les premiers moments d’hĂ©bĂ©tude, on se tournait vers ses voisins, pour s’informer, s’assurer qu’ils ne manquaient de rien, enfin pour se dĂ©sennuyer.

BenoĂźt interpellait les inconnus avec malice. En entrant dans le cƓur originel de la commune, ils croisĂšrent une vieille qui s’était rappelĂ© que jadis, on plaçait sa chaise sur son pas de porte afin de discuter. 

— Vous savez ce qui se passe, vous ?

— Ă‡a a pĂ©tĂ© au gros transformateur du Marcassous. C’est du sabotage. Je le sais pas’que mon gendre est gendarme, mais ils le diront pas. 

Ce jeu effrayait Alexandre dont la nuque se raidissait dĂšs que BenoĂźt criait des phrases comme : Â« La vie est changĂ©e, pour quelques heures peut-ĂȘtre, mais elle est changĂ©e. Â» Il s’apaisa en retrouvant dans ces rues les touches ocre dues aux tuiles et Ă  la brique apparente des petites maisons toulousaines, les platanes et les tilleuls qui bordaient l’accĂšs Ă  l’école. Devant le portail, ils aperçurent des enfants qu’on instruisait gaiement dans la cour, car l’immense chĂątaigner placĂ© devant les rares fenĂȘtres de la classe des Cm2, rendait nĂ©cessaire un Ă©clairage, mĂȘme en cette saison. BenoĂźt exultait : Â« Pas de ration numĂ©rique aujourd’hui ! Â» Une assistante maternelle vint Ă  leur rencontre et feignit de se souvenir d’eux.

Vers midi, ils arrivĂšrent dans le parc plantĂ© d’immenses pins sylvestres. Ils furent frappĂ©s par l’impression de petitesse que donnent souvent les lieux de l’enfance depuis longtemps quittĂ©s. Ils crurent d’abord qu’elle n’était pas au rendez-vous. Puis ils l’aperçurent au pied du chĂȘne-liĂšge, flanquĂ© des buis touffus dans lesquels ils jouaient aprĂšs la cantine. Dans une robe Ă  fleur lĂ©gĂšre, les cheveux lĂąchĂ©s, elle semblait dĂ©guisĂ©e. De loin dĂ©jĂ , son visage Ă©tait rieur. Dans son regard se lisait l’affection qu’elle avait pour eux. Elle secouait la tĂȘte comme pour accueillir avec bonne humeur la derniĂšre bĂȘtise d’un enfant qu’on chĂ©rit. Lorsqu’elle courut vers eux, on la reconnut Ă  sa maniĂšre un peu virile. Elle sauta sur le dos d’Alexandre qui sentit la pression de sa poitrine, saisit BenoĂźt en une sorte d’accolade qui l’obligea Ă  se courber. Son besoin de les toucher semblait irrĂ©pressible. Elle Ă©tait curieuse et impressionnĂ©e. Ils avaient ravivĂ© l’intĂ©rĂȘt et l’admiration qu’elle ressentait autrefois pour eux. Comme elle Ă©tait diffĂ©rente, son charme n’opĂ©rait plus vraiment ; c’était pour Alexandre l’effet le plus Ă©trange du sabotage. Il songea qu’il n’était pas dĂ©sagrĂ©able d’ĂȘtre le spectateur fatiguĂ© de cette gaitĂ© et de l’étrangetĂ© gĂ©nĂ©rale, sans revendiquer quoi que ce soit – il Ă©tait d’ailleurs trop honnĂȘte pour le faire.

BenoĂźt hurla Â« Stages, activitĂ©s Ă©conomiques diverses et cĂ©lĂ©bration musicale d’Etat seront reportĂ©s Ă  une date ultĂ©rieure ! Â»

Sous le kiosque, les employĂ©s de mairie se retournĂšrent. Ils attendaient les ordres pour monter la scĂšne du 21 Juin.

— Tu voulais nous lire un texte Ă  toi cette nuit ? demanda-t-elle.

— Non, non, l’extrait d’un ouvrage anonyme, trouvĂ© dans une manifestation. C’était appropriĂ©.

— Il est chez toi ?

— Non, je n’ai pas pu remettre la main dessus, mais je n’ai pas vraiment cherchĂ©.

InquiĂšte elle poursuivit :

— Tu mets toujours ton nom sur la deuxiĂšme de couv’ avec ton feutre rose immonde. 

— Je n’ai aucune raison de ne plus le faire. 

Elle courait déjà vers sa voiture. En claquant la portiÚre, elle pestait contre lui.

IV

Les habitants de la Naspe avaient dressĂ© des tables sous les arbres au pied de leurs immeubles et partageaient un repas prĂ©parĂ© collectivement en se jurant naĂŻvement de renouveler l’expĂ©rience. Quelqu’un cria : Â« C’est revenu ! Â» Jean Marc, grisĂ© par le vin, se rĂ©jouissait par avance de la sieste Ă  laquelle il allait s’abandonner. Il quitta la table et l’ombre, poussĂ© par la curiositĂ©, traversa le disque de pelouse brĂ»lĂ© au centre de la citĂ© ; suivit sous le feu, une allĂ©e de gravier qui le mena bientĂŽt au pied de la rĂ©serve sur le toit de laquelle il avait aperçu les deux jeunes. Sur une dalle en bĂ©ton, Ă  cĂŽtĂ© de mĂ©gots dont certains Ă©taient rĂ©cents, il trouva un petit livre de couleur fauve qui ne portait que le titre Appel sur la couverture, sans mention d’un auteur ou d’une maison d’édition. Une page Ă©tait cornĂ©e et un passage soulignĂ©. Â« Une panne d’électricitĂ©, une canicule ou un mouvement social ne diffĂšrent pas, du point de vue de l’empire. Ce sont des perturbations. Il faut les gĂ©rer. Pour l’instant, c’est-Ă -dire du fait de notre faiblesse, ces situations d’interruption se prĂ©sentent comme autant de moments oĂč l’empire survient, s’inscrit dans la matĂ©rialitĂ© des mondes, expĂ©rimente de nouvelles procĂ©dures. C’est lĂ , surtout, qu’il s’attache plus fermement les populations qu’il prĂ©tend secourir. L’empire se donne partout pour l’agent du retour Ă  la situation normale. Notre tĂąche, Ă  l’inverse, est de rendre habitable la situation d’exception. Nous ne parviendrons Ă  vĂ©ritablement « bloquer la sociĂ©tĂ©-entreprise Â» qu’à condition de peupler ce blocage d’autres dĂ©sirs que celui du retour Ă  la normale. Ce qui se produit dans une grĂšve ou dans une « catastrophe naturelle Â», en un sens, est bien semblable. Une suspension intervient dans la rĂ©gularitĂ© organisĂ©e de nos dĂ©pendances. Vient Ă  nu, alors, en chacun, l’ĂȘtre de besoin, l’ĂȘtre communiste, ce qui essentiellement nous lie et ce qui essentiellement nous sĂ©pare. Le voile de honte dont tout cela se couvrait d’habitude se dĂ©chire. La disponibilitĂ© Ă  la rencontre, Ă  l’expĂ©rimentation d’autres rapports au monde, aux autres, Ă  soi, telle qu’elle se manifeste lĂ , suffit Ă  balayer tout doute quant Ă  la possibilitĂ© du communisme. Quant au besoin de communisme, aussi. Ce qui est alors requis, c’est notre capacitĂ© d’auto-organisation, notre capacitĂ©, en nous organisant d’emblĂ©e sur la base de nos besoins, de faire durer, de propager, de rendre effective la situation d’exception, sur la terreur de quoi repose le pouvoir impĂ©rial. Â»

Sur la page de garde il lut « BenoĂźt Sudres Â» puis, sentit que quelqu’un se tenait derriĂšre lui et se retourna.

— Salut, dit-elle.

Bien qu’il se soit jurĂ© de ne jamais plus lui adresser la parole, il s’entendit lui rĂ©pondre et tenta, en maniĂšre de dĂ©fense, de paraĂźtre totalement indiffĂ©rent.

— C’était vous alors ?

— Sur le toit ?

— Tu me prends pour un con ? Tu crois que je ne peux pas lire un texte ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Tiens, y’a le nom de l’autre allumĂ© sur la page de garde. Prends-le, pas besoin de causer deux heures. Tu dois ĂȘtre pressĂ©e de le lui ramener.

— Pas tant que ça en fait, j’ai bien envie de causer, j’ai trĂšs soif et tu pourrais peut-ĂȘtre


Ce suspens crĂ©a un vide immĂ©diatement comblĂ© par leur imagination. Il lui fit signe de le suivre, affectant l’agacement. Elle le fit silencieusement ; lorsqu’ ils foulĂšrent la pelouse lĂ  oĂč ils s’étaient Ă©treints, bien que distants de plusieurs mĂštres, leurs corps s’embrasĂšrent. Ils longĂšrent la paroi de l’immeuble sur le macadam collant par endroits, goĂ»tĂšrent la fraĂźcheur du couloir jusqu’à l’ascenseur, malgrĂ© l’air nidoreux qui filtrait du local-poubelle entrouvert. Le bruit de la machinerie, fut couvert par celui d’un sac qui racla le conduit du vide-ordure et s’écrasa dans le conteneur.

Sur eux, la gĂȘne n’avait pas de prise, car ils savaient obscurĂ©ment vers quoi aller ; le dĂ©sir Ă©tait une sorte de nerf qui les reliait, une querelle ancienne qu’il faudrait vider. Dans la cabine, une fois examinĂ©es leurs chaussures, la crasse accumulĂ©e sur le sol et les griffures sur les parois, leur regards se portĂšrent inĂ©vitablement sur le miroir et se croisĂšrent. Alors les cĂąbles oscillĂšrent sous l’effet du choc de leurs corps contre l’une des parois ; au cinquiĂšme Ă©tage la porte s’ouvrit. Ils se reprirent le temps de passer devant Madame Pujol qui les fixait, en tenant ferme la laisse de son cocker aveugle.

Chacun prit bien garde de ne jamais parler entre les phases de jouissance qui se succĂ©daient Ă  un rythme prodigieux et qu’on dut bientĂŽt entrecouper de siestes. À la fin, leurs corps se trouvaient repus et brisĂ©s dans l’obscuritĂ©. Ils avaient fait l’amour en tendant sĂ©rieusement vers la fusion, Ă©changĂ© autant qu’il Ă©tait possible leurs fluides corporels ; jusqu’à n’en plus avoir en fait. Jean-Marc Ă©tait sorti sur le balcon, pour constater que cette nouvelle nuit n’était qu’un jour sans lumiĂšre.

Une Ă©paisseur de temps apprĂ©ciable s’était dĂ©posĂ©e entre ces instants dĂ©licieux et le rĂ©el qui l’attendait lundi matin ; mais cet Ă©tat de grĂące, comme ce rĂ©pit Ă©taient vouĂ©s Ă  s’effriter ; il avait dĂ©jĂ  peur de la perdre ; pas plus qu’il n’avait de prise sur ses sentiments, il n’éviterait qu’elle se lasse de lui ; en rĂ©action, une idĂ©e le traversa : il suffirait de sauter pour figer lĂ  son existence. Il imagina la terreur occasionnĂ©e par la chute et se ravisa. Puis il sentit que ce moment lui appartiendrait dĂ©sormais et lui avait d’ailleurs toujours appartenu ; ce fut un Ă©trange bonheur qui lui fit serrer les poings et la mĂąchoire ; les muscles du cou aussi se contractĂšrent. Il se retourna : un rai de lumiĂšre Ă©clairait une hanche qui Ă©mergeait du froissĂ© des draps comme la coque d’une barque chavirĂ©e : cette beautĂ© aussi Ă©tait sienne, car visible de lui seul. Enfin, il scruta les demi-tĂ©nĂšbres derriĂšre le halo des lampadaires, car lĂ -bas, les peupliers bruissaient sous la caresse d’un premier souffle. De cette aumĂŽne qui apaisa son corps brĂ»lant, il se rĂ©jouit et prit forme en lui la rĂ©solution ne plus retourner travailler. Haut dans le ciel brillait Sirius.

Oûtis




Source: Lundi.am